Gavriil Golovkine a une suggestion à faire au tsar, et il l’écrit sans détour. Les ouvriers malades ne servent à rien, ils ne font que manger leur pain, et quand viendront les pluies et le froid ils auront bien du mal à repartir. Autant les renvoyer chez eux. La lettre est du 22 août 1703 et part du chantier de l’île aux Lièvres, dans le delta de la Neva, où soldats et paysans requis élèvent depuis trois mois une forteresse de terre et de bois. Cinq jours plus tôt, le futur chancelier décrivait les nouveaux arrivants d’une formule, une seule maladie, la diarrhée et le scorbut, après avoir signalé un mois de juillet anormalement froid et venteux. Les malades touchent pain et solde, avec du sel et du vinaigre, et une partie des soldats part se rétablir à Novgorod. Ces lettres, conservées dans le fonds du Cabinet de Pierre le Grand aux Archives d’État des actes anciens, à Moscou, ont été publiées en partie en 1889 dans le deuxième tome des Lettres et papiers de l’empereur Pierre le Grand.
Nyen, sur la rive droite de l’Okhta
Les fondations de villes par décision du prince ne manquent pas dans l’Europe de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, mais celle-ci se fait en pleine guerre, sur une terre que la Suède ne cédera qu’en 1721, et elle ne part pas de rien. En 1611, sur ordre du roi Charles IX, les Suédois avaient élevé une forteresse de terre au confluent de l’Okhta et de la Neva, Nyenschantz, que les Russes appelaient Kantsy, et Gustave II Adolphe avait accordé en 1632 ses premiers privilèges à la ville voisine de Nyen, rappelle l’archéologue Piotr Sorokine. Sur la rive droite de l’Okhta, reliée à la citadelle par un pont-levis de bois, la ville comptait trois grandes rues, la Royale, la Moyenne et celle de Vyborg, avec une église luthérienne, une école et des boutiques. D’après Evgueni Anissimov, ses livres de comptes et ses registres judiciaires des années 1680 et 1690 font apparaître plus de soixante métiers, dont un fabricant de lustres et un accordeur d’orgue. Bourgeois suédois et allemands tenaient le centre, Finnois, Ijores et Russes les faubourgs.
Combien d’habitants ? Anissimov retient pour la fin du XVIIᵉ siècle environ 400 feux, soit quelque 1 500 personnes ; Paul Keenan, de la London School of Economics, avance en 2015 le chiffre d’environ 4 000. L’écart tient probablement à ce que l’on compte, la ville seule ou la ville avec ses faubourgs et les domaines qui s’étiraient le long de la Neva, et aucun recensement suédois n’est cité dans les travaux consultés pour trancher. Pierre Iᵉʳ, arrivé sous les murs le 26 avril 1703, écrit en tout cas à Menchikov que la ville est bien plus grande qu’on ne le disait, sans valoir pourtant Schlüsselburg. Nyenschantz capitule au début de mai et devient Schlotburg.
L’île choisie pour la nouvelle forteresse s’appelait Lust-Eland pour les Suédois et Enissaari, l’île aux Lièvres, pour les Finnois ; la grande île voisine, Koïvissaari, l’île aux Bouleaux, deviendra l’île de la Ville, puis de Pétersbourg. Ces noms finnois couvraient tout l’estuaire, où Finnois et Ingriens s’étaient installés de longue date avant d’être rejoints par des paysans russes, ijores et votes, rappelle Anissimov dans un autre ouvrage. Keenan ajoute un détail de chantier. Faute de pierre utilisable dans le delta, les ruines de Nyenschantz ont vraisemblablement fourni des matériaux aux premières fondations de la ville nouvelle.
« Le 16, dimanche de la Pentecôte, on partit »
Les dates russes sont données ici dans le calendrier julien, en usage en Russie jusqu’en 1918 et alors en retard de onze jours sur le grégorien, si bien que le 16 mai 1703 correspond au 27 mai, date retenue comme jour de naissance de la ville. Ce dimanche de Pentecôte, on pose la forteresse de l’île aux Lièvres. Imprimé à Saint-Pétersbourg en 1713, le Livre de Mars, Kniga Marsova, raconte que le capitaine bombardier, titre que se donnait le tsar, avait cherché près de la mer un emplacement commode, trouvé une île, et que l’on y posa la forteresse le 16 mai. Le verbe est impersonnel.
Le journal de route de la compagnie de bombardiers du régiment Préobrajenski, dont Pierre était le capitaine, tenu par le clerc Ivan Nemtsov et conservé aux mêmes Archives d’État des actes anciens, suit les déplacements jour après jour. Dès le 11 mai, le capitaine part par voie de terre pour Schlüsselburg ; le 13, il se promène en yacht sur le lac, sur plus de dix verstes ; le 14, il arrive à l’embouchure de la Siass, où l’on construit des navires ; le 16, « dimanche de la Pentecôte, on partit » ; le 17, on arrive à Lodeïnoïé Polé, autre chantier naval. En 1884, l’historien P. N. Petrov en conclut que Pierre se trouvait loin de l’île au moment de la pose, et la thèse s’installe dans la littérature.
Le journaliste et historien Alexandre Charymov l’a contestée. Le journal suit la compagnie, qui ne voyageait pas toujours avec son capitaine ; le 13 mai, Pierre écrit à Boris Chérémétiev qu’il le rejoindra lui-même le lendemain à Schlotburg ; le 15, une lettre de Tikhon Strechnev destinée à ses seules mains y est enregistrée comme reçue ; le 17, Golovkine y est fait chevalier de l’ordre de Saint-André, cérémonie que le tsar, chevalier lui-même, pouvait difficilement manquer. Piotr Krotov tient lui aussi pour la présence du tsar, que la notice de l’Encyclopédie de Saint-Pétersbourg affirme nettement. Evgueni Anissimov, qui commente l’affaire dans la Biochronique de Pierre le Grand mise en ligne par l’École des hautes études en sciences économiques de Saint-Pétersbourg, juge ces arguments indirects. Il demande pourquoi la garde rapprochée du tsar serait partie sans lui pour Lodeïnoïé Polé, et pourquoi les deux chroniques officielles du règne, le Journal ou mémoire quotidien et l’Histoire de la guerre suédoise, si attentives ailleurs à la présence du souverain, n’en disent rien.
Sa propre solution distingue deux actes. Le 16 mai, l’équipe de l’ingénieur saxon Kirschenstein commence une forteresse encore sans nom, sur un plan attribué au tsar et au général-ingénieur français Joseph Gaspard Lambert de Guérin ; le 29 juin, fête des apôtres Pierre et Paul, le métropolite Job de Novgorod la consacre devant le tsar et sa suite, et elle reçoit le nom de Sankt-Piter-Burkh. Le fort de Kronschlot a connu le même partage, construit par Menchikov pendant l’hiver 1703-1704 d’après une maquette envoyée de Voronej, consacré en présence de Pierre le 7 mai 1704. On s’en tiendra ici à cette lecture, parce qu’elle explique le silence des chroniques officielles tout en laissant au journal de la compagnie son exactitude.
Les ornements du récit viennent d’un texte plus tardif, Sur la conception et la construction de la ville impériale de Saint-Pétersbourg, attribué à Piotr Krekchine (1684-1763), entrepreneur et historien amateur, attribution que Sergueï Mezine a examinée en 2006. On y lit les reliques déposées en terre et l’aigle qui plane au-dessus du tsar. Anissimov n’en retient qu’une chose, qu’un pygargue à queue blanche, grand rapace pêcheur, nichait bien sur l’archipel du golfe de Finlande et pouvait survoler l’île. Une autre pièce a plus mal vieilli encore, la charte par laquelle Pierre aurait remercié le pilote Semion Ivanov de lui avoir montré où bâtir, un faux du début du XIXᵉ siècle.
Possochane
Le premier été, le travail repose surtout sur l’armée. Ekaterina Andreïeva, historienne de la main-d’œuvre du chantier, compte en 1703 environ 14 000 à 14 500 soldats des régiments restés dans le delta après la prise de Nyenschantz, et 5 000 à 6 000 paysans requis. La gazette Vedomosti du 4 octobre 1703 annonce 20 000 terrassiers au travail dans la forteresse, chiffre qu’Anissimov tient pour un maximum.
À partir de 1704, l’État fait venir chaque année des possochane, de possokha, la levée, des hommes fournis par les communautés soumises à l’impôt, paysans de l’État, des domaines de la cour, des seigneurs et de l’Église, ainsi que des habitants des bourgs. La saison dure six mois, du 25 mars au 25 septembre, puis du 1er avril au 1er octobre à partir de 1707. Les hommes arrivent par relèves, trois de deux mois chacune, puis deux de trois mois, et rentrent chez eux leur temps fait. Sur le papier, les levées de 1704 à 1712 totalisent 284 176 hommes ; Andreïeva estime qu’elles ont été honorées à 65 % en moyenne, soit environ 190 000 présents. Il faut y ajouter quelque 11 000 artisans, maçons et charpentiers surtout, puis, à partir de 1710, de 650 à 1 000 prisonniers suédois par an. Elle arrive à environ 227 000 travailleurs pour la première décennie.
Anissimov lit les mêmes séries autrement. Sergueï Louppov estimait en 1957 que sur les 40 000 hommes réclamés chaque année par les oukazes, moins de 20 000 arrivaient. Anissimov conteste ce calcul, parce que chaque convoi était remis nom par nom aux commis de la chancellerie des constructions avec ses écarts notés, 453 inscrits, 20 enfuis en route, 14 malades restés en arrière, 19 morts, 400 remis, et que les retardataires arrivés après le pointage n’entraient plus dans les récapitulatifs. Les autorités prévoyaient la perte. En 1713, la province de Kazan, qui devait 7 686 hommes, reçoit l’ordre d’en lever 8 071 pour couvrir la déperdition habituelle de 5 %. À 30 000 ou 35 000 arrivées par an jusqu’en 1718, quand les levées sont remplacées par un impôt en argent, Anissimov obtient 450 000 à 525 000 passages en quinze ans, dans un pays qui comptait au plus six millions d’hommes.
Le chantier n’est pas laissé sans remèdes. Dès la fin de l’été 1703 arrivent des médicaments et 500 seaux de vinaigre, et Pierre fait acheter de l’huile de poisson pour les 40 000 hommes attendus l’année suivante. Le gérant de la pharmacie de la garnison, un certain Levkens, met au point contre la dysenterie une eau-de-vie aux pommes de pin, vendue 4 roubles 32 kopecks le seau de 12,3 litres, et l’on en écoule 231 seaux et demi en 1705. En décembre 1713, dix-huit isbas servent de lazaret militaire sur la rive de la Petite Neva.
Juel arrive à la fin de 1709
Les grands chiffres viennent d’étrangers qui n’ont pas vu les débuts. Just Juel, envoyé du roi de Danemark, découvre la ville à la fin de 1709. Il écrit qu’à Kronschlot plus de 40 000 paysans sont morts de faim, de froid et d’épuisement, et 60 000 au moins à la forteresse de l’île, en précisant qu’il le tient de ce qu’on dit. Un voyageur allemand passé en 1710-1711, qu’Anissimov nomme Herkens, parle de plus de cent mille morts « à ce qu’on dit », puis, dans la seconde rédaction de ses notes en 1718, d’environ cent mille. Friedrich Christian Weber, résident de Hanovre, qui puise chez lui, écrit qu’il en est mort « presque cent mille ». Aubry de La Motraye, arrivé en 1726, avance au moins 30 000 morts entre mai 1703 et la fin de 1705.
Weber attribue aussi 300 000 morts au chantier de Taganrog, chiffre que tout le monde a oublié.
Les historiens russes se partagent en quatre positions au moins. En 1884, Petrov remarquait que les listes de la chancellerie des constructions portaient d’une année sur l’autre les noms des mêmes ouvriers venus des mêmes lieux, preuve qu’ils vivaient. Olga Agueïeva, en 1999, part d’un état de 1716 sur la construction de la future perspective Nevski, où 27 ouvriers meurent sur 3 262, soit 0,74 %, en tire environ 150 morts par an et quelque 2 000 pour 1703-1715, et conclut que les chiffres étrangers sont gonflés de cinquante à cent fois. Iouri Ovsiannikov avait tiré de la même année, en 1987, la conclusion inverse, à partir d’une lettre de Menchikov qui signale plus de mille morts sur les chantiers de Peterhof et de Strelna, où il suppose 3 000 ouvriers, et il en concluait qu’un ouvrier sur trois mourait. Andreïeva, en 2013, rassemble tous les états de malades et de morts qu’elle a retrouvés pour 1703-1712. Les plus lourds viennent de Schlüsselburg en 1704, où 202 des 1 525 paysans de Kargopol, de Beloozero et de Rjev Volodimirov meurent à la suite d’une mauvaise récolte qui les a laissés sans vivres, et de 1709, où 417 des 2 229 Tatars, Tchouvaches et Mordves envoyés au chantier, payés moins que les autres et mal nourris, périssent ; elle en tire une mortalité moyenne de 6 à 8 % et l’applique à ses 227 000 travailleurs, soit 13 500 à 18 000 morts. Anissimov, enfin, juge qu’avec une telle masse d’hommes en quinze ans, 100 000 morts restent dans l’ordre du possible.
La meilleure part du dossier d’Anissimov tient dans trois documents. Menchikov, quand il signale en 1716 au secrétaire du cabinet Alexeï Makarov les morts de Peterhof et de Strelna, ajoute un post-scriptum pour lui dire qu’il est inutile d’en parler au tsar, déjà assez importuné par les défaillances d’ici. Le 28 novembre 1717, Pierre écrit au sénateur Samarine qu’on lui a rapporté qu’aux travaux du port de Kronstadt les paysans requis restaient sans soins, au point que « les morts gisaient dans les rues ». Et Lioudmila Semionova a compté 1 208 morts parmi les 2 682 prisonniers suédois envoyés à Pétersbourg entre 1712 et le début des années 1720. Andreïeva répond par la comparaison. En 1705, aux chantiers navals de Voronej, 549 des 1 098 charpentiers meurent en un seul mois, et ses séries pétersbourgeoises restent très loin de ce niveau.
Les deux historiens s’opposent sur tout le reste et s’accordent sur la raison pour laquelle on ne saura pas. Selon Andreïeva, les provinces n’avaient pas à remplacer les morts, seulement les absents, les fugitifs et les malades, de sorte que la chancellerie n’a tenu aucun état récapitulatif des décès ; un mort sortait du compte comme un homme rentré chez lui, matériau usé qui n’intéressait plus personne, écrit Anissimov, et les soldats ni les forçats n’étaient comptés à part. L’écart entre 13 500 morts pour la première décennie et 100 000 pour quinze ans tient à la manière d’extrapoler des séries partielles, tirées des mêmes types de fonds, à Moscou comme à Saint-Pétersbourg.
Mickiewicz à Dresde, Pouchkine à Boldino
Les os, eux, existent. Aubry de La Motraye rapporte qu’en creusant les fondations de la maison d’un marchand anglais, Evans, à l’angle de la perspective Nevski et de la Fontanka, on trouva quantité de crânes des malheureux morts en creusant le canal. Les fouilles de Piotr Sorokine près du palais Chérémétiev, au 34 du quai de la Fontanka, ont mis au jour un cimetière des XVᵉ et XVIᵉ siècles, et l’archéologue en a repéré d’autres sur l’emplacement du monastère Saint-Alexandre-Nevski, à l’embouchure de l’Okhta et à l’ouest de l’île Vassilievski, près des anciens villages finnois, ce qui conduit Andreïeva à penser qu’une partie des crânes attribués aux bâtisseurs de Pierre appartenait aux gens d’avant 1703. Les tombes des premières années, elles, ressemblent à celles d’un camp militaire, collectives et sans cercueil, creusées peu profond et loin des églises.
Quant à l’image de la ville bâtie sur les os, elle a une histoire écrite, que Konstantin Douchenko a reconstituée en 2021. Au départ, les prophéties annoncent une ville vide, sans eau ni ossements. D’après les dépositions du tsarévitch Alexis publiées au XIXᵉ siècle par Nikolaï Oustrialov, l’ancienne tsarine Eudoxie Lopoukhine aurait dit que Pétersbourg ne tiendrait pas pour eux et qu’il serait vide. Karamzine avait parlé d’une ville fondée sur les larmes et les cadavres. La formulation décisive vient de Pologne. Dans le poème « Petersburg » de l’Ustęp, la digression qui suit la troisième partie des Aïeux d’Adam Mickiewicz, publiée à Dresde en 1832, le tsar fait fouler dans les fondrières les corps de cent mille paysans. Un poète moscovite, Mikhaïl Dmitriev, reprend l’idée au milieu du siècle dans un vers que l’on peut rendre par « il a bourré le marais d’ossements ».
Pouchkine avait lu l’Ustęp, à peine imprimé, avant d’écrire Le Cavalier de bronze, achevé à Boldino le 31 octobre 1833. Sa réponse laisse les morts de côté et pose le tsar seul « sur le rivage des flots déserts », plein de grandes pensées. Quelques vers plus bas, pourtant, des isbas noircissent çà et là sur les berges moussues et fangeuses, « abri du pauvre Tchoukhonets », le Finnois de l’estuaire, et le poème du vide garde ainsi, presque malgré lui, les habitants que la légende allait effacer. Keenan range le motif de la ville tirée du néant parmi les licences poétiques des écrivains postérieurs. Le récit de la crue qui engloutirait la ville maudite n’a laissé, selon Douchenko, aucune trace ancienne dans le folklore. Il apparaît en 1888, sans source, chez le compilateur Piotr Karatyguine, et Dmitri Merejkovski le fixe dans Pierre et Alexis en 1904-1905.
Une porte peinte à la hollandaise
Au 6, quai Petrovskaïa, sous l’enveloppe de brique élevée en 1844 par l’architecte Roman Kouzmine à la place de la galerie couverte voulue par Pierre en 1723, se trouve le plus ancien bâtiment de la ville, une maison de rondins de pin équarris, couverte de bardeaux, peinte à l’extérieur en fausse brique et tendue de toile blanche à l’intérieur, à la hollandaise. Les documents pétroviens l’appellent le Palais primitif ou les Belles Chambres, Krasnye khoromy. L’Encyclopédie de Saint-Pétersbourg date sa construction des 24-26 mai 1703 ; elle est devenue musée en 1930. Cette date de trois jours vient du même texte de Krekchine que l’aigle, et Mezine a conclu qu’on ne pouvait ni la confirmer ni l’infirmer. La première image de la maison se trouve sur une vue de la ville gravée par Pieter Picart en 1704.
Krekchine fait dire au tsar, quand Menchikov propose d’apporter les poutres des maisons restées debout à Schlotburg, qu’il veut au contraire faire abattre les arbres de l’île pour bâtir, afin qu’on sache à l’avenir « dans quel vide se trouvait cette île ». Natalia Tchetverikova a relevé que la construction et le décor de la maison sont inhabituels pour l’architecture russe ; elle propose qu’elle ait été bâtie par des prisonniers suédois, ou qu’il s’agisse d’une maison de Nyen démontée et remontée, tandis qu’une autre hypothèse y voit la maison d’un patron de navire suédois nommé Ley, occupée par le tsar. La porte intérieure, peinte d’une architecture hollandaise du XVIIᵉ siècle, ajoute au trouble. Boris Fermet y reconnaît une composition proche de l’école de Delft et, plus précisément, la copie d’un tableau d’Isaac van Nickelen. Si Tchetverikova a raison, la maison que Krekchine fait bâtir pour garder la mémoire du vide de l’île serait l’une de celles de la ville suédoise, et la Biochronique, qui recense ces hypothèses sans en retenir aucune, se contente d’observer que la meilleure preuve de la construction de la maison reste la maison elle-même.
Pour aller plus loin
Le voyage de Pierre en Hollande et en Angleterre en 1697-1698, où le tsar travaille sur les chantiers de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, éclaire ses goûts de bâtisseur, des fenêtres de la petite maison au nom hollandais de la forteresse. La grande guerre du Nord, dont la victoire russe de Poltava, en 1709, change le cours, encadre toute cette histoire, et la révolte des streltsy de 1698 rappelle ce que Moscou représentait pour le tsar au moment où il lui cherchait une rivale.
On dit souvent que Saint-Pétersbourg a été construite par Pierre le Grand sur un marécage vide, et que des dizaines de milliers d’ouvriers y sont morts, au point qu’on parle d’une ville « bâtie sur des os ». Les documents de l’époque racontent une histoire plus compliquée. Il y avait déjà une ville à cet endroit, on ne sait pas si le tsar était présent le jour de la fondation, et personne, à l’époque, n’a compté les morts.
Une ville suédoise sur l’Okhta
En 1703, la Russie est en guerre contre la Suède. L’embouchure de la Neva, un fleuve qui se jette dans la mer Baltique, est alors aux mains des Suédois. Ils y ont construit en 1611 une forteresse, Nyenschantz, et à côté s’est développée une petite ville, Nyen.
Nyen avait trois grandes rues, une église, une école et des boutiques, et des artisans de plus de soixante métiers y travaillaient. Les historiens ne sont pas d’accord sur le nombre de ses habitants, environ 1 500 pour l’un, environ 4 000 pour un autre. Dans les faubourgs et les villages des environs vivaient des paysans finnois, ingriens et russes.
En mai 1703, l’armée russe prend la forteresse. Pierre Iᵉʳ fait alors commencer une nouvelle forteresse sur une petite île du delta, que les Finnois appelaient l’île aux Lièvres.
Le tsar était-il là ?
La ville fête sa naissance le 27 mai, qui correspond au 16 mai dans le calendrier russe de l’époque. Ce jour-là, on commence la forteresse.
Le carnet de route de la compagnie de soldats que commandait Pierre le place pourtant ailleurs, en route vers des chantiers où l’on construisait des navires. D’autres indices, comme des lettres, laissent penser qu’il était tout près. Les historiens en discutent encore.
Une explication possible distingue deux moments. Le 16 mai, les ingénieurs commencent les travaux, peut-être sans le tsar. Le 29 juin, une cérémonie religieuse a lieu en sa présence, et la forteresse reçoit son nom. Les belles histoires, comme celle d’un aigle qui aurait plané au-dessus du tsar, viennent d’un texte écrit plus tard.
Des paysans envoyés pour quelques mois
Le premier été, ce sont surtout des soldats qui travaillent. Ensuite, l’État oblige chaque année les villages de tout le pays à envoyer des hommes sur le chantier. Ils restent deux ou trois mois, puis rentrent chez eux et sont remplacés par d’autres.
Une historienne a calculé qu’environ 227 000 personnes ont travaillé sur le chantier pendant les dix premières années. Un autre historien pense qu’il en est passé bien davantage, jusqu’à un demi-million en quinze ans.
Les conditions étaient dures, et beaucoup tombaient malades, surtout de diarrhée et de scorbut. Les autorités envoyaient pourtant des médicaments, du vinaigre et de l’huile de poisson, et en 1713 des isbas servaient d’hôpital militaire.
Combien de morts ?
Les chiffres les plus élevés viennent d’étrangers arrivés plusieurs années après le début des travaux. Un diplomate danois parle de 60 000 morts pour la seule forteresse, en précisant qu’il le tient de ce qu’on raconte. D’autres parlent de 100 000.
Les historiens russes ne sont pas d’accord entre eux, et leurs estimations vont d’environ 2 000 morts à 100 000. Une historienne qui a étudié les archives des premières années propose entre 13 500 et 18 000 morts pour les années 1703 à 1712.
La difficulté est que personne, à l’époque, ne tenait la liste des morts. Les villages devaient remplacer les ouvriers absents, malades ou enfuis, mais pas ceux qui étaient morts. On ne connaîtra donc jamais le chiffre exact.
D’où vient l’image de la ville sur les os
On a bien retrouvé des ossements en creusant les fondations de maisons. Mais une partie venait de cimetières plus anciens que la ville de Pierre.
L’idée d’une ville bâtie sur les corps de cent mille paysans a été mise en vers par un poète polonais, Adam Mickiewicz, en 1832. Peu après, le poète russe Pouchkine montre Pierre debout « sur le rivage des flots déserts », mais il place quand même, quelques vers plus loin, les cabanes des Finnois de l’estuaire.
La petite maison de bois
Le plus ancien bâtiment de Saint-Pétersbourg est une petite maison en rondins de pin construite pour Pierre en 1703. Elle est devenue un musée et se trouve aujourd’hui à l’abri d’une enveloppe de brique.
Selon un récit du XVIIIᵉ siècle, le tsar l’aurait fait bâtir avec les arbres de l’île, pour que l’on se souvienne à quel point l’endroit était vide. Une historienne pense pourtant qu’il pourrait s’agir d’une maison de la ville suédoise, démontée puis remontée. Une porte peinte à l’intérieur, dans le style hollandais, rend la question plus difficile encore.
Le journal de la compagnie de bombardiers, le débat entre historiens sur les chiffres et l’histoire de la porte peinte de la maison de Pierre occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Gavriil Golovkine, lettre à Pierre Iᵉʳ, 22 août 1703 (a. s.), proposition de renvoyer les ouvriers malades, et lettre de juillet 1703 sur le froid et le vent Archives d’État des actes anciens (RGADA), Moscou, f. 9 (Cabinet de Pierre le Grand), otd. II, kn. 2, l. 911-912 et 927 ; cotes citées d’après E. A. Andreïeva (2013)
- Gavriil Golovkine, lettre à Pierre Iᵉʳ, 17 août 1703 (a. s.), sur les nouveaux arrivants, « une seule maladie, la diarrhée et le scorbut » Pis’ma i boumagui imperatora Petra Velikogo, t. II, Saint-Pétersbourg, 1889, note au n° 571, p. 625
- Iournal 1703 goda, journal de route de la compagnie de bombardiers du régiment Préobrajenski tenu par le clerc Ivan Nemtsov, entrées du 11 au 17 mai 1703 RGADA, cote donnée sous la forme abrégée « 9-1. 25. L. 91 ob. » par la Biochronique de Pierre le Grand ; publié dans les Pokhodnye journaly Petra Velikogo, année 1703, p. 4-5
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Sources primaires (suite)
- Kniga Marsova (Le Livre de Mars), Saint-Pétersbourg, 1713, récit de la pose de la forteresse le 16 mai 1703 cité d’après la Biochronique de Pierre le Grand
- Journal ili podennaïa zapiska (Journal ou mémoire quotidien) et Gistoria Sveïskoï voïny (Histoire de la guerre suédoise), chroniques officielles du règne, silence sur la présence du tsar le 16 mai 1703 cités d’après la Biochronique de Pierre le Grand
- Pierre Iᵉʳ, lettre à B. P. Chérémétiev, Schlüsselburg, 13 mai 1703 ; lettre de T. N. Strechnev au tsar, enregistrée comme reçue à Schlotburg le 15 mai 1703 ; réception de G. I. Golovkine dans l’ordre de Saint-André à Schlotburg, 17 mai 1703 arguments d’A. M. Charymov rapportés par la Biochronique de Pierre le Grand
- Pierre Iᵉʳ, lettre à A. D. Menchikov devant Nyenschantz, 26 avril 1703 (a. s.), sur la taille de la ville citée d’après E. V. Anissimov, chapitre « Proïdous’ po Korolevskoï, svernou na Vyborgskouïou... », p. 13
- [Piotr Krekchine, attribué], O zatchatii i zdanii tsarstvouïouchtchego grada Sanktpeterbourga, manuscrit du XVIIIᵉ siècle, passages sur l’aigle, les reliques et la maison du tsar cité d’après la Biochronique de Pierre le Grand, qui renvoie à la p. 259 de l’édition utilisée
- Prétendue charte de Pierre Iᵉʳ au pilote Semion Ivanov, faux du début du XIXᵉ siècle signalée par la Biochronique de Pierre le Grand d’après les travaux d’E. V. Anissimov et d’E. I. Lelina
- Vedomosti, numéro du 4 octobre 1703, annonce de 20 000 terrassiers au travail dans la forteresse Vedomosti vremeni Petra Velikogo, fasc. 1, 1703-1707, Moscou, 1903, p. 82, cité d’après E. V. Anissimov (2003)
- Relevés de remise des convois de possochane à la chancellerie des constructions, dont le convoi de « 453 inscrits, 20 enfuis en route, 14 malades restés en arrière, 19 morts, 400 remis » Archives historiques d’État de Russie (RGIA), Saint-Pétersbourg, f. 467, op. 1, d. 26, l. 322-624, et d. 1a, l. 142, cités d’après E. V. Anissimov (2003)
- Ordre de levée de 1713 pour la province de Kazan, 7 686 hommes dus portés à 8 071 cité d’après L. N. Semionova (1974), p. 44, et E. V. Anissimov (2003)
- États des ouvriers de Schlüsselburg, 1704 (1 525 possochane de Kargopol, de Beloozero et de Rjev Volodimirov, 202 morts) – Archives scientifiques de l’Institut d’histoire de Saint-Pétersbourg de l’Académie des sciences de Russie (ASPbII RAN), f. 83 (Chancellerie de campagne d’A. D. Menchikov), op. 1, ed. khr. 234 et 239 ; Archives historiques militaires d’État de Russie (RGVIA), f. 13095, op. 1, ed. khr. 92 d’après E. A. Andreïeva (2013)
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- Mikhaïl Dmitriev, « Podvodny gorod », poème, vers « Top’ kost’mi on zaboutil » d’après K. V. Douchenko (2021)
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