Aucun décret n’a fait de Madrid la capitale de l’Espagne. Le 8 mai 1561, Philippe II, dont la cour séjourne à Tolède, ordonne qu’elle soit transportée dans une petite ville sans siège épiscopal ni université, et le déménagement s’achève en juin. Les régidors madrilènes ignorent combien de temps l’installation durera, et la cour ne le sait pas davantage. Quarante ans plus tard, le 11 janvier 1601, Philippe III part pour Valladolid avec sa maison, et le reste des gens de cour le suit en mars et en avril, selon le récit de son valet de chambre Matías de Novoa. La cour ne revient que le 13 avril 1606, après que la ville a offert 250 000 ducats pour payer le voyage.
Le siècle d’or espagnol appartient à l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, et ses bornes varient selon qui les pose. Bartolomé Bennassar l’a fait courir en 1982 de « vers 1525 » à « vers 1648 », du règne de Charles Quint à la paix de Westphalie. Sa capitale n’existe que depuis 1561 et a vacillé cinq ans, le mot qui le désigne date de 1754, et l’image du soleil qui ne se couche jamais sur ses terres se lit dès 1585 chez un poète de Ferrare. Les dates antérieures à octobre 1582 suivent ici le calendrier julien des documents castillans.
Tolède plus peuplée que la cour
On ne connaît pas la population de Madrid en 1561. Les estimations reposent sur des comptes de maisons, de contribuables ou de baptêmes, convertis en habitants par des coefficients que chaque auteur choisit, et elles divergent du simple au triple. María de los Reyes Luelmo a réuni en 2015 une estimation de 6 000 habitants et une autre de 20 000 ; María Carbajo Isla, qui a dépouillé les registres paroissiaux, jugeait en 1985 très improbable que la ville ait alors atteint les 20 000. Pour la fin du siècle, elle propose près de 100 000 âmes, quand David Ringrose retient 65 000 Madrilènes en 1597, contre 70 000 Tolédans. Pour 1630, une même recension du livre de Ringrose, parue en 1984, donne 175 000 habitants dans un paragraphe et 200 000 dans un autre, et l’estimation reprise par Reyes Luelmo plafonne à 142 000 au milieu du siècle. Les auteurs ne s’accordent que sur le sens du mouvement, qui vide la Castille au profit de la cour. Tolède n’aurait plus que 20 000 habitants en 1630, selon Ringrose.
Le départ de 1601 donne la mesure de cette dépendance. Carbajo Isla a calculé la saignée à partir des baptêmes, 3 266 en 1600, tombés en 1605 à 32,2 % de ce niveau, et en supposant une natalité de 29 à 30 pour mille, elle estime qu’entre 50 000 et 60 000 personnes ont suivi la cour à Valladolid. La représentation que la ville avait adressée au roi en 1600, conservée à la Biblioteca Nacional de España sous la cote ms. 11317 (32), plaidait la position de Madrid « en medio de estos reinos » et comptait ce qu’il faudrait déplacer, huit présidents de conseils et plus de cent conseillers, sans parler des serviteurs du roi. Au retour, le flux s’inverse avec plus de force encore. Le 7 juillet 1607, un pregón de la Sala de Alcaldes de Casa y Corte constate que Tolède et Valladolid se dépeuplent au profit de la capitale. Selon Carbajo Isla, les décès y ont probablement dépassé les naissances pendant la plus grande partie de l’époque, et seule l’immigration explique la croissance de la ville.
« Siglo de oro de la poesía castellana »
L’expression a un auteur, un lieu et une date. En 1754, à Málaga, Luis José Velázquez, futur marquis de Valdeflores, publie les Orígenes de la poesía castellana, où il découpe l’histoire des lettres castillanes en quatre âges, comme une vie d’homme. L’enfance va des origines au règne de Jean II, la jeunesse jusqu’à Charles Quint, l’âge viril jusqu’à Philippe IV, la vieillesse jusqu’au temps où il écrit. L’âge viril, ouvert par Boscán et Garcilaso, fut selon lui « el siglo de oro de la poesía castellana », passage que l’édition de 1797 donne aux pages 58 et 59. Le mot naît dans une querelle de goût, sous la plume d’un réformateur qui reproche aux poètes de la fin du XVIIᵉ siècle d’avoir laissé régner le mauvais goût, et il ne désigne ni un empire ni une économie.
Il se répand vite chez les lettrés. À l’automne 1761, Manuel Lanz de Casafonda fait dire dans ses Diálogos de Chindulza que certains tiennent le XVIᵉ siècle pour « el Siglo de Oro ». Les préfaciers du Parnaso español, imprimé à Madrid chez Ibarra entre 1768 et 1779, étendent l’âge d’or de la poésie de Garcilaso au milieu du XVIIᵉ siècle. Le romantisme allemand puis la génération poétique de 1927 en font une étiquette courante, selon l’histoire du terme que retrace Francisco Abad.
Le siècle d’or est d’abord un jugement de critique littéraire.
Bennassar l’a étendu en 1982 à l’histoire générale de l’Espagne, et c’est dans ce sens large que l’emploie l’usage courant. Nous gardons pourtant la minuscule à l’étiquette, parce que la majuscule ferait passer un jugement de goût de 1754 pour une période.
L’autre formule du sujet a une histoire plus floue. La phrase « en mis dominios no se pone el sol » est prêtée à Philippe II, et aucun des travaux consultés ne la rattache à un écrit ou à une parole datée du roi. L’image, en revanche, se lit en 1585. L’infante Catalina Micaela, fille du roi, épouse cette année-là à Saragosse le duc Charles-Emmanuel Iᵉʳ de Savoie, et Battista Guarini dédie au couple sa pastorale Il pastor fido. Dans le prologue, le fleuve Alphée quitte l’Arcadie pour resurgir à Turin, là où la Doire se jette dans le Pô, et s’incline devant la jeune duchesse, fille d’un monarque pour qui le soleil ne se couche pas même à la nuit tombée, « Nè anco quando annotta il sol tramonta » dans l’édition de Ferrare de 1599. En 1580, Philippe II avait ajouté le Portugal et ses comptoirs à ses couronnes, et la flatterie avait pour une fois la géographie avec elle.
Alphée, dans la fable, poursuit sous la mer la nymphe Aréthuse jusqu’en Sicile ; Guarini, qui le fait passer sous l’Etna, lui ajoute un détour par les Alpes. Le même prologue loge le « secol d’oro » dans un coin d’Arcadie épargné par le monde de fer. En 1585, l’âge d’or appartient encore à la pastorale, à cent soixante-dix ans du mot de Velázquez.
Pesos de 450 maravédis
La série qui chiffre l’argent des Indes porte la signature d’un économiste né au Mississippi. Earl J. Hamilton, professeur à l’université Duke, publie en 1929 dans le Quarterly Journal of Economics les importations d’or et d’argent américains en Espagne de 1503 à 1660, puis en 1934 American Treasure and the Price Revolution in Spain. Il a dépouillé les registres de la Casa de la Contratación de Séville, où les arrivées se déclaraient en pesos de 450 maravédis, et il dit dans sa préface avoir passé avec sa femme 30 750 heures à collecter et à calculer, sans machine. Sa courbe monte avec les mines de Potosí, ouvertes en 1545, et de Zacatecas, l’année suivante, puis avec l’amalgamation au mercure, appliquée à Zacatecas vers 1554-1557 et à Potosí à partir de 1572. Elle culmine en 1591-1595, à plus de 270 tonnes d’argent fin par an en moyenne, et s’effondre à moins de 28 tonnes par an en 1656-1660. Pour la seule période 1551-1660, John Munro, qui a refait les totaux en 2007, compte 16 887 tonnes d’argent fin enregistrées à Séville, chiffre que la vulgarisation attribue souvent à l’ensemble des années 1503-1660 ; l’écart est mince, moins de 264 tonnes entre 1521 et 1550, mais il montre comment un total circule détaché de ses bornes. Le total de Hamilton recoupe la production connue des deux grands centres miniers, que Munro chiffre à 17 058 tonnes pour la même période. La série s’arrête en 1660 parce que l’enregistrement obligatoire cesse cette année-là.
Hamilton croyait que l’Espagne avait connu la plus forte hausse des prix d’Europe. Les indices reconstruits depuis disent l’inverse. De 1511-1515 à 1646-1650, les prix espagnols en argent sont multipliés par 3,47, contre 6,77 dans le sud de l’Angleterre et 7,36 en Brabant, et Munro en voit la raison dans la monnaie. La Castille n’a pas affaibli sa monnaie d’argent entre 1497 et 1686, à une exception mineure près en 1642-1643 ; la pièce de huit réaux y contient 25 997 grammes d’argent fin pour 272 maravédis, quand l’Angleterre et les Pays-Bas allègent leurs pièces à répétition. Le dérèglement castillan a une autre source, le billon de cuivre pur que Philippe III fait frapper à partir de 1599. Le lien entre l’or des Indes et la cherté, enfin, avait été vu en Espagne même. Hamilton n’avait trouvé aucun auteur espagnol du XVIᵉ siècle pour le formuler, mais Marjorie Grice-Hutchinson a retrouvé en 1952 le passage du Comentario resolutorio de cambios de Martín de Azpilcueta, imprimé à Salamanque en 1556, qui oppose le bas prix des choses avant la découverte des Indes à leur cherté depuis que l’or et l’argent ont couvert le pays.
Une part croissante de l’argent ne traverse plus l’Atlantique. Au Pérou, la part des revenus royaux gardée sur place passe de 40,8 % en 1591-1600 à 98,9 % en 1681-1690, selon les séries que cite Munro.
Manille
Pour la Chine, le découpage européen en siècles ne s’applique pas, et l’on compte en règnes de la dynastie Ming (1368-1644). La cinquième année de l’ère Longqing correspond à 1571, l’année où les Espagnols fondent Manille, aux Philippines, comme entrepôt entre Acapulco et la Chine. Dennis Flynn et Arturo Giráldez ont soutenu en 1995 que le commerce mondial naît cette année-là, quand tous les continents peuplés commencent à échanger sans interruption. Leur argument tient à la demande. Sous l’empereur Wanli (1573-1620), le Grand Secrétaire Zhang Juzheng étend à tout l’empire, à partir de 1581, une réforme engagée par étapes depuis les provinces côtières du Sud-Est, le « fouet unique » (yitiao bianfa), qui fond impôts fonciers et corvées en un seul paiement en argent. La Chine, économie dominante du monde selon Flynn et Giráldez, devient le grand acheteur du métal, et les Européens, écrivent-ils en 2002, n’en sont que les intermédiaires. Ils estiment à environ 150 000 tonnes l’argent produit en Amérique latine entre 1500 et 1800, peut-être plus de 80 % de la production mondiale sur la période. Depuis Acapulco, les envois de métal mexicain vers les Philippines passent, selon les séries reprises par Munro, de 1 191 kilos par an en 1591-1600, soit 4,8 % de la production du Mexique, à 9 388 kilos en 1631-1640, soit 29,6 %.
La thèse a ses adversaires, et ils ont des chiffres. Kevin O’Rourke et Jeffrey Williamson ont mesuré en 2002 l’intégration des marchés par la convergence des prix des marchandises entre continents ; ils ne trouvent rien qui donne à 1492 ou à 1498 la portée économique qu’on leur prête, et placent le grand choc de la mondialisation dans les années 1820. Flynn et Giráldez répondent que cette définition est trop étroite pour un phénomène qui fut aussi démographique et écologique. Pour eux, l’argent extrait sous l’autorité de Madrid trouvait en Chine son principal acheteur, ce qui oblige à préciser le sens du verbe dominer.
Les Génois coupent les virements
Philippe II a suspendu ses paiements en 1557, 1560, 1575 et 1596, et Mauricio Drelichman et Hans-Joachim Voth en ont fait le premier défaillant en série de l’histoire, avec une dette qu’ils évaluent à 60 % du produit intérieur. La crise de 1575 montre la mécanique. En septembre, un décret arrête les paiements dus aux banquiers génois sur les asientos, ces contrats de prêt à court terme passés avec le roi. Les banquiers répliquent en cessant tout transfert de fonds vers les Flandres, où l’armée royale vivait de ces virements venus de Castille. Carlos Álvarez-Nogal et Christophe Chamley ont suivi à Simancas, et dans les comptes du marchand-banquier Simón Ruiz à Valladolid, les effets du gel sur le crédit castillan et sur les foires. L’accord avec les banquiers n’est signé qu’en décembre 1577, juste après que les villes ont accepté de doubler leur contribution.
On a longtemps lu ces faillites comme l’aveu d’un trésor percé. Fernand Braudel, résument Drelichman et Voth, attribuait la poursuite des prêts à l’indulgence de banquiers peu rationnels. Les deux économistes ont reconstruit les recettes et les dépenses de la Castille de 1566 à 1596 à partir des archives de Simancas, et concluent que la dette restait soutenable, que les excédents primaires étaient importants et croissants, et que le rapport entre dette et recettes a peu varié sur l’ensemble du règne. Les suspensions seraient des crises de liquidité, pas d’insolvabilité. Les mêmes familles de banquiers ont continué de prêter d’une suspension à l’autre, avec des contrats qui allégeaient les remboursements dans les mauvaises années.
L’objection la plus solide porte sur les sujets. Pour Álvarez-Nogal et Chamley, la suspension de 1575 était un levier politique contre les Cortes de Castille, et son coût fut payé par le marché du crédit intérieur et par les contribuables des villes. La dette perpétuelle, les juros, passe, selon les chiffres repris par Munro, de 3,6 millions de ducats en 1516 à 80 millions en 1598.
Une république d’hommes enchantés
En 1600, à Valladolid, le licencié Martín González de Cellorigo publie un Memorial de soixante-six feuillets sur la « restauration » de l’Espagne. On le range parmi les arbitristas, ces auteurs de mémoires qui proposaient au roi des remèdes, et Jesús Villanueva a montré en 1997 qu’il démarquait largement des théoriciens politiques étrangers. Une de ses phrases a fait fortune, celle d’un royaume réduit à « una república de hombres encantados, que vivan fuera del orden natural ». Pierre Vilar l’a rapprochée dès janvier 1956, dans un essai de la revue Europe intitulé « Le temps du Quichotte », du roman paru cinq ans après le Memorial. John Elliott a fait en 1961 du déclin de l’Espagne un objet d’histoire comparée, en proposant de chercher ce qui distinguait vraiment la Castille des autres sociétés de son temps.
Henry Kamen a retourné la question en 1978, dans la même revue Past and Present, sous un titre en forme de soupçon, « The Decline of Spain : A Historical Myth ? ». On ne décline pas quand on n’a jamais été riche, soutenait-il, et l’Espagne impériale était à ses yeux un pays arriéré, pauvre en ressources, dépendant de marchés et de fournisseurs étrangers, qui n’avait jamais tiré profit de sa position impériale. La thèse avait de la force, puisqu’elle rendait compte d’une monarchie qui achetait au dehors ce que l’argent des Indes lui permettait de payer. En 2007, Carlos Álvarez-Nogal et Leandro Prados de la Escosura ont pourtant tenté de la chiffrer, en reconstituant la production par région et l’urbanisation hors agriculture, et leurs estimations, qu’ils qualifient eux-mêmes de conjecturales, la contredisent. Vers 1590, le revenu par tête de l’Espagne n’aurait été dépassé que par ceux de l’Italie et des Pays-Bas. Il croît d’environ 0,1 % par an au XVIᵉ siècle, recule au même rythme de la fin du siècle à 1700, et le taux d’urbanisation corrigé tombe de 14,5 % en 1591 à 11,1 % en 1700. Le recul frappe surtout les deux Castilles, l’Estrémadure et Valence, et seules la Catalogne et la Nouvelle-Castille, celle-ci largement grâce à Madrid, augmentent leur produit par tête sur la longue durée. Kamen l’avait d’ailleurs concédé, en écrivant que le déclin n’était pas tombé comme une couverture sur tout le pays.
La série de Hamilton a elle-même été soupçonnée de fabriquer une partie du déclin, puisqu’elle s’arrête en 1660. Michel Morineau a cherché les arrivées d’argent dans les gazettes hollandaises et a conclu en 1985 à une forte reprise après cette date, conclusion que la plupart des historiens ont adoptée, observe Munro, sans la discuter. Munro a confronté ces chiffres à la production connue des mines et les trouve, pour 1660-1700, de 3,6 à 18,7 fois supérieurs à tout ce que les mines enregistraient, si bien que le titre choisi par Morineau, Incroyables gazettes et fabuleux métaux, lui paraît avec le recul avoir pris un sens ironique.
Pour aller plus loin
Les vice-royautés de Mexico et de Lima, qui retenaient une part croissante de cet argent, ont leur propre article, comme la bataille de Lépante, livrée en 1571, l’année même de la fondation de Manille. L’histoire des foires de Castille et des banquiers génois prolonge celle des faillites de Philippe II, et la Chine des Ming celle du galion de Manille.
On appelle « siècle d’or » l’époque où l’Espagne était la grande puissance de l’Europe, aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Ses rois régnaient sur des terres en Europe, en Amérique et en Asie, et l’argent des mines américaines arrivait par bateaux à Séville. On répète souvent que Madrid dominait alors le monde. Quand on regarde les textes et les chiffres, l’histoire devient plus nuancée.
Une capitale sans décret
Aucun texte officiel n’a fait de Madrid la capitale. En 1561, le roi Philippe II décide simplement d’y installer sa cour, qui se trouvait jusque-là à Tolède. Madrid est alors une petite ville, sans évêque ni université.
En 1601, son fils Philippe III part s’installer à Valladolid avec toute la cour. Madrid se vide. Le nombre de baptêmes y tombe en quelques années au tiers de ce qu’il était. La cour ne revient qu’en 1606, après que la ville a offert une grosse somme d’argent pour payer le voyage.
Personne ne sait exactement combien d’habitants comptait Madrid. Les historiens ne disposent pas de recensement et calculent à partir des maisons ou des baptêmes. Leurs estimations varient du simple au triple. Tous s’accordent sur un point : la ville grandit très vite grâce aux migrants, pendant que Tolède, sa voisine, perd une grande partie de sa population.
Un mot inventé en 1754
L’expression « siècle d’or » n’a pas été inventée à l’époque qu’elle désigne. Elle apparaît en 1754, dans un livre d’histoire de la poésie écrit à Málaga par un érudit, Luis José Velázquez. Pour lui, le « siècle d’or » est seulement la meilleure période de la poésie castillane, au XVIᵉ siècle. C’est plus tard que le mot a servi à désigner toute une époque de l’histoire espagnole.
Une autre formule célèbre dit que le soleil ne se couchait jamais sur les terres du roi d’Espagne. On l’attribue à Philippe II, mais aucun texte du roi ne la contient. En revanche, un poète italien, Battista Guarini, écrit en 1585 une pièce pour le mariage de la fille du roi. Il y fait l’éloge d’un monarque sur les terres duquel le soleil ne se couche pas, même la nuit. C’est un compliment, mais il correspond à une réalité, car le roi possède aussi le Portugal et ses comptoirs depuis 1580.
L’argent des Indes en chiffres
Dans les années 1920 et 1930, un économiste américain, Earl J. Hamilton, a compté tout l’argent arrivé d’Amérique à Séville. Avec sa femme, il a passé plus de 30 000 heures à faire ces calculs à la main. Les arrivées sont au plus haut à la fin du XVIᵉ siècle, puis elles s’effondrent au XVIIᵉ. Ses relevés s’arrêtent en 1660, quand l’enregistrement obligatoire prend fin.
Hamilton pensait que l’Espagne avait connu la plus forte hausse des prix d’Europe. Les calculs plus récents montrent le contraire : les prix ont davantage augmenté en Angleterre et dans les Pays-Bas, dont les rois réduisaient la quantité d’argent dans leurs pièces.
La Chine, grande acheteuse d’argent
En 1571, les Espagnols fondent la ville de Manille, aux Philippines. Des navires relient désormais l’Amérique et l’Asie à travers le Pacifique. En Chine, gouvernée par la dynastie Ming, une réforme impose de payer les impôts en argent. Le pays devient donc le grand acheteur de ce métal. Pour certains historiens, le commerce mondial naît à ce moment-là, et les Européens ne sont que des intermédiaires. D’autres répondent que les marchés du monde ne se sont vraiment rapprochés qu’au XIXᵉ siècle.
Un roi qui ne paie pas ses dettes
Philippe II cesse quatre fois de rembourser ses prêteurs, en 1557, 1560, 1575 et 1596. En 1575, les banquiers de Gênes répliquent en bloquant l’argent destiné à son armée des Flandres. Un accord n’est trouvé qu’en 1577.
On a longtemps vu dans ces faillites la preuve d’un royaume ruiné. Des économistes qui ont refait les comptes pensent au contraire que la dette restait supportable et que le roi manquait surtout d’argent disponible au bon moment. D’autres rappellent que ces crises ont bloqué le crédit en Castille et pesé sur les villes.
Déclin ou mythe ?
En 1600, un juriste de Valladolid, Martín González de Cellorigo, écrit que l’Espagne est devenue une république d’« hommes enchantés » qui vivent hors de la réalité. Ce « déclin » est devenu au XXᵉ siècle un sujet de débat entre historiens. Pour Henry Kamen, l’Espagne n’a jamais été riche et ne pouvait donc pas décliner. Des estimations récentes montrent au contraire qu’elle comptait parmi les pays les plus riches d’Europe vers 1590, puis qu’elle s’est appauvrie au XVIIᵉ siècle, surtout en Castille.
Un historien français, Michel Morineau, a pensé que l’argent avait recommencé à arriver en masse après 1660, en lisant les journaux hollandais. Un autre historien, John Munro, a montré que ses chiffres dépassaient de loin tout ce que les mines produisaient.
Les estimations de la population de Madrid, le détail des séries de Hamilton et le débat sur les dettes de Philippe II occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- « La villa de Madrid representa al Rey Nuestro Señor D. Felipe III los inconvenientes que resultarían de mudarse la Corte a la ciudad de Valladolid », 1600 (position de Madrid « en medio de estos reinos », huit présidents et plus de cent conseillers) Biblioteca Nacional de España, Madrid, ms. 11317 (32) ; cité d’après M. F. Carbajo Isla (1985)
- Pregón de la Sala de Alcaldes de Casa y Corte, 7 juillet 1607, sur l’afflux à Madrid d’habitants de Tolède et de Valladolid Archivo Histórico Nacional, Madrid, Consejos, Sala de Alcaldes de Casa y Corte, année 1607 ; cité d’après M. F. Carbajo Isla (1985)
- Matías de Novoa, Memorias de Matías de Novoa, ayuda de cámara de Felipe IV, année 1601 (départ du roi le 11 janvier, suite de la cour en mars et avril) Colección de documentos inéditos para la historia de España, vol. LX-LXI, Madrid, 1875, p. 167 ; cité d’après M. F. Carbajo Isla (1985)
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Sources primaires (suite)
- Antonio de León Pinelo, Anales de Madrid, année 1606 (retour de la cour le 13 avril, service de 250 000 ducats) éd. P. Fernández Martín, Madrid, 1971, p. 185 ; cité d’après M. F. Carbajo Isla (1985)
- Luis José Velázquez, Orígenes de la poesía castellana, Málaga, 1754 ; 2ᵉ éd., Málaga, Herederos de Francisco Martínez de Aguilar, 1797, p. 58-59 (« siglo de oro de la poesía castellana ») ; cité d’après F. Abad
- Manuel Lanz de Casafonda, Diálogos de Chindulza, rédigés à l’automne 1761 éd. F. Aguilar Piñal, Oviedo, 1972, p. 31 ; cité d’après F. Abad
- Parnaso español, Madrid, Ibarra, 1768-1779, prologue du vol. I (« la época del Siglo de Oro de nuestra poesía ») ; cité d’après F. Abad
- Battista Guarini, Il pastor fido, tragicomedia pastorale, dédiée à Charles-Emmanuel de Savoie « nelle reali nozze » avec l’infante Catherine d’Autriche, prologue d’Alphée (« Nè anco quando annotta il sol tramonta » ; le « secol d’oro » en Arcadie), Ferrare, Vittorio Baldini, 1599 édition électronique Liber Liber, projet Manuzio, 2006, établie sur la copie numérisée de la faculté des lettres de l’université de Turin
- Martín de Azpilcueta, Comentario resolutorio de cambios, Salamanque, 1556 (cherté des choses depuis la découverte des Indes) passage traduit dans M. Grice-Hutchinson, The School of Salamanca, 1952, appendice III, p. 95 ; cité d’après J. Munro (2007)
- Martín González de Cellorigo, Memorial de la política necesaria y útil restauración a la república de España y estados de ella, y del desempeño universal de estos reinos, Valladolid, 1600, 66 f. (« una república de hombres encantados, que vivan fuera del orden natural ») citation d’après A. Gutiérrez Alonso et al. (2008) ;
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