L’inscription de l’an 7108
Sous la coupole du clocher d’Ivan le Grand, au Kremlin de Moscou, court une inscription en lettres dorées sur fond bleu. Elle déclare que l’édifice fut achevé et doré par la volonté de la sainte Trinité, sur l’ordre du « grand souverain tsar et grand-prince Boris Fedorovitch », autocrate de toute la Russie, et de son fils le tsarévitch Fiodor, la deuxième année de leur règne. L’année est donnée dans l’ère du monde en usage à Moscou, 7108, qui court du 1ᵉʳ septembre 1599 au 31 août 1600. Avec ce nouvel étage, la tour atteint quatre-vingt-un mètres, et le texte place à côté du père un héritier nommé, sur un trône obtenu par élection deux ans plus tôt.
L’homme s’appelle Boris Fiodorovitch Godounov, en russe Борис Фёдорович Годунов. On garde ici la transcription française consacrée, parce que c’est sous cette forme que le nom figure dans les catalogues des bibliothèques françaises. D’après Anna Litvina et Fiodor Uspenski, il ne portait qu’un seul nom de baptême, et il reçoit avant de mourir le nom monastique de Bogolep. Le jour de sa naissance, le 2 août, vient d’un témoin qui assiste à la fête en 1604, l’envoyé impérial Georg Tectander, dont le récit paraît à Altenburg en 1609 sous le titre Iter persicum. L’année est un calcul. Karamzin, en 1824, lui donne cinquante-trois ans à sa mort, ce qui place la naissance en 1551 ou en 1552. Toutes les dates de cet article suivent le calendrier julien des documents moscovites.
Les Godounov appartiennent à la petite noblesse de service de la région de Kostroma, où le monastère Saint-Hypace abrite les tombes de la famille et où une généalogie domestique les fait descendre d’un murza tatar baptisé, Tchet. Le père, Fiodor Ivanovitch, surnommé le Borgne, meurt tôt, et l’enfant est élevé par son oncle Dmitri Ivanovitch, gentilhomme de la chambre d’Ivan IV. En 1567, Boris entre dans l’opritchnina. Il épouse Maria, fille de Grigori Skouratov-Belski, dit Maliouta, et le 28 octobre 1571 beau-père et gendre comptent parmi les garçons d’honneur de la fiancée aux noces d’Ivan IV et de Marfa Sobakina. Au milieu des années 1570, sa sœur Irina épouse le tsarévitch Fiodor. Boris devient échanson de la cour, puis boyard, en 1578 selon une notice, à l’automne 1580 selon une autre, sans commandement connu sous Ivan IV.
Ivan IV meurt en mars 1584. Sous Fiodor Iᵉʳ, Boris reçoit la dignité de grand écuyer et gouverne de fait à partir de 1585, après avoir écarté du conseil les princes Ivan Mstislavski, tonsuré au monastère de Saint-Cyrille-du-Lac-Blanc, et Ivan Chouïski, exilé à Kargopol et tué. Ce gouvernement obtient du patriarche Jérémie II de Constantinople l’érection d’un patriarcat de Moscou en 1589, avec Job pour premier titulaire, recouvre par la paix de Tiavzino, en 1595, les places de la région de Novgorod perdues au profit de la Suède, et fonde dans la steppe et sur la Volga Samara, Tsaritsyne, Saratov, Voronej, Koursk, Belgorod.
Le 15 mai 1591, à Ouglitch, meurt d’une blessure au couteau Dmitri, huit ans, dernier fils d’Ivan IV, né de Maria Nagaïa. Une commission venue de Moscou conclut que l’enfant s’est blessé lui-même pendant une crise de « mal noir », et son rapport est lu le 2 juin devant le tsar et le concile. Ses feuillets sont conservés aux Archives d’État russes des actes anciens (RGADA, f. 148, op. 1, d. 1), et Vladimir Klein les a publiés en fac-similé avec leur transcription en 1913.
Fiodor Iᵉʳ meurt sans héritier le 7 janvier 1598. Le 17 février, un zemski sobor élit Boris, qui accepte le 21 après deux processions venues le prier au couvent de Novodievitchi, où il s’est retiré avec sa sœur veuve, et le couronnement a lieu au début de septembre, le 1ᵉʳ ou le 3 selon les notices. De 1601 à 1603, la famine ravage le pays. En 1604, un homme qui se dit Dmitri d’Ouglitch, sauvé du couteau, passe la frontière de Pologne-Lituanie ; battu en janvier 1605 près de Sevsk, il tient encore Poutivl quand Boris meurt subitement au Kremlin, le 13 avril. Sa veuve et son fils Fiodor sont tués lors du soulèvement de juin 1605 à Moscou, sur l’ordre du prétendant.
Ouglitch est l’endroit précis où les documents du règne cessent de suffire.
Il faut maintenant reprendre un à un les textes dont tout dépend, l’enquête de 1591, la charte d’élection de 1598, la chronique officielle rédigée vers 1630 dans l’entourage du patriarche Philarète et les récits de deux étrangers passés par la cour, pour regarder qui les a écrits, quand et pour qui. Trois épisodes disputés, Ouglitch, le servage paysan et l’élection, se reprennent ensuite séparément, avant de suivre la réputation du tsar depuis la canonisation de 1606 jusqu’aux travaux publiés en 2021.




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