Pendant le carême, la prière d’Éphrem le Syrien revient à chaque office, et le fidèle moscovite l’accompagnait de seize prosternations, le front contre le sol. Avant le carême de 1653, qui tombe en l’an 7161 du calendrier russe compté depuis la Création, le patriarche Nikon fait porter dans les églises de Moscou une « mémoire », c’est-à-dire une circulaire, qui ramène ces prosternations à quatre et remplace les douze autres par une inclinaison jusqu’à la ceinture. Le même texte demande de se signer avec le pouce et les deux doigts suivants réunis, là où l’usage russe tendait l’index et le majeur. Quatorze ans plus tard, un concile tenu à Moscou frappe d’anathème quiconque garde les deux doigts, et la main droite devient la ligne de partage d’un schisme que le russe appelle raskol, la fente.
« Nous voyons que l’hiver veut venir »
Le récit vient de l’archiprêtre Avvakum, vingt ans après les faits, dans la Vie qu’il écrit en prison entre 1672 et 1675. À la réception de la mémoire, lui et ses amis se réunissent, réfléchissent et constatent, écrit-il, que « l’hiver veut venir », que « le cœur a gelé » et que « les jambes ont tremblé ». Autour du confesseur du tsar, Stefan Vonifatiev, et d’Ivan Neronov, archiprêtre de la cathédrale de Kazan sur la place Rouge, ils formaient le cercle des zélateurs de la piété, qui voulait déjà réformer le culte et les mœurs, et dont Nikon lui-même faisait partie avant d’être sacré patriarche le 25 juillet 1652 (a. s.). Les dates du jour sont données ici dans le calendrier julien alors en usage en Moscovie, avec la mention (a. s.).
Avvakum et Daniil, archiprêtre de Kostroma, rédigent aussitôt une pétition au tsar Alexis, appuyée d’extraits de livres sur la position des doigts et sur les prosternations, et le tsar la garde sans répondre, au point qu’Avvakum le soupçonne de l’avoir remise à Nikon. Neronov est envoyé au monastère Spasso-Kamenny, sur le lac Koubenskoïe. Le 13 août 1653 (a. s.), empêché de prêcher à la cathédrale, Avvakum célèbre la vigile dans un séchoir de la cour de Neronov, et les streltsy, soldats de la garde moscovite, arrêtent l’assistance. Sauvé de la dégradation par l’intervention du tsar, il part avec sa femme et ses enfants pour Tobolsk, puis pour la Daourie, au-delà du lac Baïkal, dans la troupe du voïévode Afanassi Pachkov, six cents hommes.
On ignore comment la mémoire se justifiait. Petr Smirnov, historien de l’Église et adversaire déclaré du raskol, notait déjà en 1895 qu’on ne sait pas si Nikon y motivait son ordre.
Les arguments du patriarche venaient de l’Orient grec. Païsios, patriarche de Jérusalem, de passage à Moscou en 1649, lui avait reproché les deux doigts, et Nikon interroge ensuite Constantinople. La réponse du patriarche Païsios Iᵉʳ, signée de vingt-quatre métropolites et rapportée à Moscou en 1655, contient une phrase que Nikon aurait pu méditer : une Église qui diffère d’une autre par des usages non essentiels, comme la manière de plier les doigts pour bénir, ne doit pas pour autant s’en séparer. Elle décrit au passage la coutume grecque du carême, trois grandes prosternations, douze petites, une dernière grande, seize en tout. Nikon s’en servira comme d’une caution. Le dimanche de l’Orthodoxie de 1656, dans la cathédrale de la Dormition, Macaire, patriarche d’Antioche, lève trois doigts devant le tsar et maudit quiconque se signe autrement, puis le concile du 23 avril 1656 (a. s.) confirme l’anathème contre les deux doigts.
L’euchologe de Venise et le psautier de 1641
Officiellement, la réforme corrige les livres russes d’après les manuscrits grecs et slavons anciens, comme l’a voté le concile de 1654, et le moine Arseni Soukhanov rapporte du mont Athos, en 1655, quatre cent quatre-vingt-dix-huit livres grecs, dont les plus anciens dateraient du VIIIᵉ siècle. Paul Meyendorff a refait la comparaison en 1991, édition par édition, sur le Sloujebnik, le livre de l’office du prêtre. Les correcteurs de Nikon ont travaillé sur des imprimés récents, l’euchologe grec publié à Venise en 1602 et des éditions slaves méridionales sorties de Kiev et de Striatyn, et ils ont transposé sans examen critique l’usage grec de leur temps. Les vieux-croyants l’avaient toujours dit.
L’autre camp n’a pas mieux traité la chronologie. Les vieux-croyants tiennent les deux doigts pour un geste reçu avec le baptême de la Rus', et le concile dit des Cent Chapitres l’avait bien imposé en 1551, puisque son chapitre 31 maudit celui qui ne bénit pas avec deux doigts « comme le Christ ». Smirnov, qui écrit pour les réfuter et qu’on lit donc en le surveillant, relève pourtant que les deux usages se disputaient déjà au XVᵉ siècle, que le geste fixé en 1551 ne trouve pas de forme stable dans les livres suivants, et que la première instruction imprimée précise sur les deux doigts figure dans un psautier achevé à Moscou le 15 novembre 1641 (a. s.), sur ordre du tsar, pendant une vacance du patriarcat. Les psautiers du patriarche Joseph, en 1642 et en 1645, la diffusent auprès des écoliers, alors que les trois doigts se maintenaient chez les gens simples. Le geste immémorial des uns avait donc été imprimé douze ans avant la réforme des autres, et ce sont ces livres récents que les vieux-croyants défendront comme l’héritage de la Rus'.
Sur l’Athos, rapporte Soukhanov dans le compte rendu qu’il remet à Moscou en décembre 1650, des moines grecs avaient brûlé une Kirillova kniga et un psautier imprimés à Moscou, saisis chez un vieux moine serbe qui se signait avec deux doigts. Des deux démonstrations sur l’ancienneté, celle de Meyendorff paraît la plus sûre, parce qu’elle repose sur la collation des éditions page à page, alors que Smirnov reconstruit l’histoire d’un geste à partir de textes qu’il cite pour les combattre.
Poustozersk
Le grand concile s’ouvre à Moscou à l’automne 1666, en présence de deux patriarches orientaux, Macaire d’Antioche et un troisième Païsios, celui d’Alexandrie. Il commence par juger Nikon, brouillé avec le tsar sur la question du pouvoir, et le dépose. Puis il confirme sa réforme. La décision du 13 mai 1667 (a. s.) frappe d’anathème quiconque refuse les livres corrigés, et le Livre des actes du concile, au feuillet 32, assimile ceux qui se signent avec deux doigts aux ariens et aux nestoriens, hérétiques des premiers siècles. Le même concile annule les anathèmes du concile des Cent Chapitres, si bien qu’une malédiction en remplace une autre. Le rapport présenté au concile russe de 1971 relève que plusieurs formules de 1667 reprennent mot pour mot un traité polémique de Denys, archimandrite grec du monastère Saint-Nicolas de Moscou, qui avait présenté le dossier russe aux patriarches orientaux.
Revenu de Sibérie, d’abord bien reçu à la cour puis exilé de nouveau en 1664, Avvakum est ramené à Moscou pour le concile et refuse de se soumettre. On le dégrade et on le maudit dans la cathédrale de la Dormition, avec le diacre Fiodor Ivanov et le prêtre Nikita Dobrynine. Il part pour Poustozersk, un village de l’Arctique, avec Fiodor, le prêtre Lazare et le moine Épiphane, à qui l’on a coupé la langue comme à Lazare, et il y vit quinze ans dans une cellule creusée en terre, d’où sortent près de soixante écrits.
La Vie qu’il y rédige, à la demande d’Épiphane, son père spirituel, existe en trois rédactions d’auteur, et les autographes de Poustozersk, réunis dans un recueil édité à Léningrad en 1975, gardent jusqu’aux accents que l’archiprêtre plaçait sur les mots. On la tient souvent pour la première autobiographie de la littérature russe. Le texte mêle la langue des Écritures et le parler de tous les jours, et la Daourie y prend des couleurs crues. Pachkov lui fait donner soixante-douze coups de knout pour avoir défendu deux veuves âgées qu’il voulait remarier de force alors qu’elles se rendaient au couvent. Pendant la famine, un manteau moscovite de sa femme, qui valait selon lui plus de vingt-cinq roubles, s’échange contre quatre sacs de seigle. Sur le chemin du retour, en traîneau puis à pied sur la glace nue, Anastassia Markovna tombe, un homme épuisé tombe sur elle, et elle demande à son mari combien de temps durera ce supplice ; « jusqu’à la mort, Markovna », répond-il, et elle soupire qu’en ce cas ils marcheront encore. Avvakum s’attarde aussi, au même endroit du récit, sur une petite poule noire qui pondait deux œufs par jour pour les enfants, picorait avec eux la bouillie d’écorce de pin et finit étouffée pendant le voyage en traîneau, et il la regrette encore en écrivant, jugeant que cent roubles auprès d’elle n’auraient été qu’un crachat.
Ses lettres atteignent le Kremlin. La boyarine Feodossia Morozova, l’une des femmes les plus riches du pays et belle-sœur de Boris Morozov, précepteur du tsar, est sa fille spirituelle. Selon l’historien Pavel Sedov, qui a retrouvé dans les archives l’emplacement de son palais, en face du monastère Tchoudov où devait siéger le concile, elle avait fini par se signer avec trois doigts, pour la forme, afin de préserver l’avenir de son fils. Après une prise de voile secrète, elle refuse de paraître au mariage du tsar avec Natalia Narychkina. En novembre 1671, l’archimandrite du Tchoudov, Ioakim, vient l’arrêter, et comme elle refuse de marcher on l’emporte dans un fauteuil. Elle subit l’estrapade avec sa sœur, la princesse Evdokia Ouroussova, et Ioakim fait rattacher son palais du Kremlin à son monastère. Enfermées dans une fosse de la prison de Borovsk, les deux sœurs meurent de faim à l’automne 1675, et le récit de leur fin prête à Feodossia cette prière au gardien, « donne-moi un peu de pain », et cette réponse, « j’ai peur ». Devenu patriarche, Ioakim est celui qui réclame ensuite le bûcher pour Avvakum.
Le 14 avril 1682 (a. s.), Avvakum, Lazare, Fiodor et Épiphane sont brûlés à Poustozersk dans une cabane de rondins, pour de « grands blasphèmes contre la maison du tsar ». La date a elle-même varié dans les livres, puisque Smirnov donnait encore en 1895 le 1ᵉʳ avril 1681, quand les éditeurs modernes retiennent 1682. La tradition vieille-croyante ajoute que, devant la foule, Avvakum leva la main, l’index et le majeur tendus, en promettant le salut à qui prierait avec cette croix.
Le monastère tire sur l’armée du tsar
Loin de Moscou, sur une île de la mer Blanche, le plus vénéré des monastères du Nord avait refusé les livres nouveaux par un verdict de sa communauté daté du 8 juin 1658 (a. s.). En 1668, le tsar y envoie une troupe de streltsy, avec ordre de serrer le blocus sans donner l’assaut ni tirer sur les murs. Les moines disposent de quatre-vingt-dix canons et de neuf cents pouds de poudre, soit près de quinze tonnes au poud de 16,4 kilogrammes, et ils ouvrent le feu en 1670, tandis que l’archimandrite Nikanor parcourt les tours, encense les pièces, les asperge d’eau bénite et les supplie, comme des petites mères, de défendre la maison. Le 28 décembre 1673 (a. s.), un « concile noir » des moines décide de cesser de prier pour le tsar. Le scorbut s’installe et les désertions commencent. Dans la nuit du 22 janvier 1676 (a. s.), un transfuge, le moine Feoktist, guide les soldats vers une poterne murée près de la tour Blanche. Le tsar Alexis meurt sept jours plus tard, et ses adversaires y lisent aussitôt un châtiment.
La mort du tsar ne rend rien aux partisans des rites anciens. Au printemps 1682, quand la révolte des streltsy porte au pouvoir la régente Sophie, le prince Ivan Khovanski, qui commande la garde et penche pour l’ancienne foi, les laisse réclamer un débat public. Le 5 juillet 1682 (a. s.), celui-ci se tient au palais à Facettes du Kremlin, devant Sophie, le patriarche Ioakim et quinze évêques, et le prêtre Nikita, que ses adversaires surnomment Poustosviat, le saint creux, y frappe Athanase, archevêque de Kholmogory. Six jours plus tard, Nikita est décapité sur la place Rouge.
La répression change alors d’échelle. Les douze articles promulgués en 1685, sous la régence de Sophie, ordonnent de brûler dans une cabane de rondins les blasphémateurs obstinés, de mettre à mort ceux qui ont rebaptisé même s’ils se soumettent, de fouetter au knout ceux qui se sont fait rebaptiser puis se repentent, et d’enfermer les autres au monastère ; quiconque s’est porté garant d’un suspect paie cinq roubles d’amende par tête, même s’il ignorait tout. Pour ces décrets de 1684 et de 1685, Smirnov renvoie au tome II du Recueil complet des lois de l’Empire russe, numéro 1102.
Une partie des vieux-croyants répond par le feu. Smirnov compte environ deux mille morts près de Nijni Novgorod en 1672, mille sept cents en Sibérie en 1679 autour du prêtre Dometian, plus de mille à Berezov, dans la région d’Olonets, en 1687, et deux mille sept cents la même année au monastère de Paléostrov, sur une île du lac Onega, avec le moine Ignace. Ces totaux n’ont pas tous la même valeur. Pour la Sibérie, Smirnov s’appuie sur des actes administratifs publiés ; pour Paléostrov, sa seule source est l’Histoire du désert de Vyg d’Ivan Filippov, chronique écrite par un vieux-croyant mort en 1744, dans un genre qui célèbre des martyrs. Deux économistes, Vladimir Maltsev et Andreï Ioudanov, ont avancé en 2022 que certains incendies avaient été mis en scène pour couvrir des fuites, le lieu brûlé devenant un cimetière que les enquêteurs n’osaient plus fouiller, ce qui arrangeait aussi une administration lasse de poursuites coûteuses ; l’hypothèse se défend, mais on ne sait pas la vérifier cas par cas.
Et si le peuple se moquait des doigts ?
Pendant deux siècles, l’histoire du raskol s’est écrite à partir de ses chefs. Côté orthodoxe, Smirnov résume en 1895 la doctrine adverse d’un mot composé, « foi de la lettre et du rite », et décrit un peuple trop peu instruit pour distinguer le geste du dogme. Côté savant, la thèse de Pierre Pascal, Avvakum et les débuts du raskol, publiée à Paris en 1938, a placé l’archiprêtre au centre du récit, et les vieux-croyants de Moscou en ont eux-mêmes commandé la traduction russe à Sergueï Sergueïevitch Tolstoï, petit-fils de l’écrivain, entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1950, une traduction restée inédite jusqu’en 2010, comme l’a retracé Elena Ioukhimenko. Georg Michels a déplacé la question en 1999, dans At War with the Church. Il lit les archives de l’Église et de l’État plutôt que les écrits des vieux-croyants, distingue une première phase ouverte en 1652 d’une campagne systématique de l’Église à partir de 1666, et conclut que la plupart des Russes ordinaires rejetaient la croix à trois doigts et le nouveau livre de l’office parce qu’ils y voyaient des marques d’obéissance à l’autorité ecclésiastique, sans répondre pour autant aux leçons des lettrés vieux-croyants, dont les soucis moraux et littéraires intéressaient peu leurs contemporains.
Cette lecture a pour elle des cas précis, et celui de Morozova, tel que Sedov le reconstitue, mêle la foi, la rivalité des clans Miloslavski et Narychkine et la volonté du tsar de plier la haute noblesse. Le camp opposé garde des arguments solides. Avvakum recevait des lettres de partout, et ses disciples tenaient sa réponse pour supérieure à celle d’un concile. La grande pétition des moines des Solovki, rédigée par le trésorier Gerontii en 1667, a servi de modèle en 1682 à celle des streltsy, qui pleuraient en l’entendant lire et juraient n’avoir jamais entendu pareil exposé des hérésies. Des textes de lettrés ont donc touché des soldats, au moins une fois, à un moment décisif.
Ce que pesait chaque motif, d’une région à l’autre, aucune des deux lectures ne le mesure.
Un mot interdit en 1783
Pierre Iᵉʳ remplace le bûcher par l’impôt. Un décret de 1716 permet aux schismatiques de vivre au grand jour à condition de s’inscrire et de payer une capitation double, et l’inscription les prive des charges publiques, du droit de témoigner contre un orthodoxe et de leurs vêtements ordinaires, puisqu’ils doivent porter un costume distinctif. Les registres donnent, de 1716 à 1737, 190 944 inscrits, dont 142 715 sortis des listes, soit 48 229 présents, et la revision de 1744 n’en trouve que 36 842.
Ces chiffres mesurent une fiscalité, pas une foi. Smirnov note lui-même que beaucoup fuyaient l’inscription, dans les forêts ou à l’étranger, ou achetaient les fonctionnaires et le clergé de paroisse, si bien qu’aucun recensement simultané n’était possible. Un ordre de grandeur des contribuables déclarés, rien de plus.
Le vocabulaire suit la loi. En 1745, un décret interdit aux dissidents de se dire vieux-croyants et oblige à les inscrire comme raskolniki, schismatiques, puis en 1783 Catherine II proscrit ce dernier mot dans les actes comme dans la conversation, l’État renonçant à trancher qui est orthodoxe, avant qu’il ne revienne dans les papiers officiels en 1803. Entre-temps, l’Église a ouvert une porte avec l’edinoverie, la « foi unie », qui laisse à des communautés ralliées leurs livres anciens. Dès 1780, à Znamenka, l’archevêque grec Nicéphore Théotokis en rattache une, et le métropolite Platon de Moscou donne en 1800 son accord aux vieux-croyants moscovites qui demandent la même chose.
L’anathème lui-même a duré plus longtemps que les lois. Réuni à la laure de la Trinité-Saint-Serge, à Zagorsk, du 30 mai au 2 juin 1971, le concile local de l’Église orthodoxe russe déclare les rites anciens salvifiques et d’égal honneur avec les nouveaux, et tient pour non avenus les anathèmes de 1656 et de 1667, en confirmant une décision du synode patriarcal d’avril 1929.
Les textes, eux, ont circulé sans attendre les conciles. En 1969, une expédition archéographique recueille dans le village de Zdykhalna, district de Kargopol, auprès d’une strannitsa, une « errante », nommée Maria Petrovna Zykova, un cahier de quinze et sept feuillets de 16,7 sur 12,3 centimètres, taché et déchiré par endroits. Le cahier contient le Recueil et recherche sur la Divinité et la créature d’Avvakum, mis par écrit par Épiphane en 1672, dans une copie que le catalogue date de la première moitié du XXᵉ siècle, peut-être faite sur un autre manuscrit trouvé au même endroit. L’original est à la bibliothèque de l’Académie des sciences de Russie, à Saint-Pétersbourg, dans la collection de Kargopol sous le numéro 274, et ses quarante-trois images se consultent en ligne dans les fonds de l’Endangered Archives Programme de la British Library, sous la cote EAP1017/1/98.
Pour aller plus loin
La révolte des streltsy de 1682 et la régence de Sophie éclairent sous un angle politique le débat du palais à Facettes. La capitation double et la taxe sur les barbes de Pierre Iᵉʳ montrent comment l’État a fini par compter les dissidents au lieu de les brûler, tandis que l’union de Brest de 1596 et l’imprimerie de Kiev expliquent d’où venaient les éditions slaves qui ont servi aux correcteurs de Nikon.
Au milieu du XVIIᵉ siècle, l’Église orthodoxe russe se coupe en deux. D’un côté, ceux qui acceptent une réforme des gestes et des livres du culte voulue par le patriarche de Moscou et le tsar. De l’autre, ceux qui la refusent et qu’on appelle aujourd’hui les vieux-croyants. Les Russes ont nommé cette rupture raskol, la scission.
Une circulaire avant le carême
Tout commence en 1653. Le patriarche Nikon envoie aux églises de Moscou une courte circulaire. Pendant une prière du carême, les fidèles devaient jusque-là se prosterner seize fois, le front contre le sol. Désormais, quatre prosternations suffisent, complétées par douze inclinaisons jusqu’à la ceinture. Surtout, il faut faire le signe de croix avec trois doigts réunis, et non plus avec l’index et le majeur tendus.
Plusieurs prêtres très pieux protestent. Ils faisaient partie du même cercle que Nikon et voulaient eux aussi réformer l’Église, mais pas de cette façon. Le plus célèbre s’appelle Avvakum. Arrêté, il est exilé avec sa famille au fond de la Sibérie.
Nikon s’appuie sur les Églises grecques, qui se signent avec trois doigts. Pourtant, le patriarche de Constantinople lui écrit en 1655 que de petites différences d’usage ne doivent pas diviser les chrétiens.
Chacun croyait défendre l’ancien
Les partisans de la réforme disaient revenir aux vieux manuscrits grecs. Un historien a montré en 1991 qu’ils avaient surtout copié des livres grecs imprimés récemment, notamment à Venise en 1602.
Les vieux-croyants, de leur côté, pensaient que le geste à deux doigts remontait à la conversion de la Russie au christianisme. Un concile l’avait bien imposé en 1551, mais la première explication imprimée précise de ce geste date de 1641, douze ans seulement avant la réforme.
Le concile, la prison, le bûcher
En 1667, un grand concile réuni à Moscou maudit tous ceux qui refusent les nouveaux livres. Il dépose Nikon, brouillé avec le tsar, mais garde sa réforme.
Avvakum est envoyé à Poustozersk, un village du Grand Nord. Il y passe quinze ans dans une cellule creusée dans la terre et y écrit le récit de sa vie, un des grands textes de la littérature russe. Il raconte l’exil, la faim, les coups, et sa femme qui lui demande combien de temps durera leur malheur. « Jusqu’à la mort », répond-il. Elle accepte de continuer à marcher.
Une grande dame de la cour, la boyarine Morozova, partage ses idées. Arrêtée en 1671, torturée, elle meurt de faim dans une fosse avec sa sœur en 1675. Avvakum, lui, est brûlé vif avec trois compagnons en 1682.
Des moines armés et des incendies
Au nord, sur une île de la mer Blanche, les moines du monastère des Solovki refusent eux aussi la réforme. Ils résistent près de huit ans aux soldats du tsar avec des dizaines de canons, jusqu’à ce qu’un moine trahisse en 1676.
À partir de 1685, la loi prévoit le bûcher pour les plus obstinés. Certains groupes de vieux-croyants préfèrent alors s’enfermer et brûler ensemble. Les chiffres de ces morts, parfois plusieurs milliers, viennent souvent de récits écrits plus tard par les vieux-croyants eux-mêmes. Ils sont difficiles à vérifier.
Qui refusait, et pourquoi ?
Longtemps, les historiens ont raconté le raskol à travers ses chefs. En 1999, un chercheur a étudié les archives et proposé une autre idée. Beaucoup de Russes ordinaires auraient refusé les trois doigts parce qu’ils y voyaient une marque d’obéissance imposée par l’Église, plus que par fidélité aux écrits d’Avvakum. D’autres faits montrent pourtant que ces écrits circulaient et touchaient des soldats.
Compter, puis pardonner
Au XVIIIᵉ siècle, le tsar Pierre le Grand remplace le bûcher par l’impôt. Les vieux-croyants inscrits paient double. Les registres comptent plusieurs dizaines de milliers de personnes, mais beaucoup fuyaient pour échapper à l’inscription. Le nom officiel change selon les époques : schismatiques, puis interdiction de ce mot en 1783, puis retour du mot.
En 1971 seulement, l’Église orthodoxe russe annule les malédictions de 1667. Les textes, eux, n’ont jamais cessé d’être recopiés. En 1969, des chercheurs ont retrouvé dans un village du Nord un cahier qui recopiait au XXᵉ siècle un écrit d’Avvakum de 1672.
Le détail des livres utilisés par les correcteurs, le débat sur les chiffres et les sources du procès d’Avvakum occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Concile des Cent Chapitres (Stoglav), Moscou, 1551, chapitre 31, anathème contre qui ne bénit pas avec deux doigts 3ᵉ éd., Kazan, 1911, cité d’après le rapport du métropolite Nikodim au concile local de 1971
- Arseni Soukhanov, compte rendu de mission (« statejnyj spisok ») et récit des disputes avec les Grecs, remis au Posolski prikaz en décembre 1650, mention des livres moscovites brûlés sur l’Athos cité d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. I, § 7
- Psautier, Moscou, Imprimerie (Petchatny dvor), imprimé du 9 septembre au 15 novembre 1641 (a. s.), première instruction imprimée précise sur le signe de croix à deux doigts cité d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. I, § 6
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Sources primaires (suite)
- Euchologion (Εὐχολόγιον), Venise, 1602, imprimeur [À VÉRIFIER], principale source grecque de la révision du Sloujebnik d’après P. Meyendorff, 1991
- Réponse du patriarche Païsios Iᵉʳ de Constantinople aux vingt-huit questions de Nikon, signée de vingt-quatre métropolites, rapportée à Moscou en 1655, puis imprimée en appendice de la Skrijal (Moscou, 1656) cité d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. I, §§ 9-10
- Avvakum Petrov, Житие протопопа Аввакума, им самим написанное (Vie de l’archiprêtre Avvakum écrite par lui-même), Poustozersk, 1672-1675, trois rédactions d’auteur ; autographes réunis dans le Pustozerskij sbornik, éd. N. S. Demkova, N. F. Droblenkova et L. I. Sazonova, Léningrad, 1975 ; passages sur la « mémoire » de 1653 et la pétition au tsar (cités d’après Smirnov, chap. I, § 8), sur la Daourie, les soixante-douze coups de knout, le manteau échangé contre quatre sacs de seigle, le dialogue avec Anastassia Markovna et la poule noire (texte consulté dans l’anthologie de l’université Masaryk)
- Книга соборных деяний 1667 года (Livre des actes du concile de 1667), feuillet 32 ; décision du 13 mai 1667 (a. s.) d’après Деяния Московских соборов 1666 и 1667 гг., Moscou, 1881, cité dans le rapport présenté au concile de 1971
- Verdicts de la communauté du monastère des Solovki (8 juin 1658, 16 février 1663, « concile noir » du 28 décembre 1673) et pétition rédigée par le trésorier Gerontii en 1667 Материалы для истории раскола, t. III, cités d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. II, § 15
- Повесть о боярыне Морозовой (Récit de la boyarine Morozova), fin XVIIᵉ siècle, épisode de la fosse de Borovsk cité d’après l’entretien de Pavel Sedov, 2025
- Décrets de 1684 et 1685 contre les schismatiques, dits « douze articles » de la régence de Sophie Полное собрание законов Российской империи, t. II, n° 1102, cité d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. II, § 16, n. 432, et chap. V, § 39
- Ivan Filippov, История Выговской пустыни (Histoire du désert de Vyg), première moitié du XVIIIᵉ siècle, p. 31-42 de l’édition utilisée par Smirnov, chiffre de 2 700 morts à Paléostrov en 1687 cité d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. II, § 16, n. 454
- Législation impériale sur les schismatiques : décret de 1716 sur la capitation double, registres de 1716-1737 et revision de 1744, décret de 1745 sur l’appellation de « raskolniki », décret de 1783 proscrivant ce mot, retour du terme en 1803 cités d’après P. S. Smirnov, 1895, chap. V, §§ 40 et 42, notes 819, 854, 864-867, 989 et 997
- Деяние Освященного Поместного Собора Русской Православной Церкви об отмене клятв на старые обряды и на придерживающихся их, laure de la Trinité-Saint-Serge, Zagorsk, 30 mai-2 juin 1971 Поместный Собор Русской Православной Церкви 30 мая-2 июня 1971 года. Документы, материалы, хроника, Moscou, 1972, p. 129-131
- « Собрание и снискание о Божестве и твари » протопопа Аввакума, texte mis par écrit par le moine Épiphane en 1672, copie de la première moitié du XXᵉ siècle, 15 + 7 feuillets, 16,7 × 12,3 cm, recueillie en 1969 à Zdykhalna (district de Kargopol) auprès de Maria Petrovna Zykova original : Bibliothèque de l’Académie des sciences de Russie, Saint-Pétersbourg, collection de Kargopol 274 ; numérisation : British Library, Endangered Archives Programme, EAP1017/1/98
Bibliographie
- Pierre Pascal, Avvakum et les débuts du raskol. La crise religieuse au XVIIᵉ siècle en Russie, Paris, 1938, xxv-618 p. ; rééd. La Haye, Mouton, 1969 ; réimpr. Berlin-Boston, De Gruyter, 2019, DOI 10,1515/9783111401027 Librairie ancienne Honoré Championhttps://doi.org/10.1515/9783111401027
- Elena Jukhimenko, « Книга Пьера Паскаля « Протопоп Аввакум и начало раскола » : история русского перевода и издания », Revue des études slaves 95 (4), 2024, numéro « La Vie de l’archiprêtre Avvakum et sa postérité », dir. Aleksandr Lavrov et Daria Sinichkina, p. 533-542 Revue des études slaves
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