Huit personnes se tenaient dans la cour arrière du palais d’Ouglitch le 15 mai 1591. Trois femmes du service, quatre garçons de l’âge du tsarévitch, un officier qui regardait depuis une fenêtre. Une seule, la gouvernante Vassilissa Volokhova, a déclaré aux enquêteurs que la blessure se trouvait au cou. Les autres ont parlé d’un couteau sur lequel l’enfant s’était abattu, sans dire où. Le décompte a l’air d’un détail de procédure. Quinze ans plus tard, trois hommes se réclameront de cet enfant, et l’un d’eux sera couronné au Kremlin.
Huit personnes dans la cour
Dimitri Ivanovitch, né le 19 octobre 1582, est le dernier fils d’Ivan IV et de Maria Nagoï. Depuis le couronnement de son demi-frère Fiodor, le 31 mai 1584, il vit dans l’apanage d’Ouglitch. Il est épileptique depuis la petite enfance, et les dépositions racontent qu’en crise il mordait les mains de ceux qui le tenaient, et qu’il avait un jour blessé sa mère avec une svaïka, le gros clou à tête qu’on lance sur un anneau posé à terre. Le 15 mai, le tocsin sonne. La tsarine trouve son fils mort, désigne les coupables, et la foule tue le diak Mikhaïl Bitiagovski, administrateur de l’apanage, son fils Danila, Nikita Katchalov, Ossip Volokhov et Danila Tretiakov.
Quatre jours après, le soir du 19 mai, la commission entre en ville sous la conduite du boyard Vassili Chouiski, avec le diak Elizari Vylouzguine et le métropolite Guélassi pour le patriarche Job. Le 2 juin, ses conclusions sont lues devant le tsar Fiodor et le concile ecclésiastique. Par la négligence des Nagoï, dit le texte, l’enfant jouait à la tytchka, ce jeu où l’on plante un couteau dans le sol, une crise l’a jeté à terre et il s’est percé lui-même. Maria Nagoï est tonsurée de force au monastère de Vyksa, ses frères partent en prison, et les habitants qui ont lynché les Bitiagovski sont déportés en Sibérie.
Le cahier n’a pas disparu, et c’est la première singularité de l’affaire. Il se trouve aux Archives d’État russes des actes anciens, à Moscou, fonds 148, inventaire 1, dossier 1. Aucune enquête criminelle russe antérieure ne nous est parvenue. On y lit que les Nagoï, en attendant les enquêteurs, ont fait poser sur les corps des couteaux et une masse de fer arrosés de sang de poule, pour que le meurtre ait ses instruments. On y lit surtout une absence. Le nom de Boris Godounov n’apparaît nulle part, pas même sous forme de démenti, et Alexandre Zimine attribuait ce silence à la prudence d’un enquêteur qui n’osait pas écrire le nom du maître réel du pays.
Les dates russes sont ici en ancien style, le calendrier julien étant resté en usage en Russie jusqu’en 1918.
La même signature au bas de trois conclusions
En 1605, pendant qu’un prétendant marche sur Moscou, Chouiski explique aux Moscovites que le tsarévitch a échappé aux tueurs et qu’un autre enfant a été égorgé à sa place. Proclamé tsar après l’assassinat du 17 mai 1606, il fait exhumer les restes d’Ouglitch. Le transfert a lieu le 3 juin, conduit par le métropolite de Rostov Philarète Romanov, et une lettre patente du 6 juin l’annonce au pays, où le tsar écrit qu’il faut fermer les bouches menteuses et aveugler les yeux incrédules de ceux qui prétendent l’enfant vivant. Les reliques entrent à la cathédrale de l’Archange-Saint-Michel, dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste. Écrite pour la canonisation, la première Vie du saint nomme les assassins envoyés par Godounov, c’est-à-dire la version que le cahier de 1591 avait écartée.
Le même homme a donc validé l’accident, puis le sauvetage miraculeux, puis le meurtre commandité.
La châsse est toujours contre le pilier sud-est de la cathédrale. En 1628, le premier tsar Romanov en fit exécuter une en argent sous la direction de Gavrila Ovdokimov, dont il ne subsiste que le couvercle, aujourd’hui dans les salles du Palais des Armures. L’enfant y est figuré en relief, en habit d’apparat, les mains croisées sur la poitrine, la tête couronnée.
Grichka Otrepiev
La chancellerie de Boris Godounov a donné un nom au prétendant en quelques mois. Iouri Bogdanovitch Otrepiev, fils d’un petit noble de Galitch, devenu le moine Grigori, diacre au monastère des Miracles dans l’enceinte du Kremlin, employé auprès du patriarche Job à des travaux d’écriture, et enfui en Lituanie en 1602. Rouslan Skrynnikov a défendu cette identification sa vie durant, sur deux appuis. L’itinéraire d’Otrepiev vers l’ouest, par Ostrog, Gochtcha et Braguine, recoupe celui que le prétendant donnait de lui-même, et le moine Varlaam, ancien compagnon de route, a confirmé la chose sous interrogatoire.
En face, les objections sont sérieuses. La dénonciation de Varlaam n’apparaît qu’après la chute du prétendant, sous un gouvernement qui en avait besoin. Les moines du monastère des Miracles qui avaient connu Otrepiev se trouvaient à Moscou en 1605, et aucun ne l’a démasqué publiquement. Serge Platonov tenait la question pour insoluble. Chester Dunning rejette l’identification et propose que les Nagoï aient élevé en secret un enfant dans la conviction qu’il était le tsarévitch ; il suggère même que l’homme pouvait être le vrai fils d’Ivan IV, et ses recenseurs lui reprochent de ne pas produire la démonstration annoncée. On ne sait pas trancher, et il vaut mieux l’écrire ainsi que choisir par confort.
Le parcours, lui, est daté. Appuyé par Jerzy Mniszek, voïévode de Sandomierz, reçu par Sigismond III à Cracovie en mars 1604, l’homme passe secrètement au catholicisme le mois suivant et promet Novgorod et Pskov en douaire à Marina Mniszek. Il franchit la frontière à l’automne et perd la bataille de Dobrynitchi le 21 janvier 1605. Boris Godounov meurt le 13 avril, son fils est tué au Kremlin avec sa mère, et le 20 juin le prétendant entre dans Moscou. Couronné le 21 juillet, reconnu pour son fils par Maria Nagoï tirée de son monastère, il épouse Marina le 8 mai 1606, laquelle est couronnée tsarine le même jour et ne se convertit pas à l’orthodoxie. Neuf jours plus tard, il est tué au palais, son corps exposé puis brûlé. L’épisode des cendres chargées dans un canon et tirées vers la Pologne vient des récits du XVIIᵉ siècle, et aucun acte ne le porte.
Le mieux placé des témoins occidentaux est français, et il est juge et partie. Jacques Margeret, né vers 1560 à Auxonne, entre au service moscovite en 1600 pour 80 roubles par an et 700 tchets de terre, environ 375 hectares, sur quoi il doit se nourrir et acheter ses chevaux. Au début de 1606 il commande la garde personnelle du tsar Dimitri. Son Estat de l’Empire de Russie paraît à Paris chez Mathieu Guillemot en 1607, premier récit de Moscovie imprimé en français. Il y noircit Godounov et réfute ceux qui tiennent son maître pour un imposteur, tout en écrivant que dans ce pays « toutes choses y sont si secrettes » qu’on n’y apprend rien de vrai sans l’avoir vu soi-même. La Russie de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, n’a produit qu’un seul imposteur couronné, et le seul Français qui l’ait servi de près soutient qu’il était le vrai.
Un épileptologue répond à une question mal posée
Démolir le verdict de 1591 serait facile et manquerait l’essentiel. Les objections contre lui sont anciennes, précises, et plusieurs viennent de la médecine légale. Nikolaï Kostomarov posait au XIXᵉ siècle la question du bon sens, celle de savoir comment on laisse un couteau à un enfant qui avait déjà blessé sa mère et mordu ses gardiennes, et pourquoi ce geste-là, à la gorge, plutôt qu’un coup porté à l’un des garçons. Au siècle suivant, l’expert judiciaire Ivan Krylov a soumis les dépositions à Rostislav Kharitonov, épileptologue pédiatre, dont la réponse est nette. Pendant une crise généralisée, le malade lâche toujours ce qu’il tient, donc le tsarévitch n’a pas pu se blesser lui-même. Krylov en a tiré l’hypothèse d’un couteau lancé par l’un des garçons, Iouri Moline celle d’une lame fichée dans le sol pointe en l’air, et le médecin légiste Nikolaï Nedelko est allé jusqu’à la substitution d’enfant, en s’appuyant sur la destruction des traces et sur l’idée que la commission serait arrivée avec sa conclusion déjà écrite. Ces lectures ont pour elles un dossier troué. Personne n’a noté la position du corps, ni si la main serrait encore le couteau. La plupart des déposants ne disent rien de la nature de la blessure. Aucun ne mentionne de sang. Aucun document n’indique que les enquêteurs aient examiné le cadavre, que les Nagoï gardaient couvert en expliquant craindre qu’on ne le vole. Le couteau n’a pas été conservé, et rien ne montre qu’on l’ait cherché.
Une relecture récente déplace la question. Lioudmila Stoliarova et Pavel Belooussov ont repris les dépositions avec un psychiatre et se sont arrêtés sur une formule qui revient d’un témoin à l’autre. L’enfant, après sa chute, « a été battu longtemps », c’est-à-dire secoué longuement par les convulsions. Une crise ordinaire dure quelques minutes et ne se décrit pas ainsi. La série ininterrompue que la médecine appelle état de mal épileptique tue encore un enfant sur quatre avec les moyens de la réanimation actuelle. Ils observent par ailleurs qu’aucune source ne décrit l’hémorragie massive qu’entraîne une carotide ouverte. Leur conclusion place la cause de la mort dans la maladie elle-même et retire son objet à la question que l’on posait depuis un siècle. Quant au lieu, l’église Dimitri-sur-le-Sang, bâtie en 1692, ne délimite qu’approximativement le terrain où les enfants jouaient.
À Touchino, la copie conforme d’un État
Du deuxième, on ne sait ni le nom ni l’origine. Les sources polonaises et russes le font venir des environs de Chklov, où il apprenait à lire aux enfants des prêtres avant de tomber dans le vagabondage. Fin 1606, deux nobles de la République des Deux Nations le ramassent et tentent de le faire passer pour le tsar assassiné en mai. Il prend peur, s’enfuit, et finit en prison après avoir été repris. Le 23 mai 1607, un fonctionnaire le livre à la frontière aux hommes d’Ivan Zaroutski, et le 12 juillet, à Starodoub, ceux-ci organisent sa reconnaissance publique.
La suite n’a pas d’équivalent dans le siècle. Du 19 juin 1608 au 6 mars 1610, le camp s’installe au village de Touchino, près du confluent de la Vskhodnia et de la Moskova, aujourd’hui dans Moscou. Les mercenaires se retranchent derrière un fossé et un talus, et l’on bâtit pour le prétendant un palais de bois sur une hauteur qu’on appellera la colline du Tsarik. À la fin de 1608, l’appareil est complet, avec une douma des boyards, une cour du souverain et des prikazy, ces bureaux moscovites qui gèrent les domaines et les enrôlements. Le métropolite Philarète Romanov, amené prisonnier, y est proclamé patriarche. Le 6 septembre, devant son père, Marina Mniszek reconnaît en cet homme son mari, et le 10 elle entre publiquement au camp. Pskov avait prêté serment quatre jours plus tôt. Pendant vingt mois, le pays porte deux administrations complètes, et les mêmes familles placent des fils dans les deux.
Sa fin est sordide et mal documentée. Le prétendant s’enfuit à Kalouga le 27 décembre 1609 en abandonnant sa femme et sa cour, revient, puis échoue devant Moscou. Le 11 décembre 1610, à la chasse, le prince Piotr Ourousov, qu’il avait insulté publiquement, l’abat. On l’enterre à Kalouga dans une cathédrale de bois qui n’existe plus, et le sort de ses restes est inconnu. Marina accouche un mois plus tard d’un garçon que Moscou surnommera le Petit Voleur et que l’on pendra fin 1614, à trois ans. Du camp lui-même, il ne reste aucune fouille. Les talus ont été arasés à la fin du XIXᵉ siècle par le chantier du chemin de fer Moscou-Vindava, et un ingénieur des voies, V. A. Politkovski, a racheté aux ouvriers les armes et les objets sortis des tranchées, collection aujourd’hui au Musée historique d’État. Le seul relevé du site a été dressé le 31 août 1824 par Konstantin Kalaïdovitch, à la demande de Karamzine.
« Ni Marinka avec son fils, ni ce voleur »
Le troisième vendait des couteaux au marché de Novgorod. C’était un diacre en rupture de ban venu de Moscou, que la chronique pskovienne appelle Matvéï et qu’une autre tradition nomme Sidorka ; des deux formes, la première mérite la préférence, parce qu’elle vient du récit composé sur place. Il se déclare tsar sauvé le 23 mars 1611, treize jours après l’attaque du monastère de Petchory par l’armée du grand-hetman Chodkiewicz. Il met le siège devant Pskov du 8 juillet au 23 août et n’emporte que le troupeau de la ville ; Novgorod tombe aux mains des Suédois pendant ce siège. Le 4 décembre 1611, il entre dans la ville, qui lui baise la croix. Pour des habitants bloqués depuis trois ans, écrit Vladimir Arakcheïev, l’acte relève du désespoir, et personne à Pskov n’avait vu les deux premiers Dimitri.
L’imposture n’est pas, dans cette société, une farce marginale. Maureen Perrie, qui compte plus d’une douzaine de prétendants pour ces seules années, montre que l’adhésion ne vient pas des seuls récits qu’ils fabriquent, mais aussi de représentations religieuses du souverain revenu d’entre les morts et d’une idée du vrai tsar comme fléau des boyards. Claudio Ingerflom, qui a fait de l’autonomination une structure de l’histoire politique russe, intitule du nom d’une maladie chronique déclenchée le chapitre qu’il consacre au premier Dimitri. Le 2 mars 1612, Ivan Zaroutski et le prince Dmitri Troubetskoï font prêter serment au nouveau Dimitri par l’armée campée devant Moscou, et Zaraïsk, Vorotynsk, Taroussa, Arzamas et Kourmych suivent. De Iaroslavl, Dmitri Pojarski fait circuler des lettres qui somment les villes de ne croire ni Marina et son fils, ni le voleur qui se tient à Pskov.
Le démontage prend trois mois. À la mi-mars, le camp envoie à Pskov Ivan Plechtcheïev, qui avait approché le deuxième prétendant, avec mission d’aller voir la vérité du voleur ; il arrive le 11 avril et prépare le renversement. Le 10 mai, les cosaques fidèles sont expédiés à Porkhov, et le 18 le prétendant s’enfuit avec le voïévode Khovanski, repris deux jours plus tard. Le 1ᵉʳ juillet 1612, on l’emmène vers les camps de Moscou, et en route le convoi tombe sur le détachement d’Alexandre Lisowski, qui le disperse sans parvenir à délivrer le prisonnier. Après quoi les sources se taisent, et l’on ne connaît ni la date ni le lieu de sa mort. Les archives pskoviennes du Temps des troubles ont été perdues, et il subsiste pour ces quatre années les chroniques locales et presque aucun acte. Ce qui se mesure encore, c’est le prix du grain, trente altyns la tchetvertina et une vache à cinq roubles, environ quatre fois et demie le niveau novgorodien de la fin du XVIᵉ siècle.
Une dernière trace se lit en amont de tout cela, dans le protocole des lettres du camp de Moscou. Celles du 9 et du 13 mars 1612 sortent encore par décret du tsar et grand-prince de toute la Russie. Celles du 17 mars ne sont plus expédiées qu’au nom des boyards. Pavel Lioubomirov a relevé ce glissement en 1917. Entre les deux dates, il n’y a ni acte de déposition, ni proclamation, ni exécution, et le troisième Dimitri cesse d’être tsar parce qu’une formule de chancellerie a changé de sujet.
Pour aller plus loin
Ces quinze années croisent l’élection de Michel Romanov par l’assemblée de 1613, qui clôt la guerre civile en fondant une dynastie sur un vote plutôt que sur une filiation. Elles rejoignent le règne d’Ivan IV et l’opritchnina, qui ont vidé la succession avant de la briser, ainsi que l’intervention de Sigismond III en Moscovie, où les mercenaires étrangers changeaient de camp au rythme des soldes.
Trois hommes différents se sont présentés comme le même prince russe, mort enfant. L’un d’eux a été couronné tsar et a régné presque un an. Les deux autres ont levé des armées, tenu des villes et obtenu le serment de milliers de gens. Tout part d’un accident, d’un meurtre ou d’une maladie, survenu dans la cour d’un petit palais de province en 1591, et sur lequel on ne s’accorde toujours pas.
Un enfant meurt dans une cour
Le tsar Ivan le Terrible laisse à sa mort un fils aîné incapable de gouverner et un tout jeune fils, Dimitri, écarté du pouvoir et envoyé vivre loin de la capitale avec sa mère.
Le 15 mai 1591, cet enfant de huit ans meurt dans la cour arrière de sa résidence, pendant qu’il joue avec un couteau. Il était épileptique depuis toujours. Sa mère accuse aussitôt des hommes du gouvernement, et la foule les tue sur place.
Une commission arrive quatre jours plus tard, interroge les témoins et conclut que le garçon est tombé pendant une crise et s’est blessé lui-même. Ce cahier d’enquête existe encore, conservé dans les archives de Moscou. C’est la plus ancienne enquête criminelle russe que nous ayons.
Mais il manque beaucoup de choses dedans. Personne n’a décrit la position du corps. Presque personne ne dit où se trouvait la blessure. Le couteau n’a jamais été retrouvé. Et rien n’indique que les enquêteurs aient regardé le cadavre.
Un homme arrive de Pologne
Sept ans plus tard, la vieille dynastie s’éteint et un ancien conseiller prend le trône. Son pouvoir est fragile, le pays traverse une famine terrible.
En 1604, un homme apparaît dans le royaume voisin de Pologne-Lituanie et affirme être ce prince mort à huit ans, sauvé par miracle. Des seigneurs polonais le soutiennent, il promet des territoires et un mariage, puis il franchit la frontière avec quelques milliers d’hommes.
Le tsar meurt brusquement au printemps 1605. Le prétendant entre dans Moscou en juin, se fait couronner en juillet, et la mère du vrai prince le reconnaît publiquement pour son fils.
Onze mois plus tard, il est assassiné dans son palais. Son mariage avec une catholique polonaise et la présence d’étrangers autour de lui ont retourné la capitale contre lui.
On ignore toujours qui il était. Le gouvernement de l’époque affirmait qu’il s’agissait d’un moine en fuite. Certains historiens le croient, d’autres montrent que la preuve manque.
Un deuxième, puis un troisième
Un an après, un autre homme se dit à son tour ce même prince, échappé une seconde fois. On ne connaît ni son vrai nom ni son origine. Il installe son camp dans un village aux portes de Moscou et y fabrique un gouvernement complet, avec ses ministres, ses bureaux et son chef religieux.
Pendant presque deux ans, la Russie a deux capitales et deux administrations. La veuve du premier imposteur vient au camp et reconnaît en lui son mari, ce qui arrange tout le monde.
Il finit tué à la chasse par un prince qu’il avait humilié. Son fils, né peu après, sera pendu à trois ans.
Le troisième surgit en 1611, au pire moment, quand les Suédois et les Polonais occupent une partie du pays. C’était un homme d’Église en rupture, qui vendait des couteaux sur un marché. Une grande ville du Nord-Ouest lui prête serment, puis une armée entière.
Quelques mois suffisent à le renverser. On l’arrête, on l’emmène vers Moscou, et les documents cessent de parler de lui.
Pourquoi trois fois
Dans cette société, un souverain tire sa légitimité de sa naissance et de Dieu. Quand la dynastie s’éteint et que des hommes nouveaux prennent le trône, beaucoup considèrent que ces tsars-là ne sont pas de vrais tsars.
Un prince revenu d’entre les morts devient alors une figure croyable, et même utile. Les gens qui le suivent ne sont pas tous naïfs. Des nobles, des soldats et des villes entières y trouvent un moyen de refuser le pouvoir en place sans se déclarer rebelles.
C’est pourquoi le tsar qui règne en 1606 fait transporter les restes de l’enfant d’Ouglitch à Moscou et le fait déclarer saint. Il s’agissait de prouver qu’il était bien mort. Cela n’a pas suffi.
Le détail des dépositions de 1591, les objections des médecins légistes et le fonctionnement du gouvernement parallèle de Touchino occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Cahier d’enquête d’Ouglitch, mai-juin 1591, dépositions et conclusions de la commission Chouiski Archives d’État russes des actes anciens (RGADA), Moscou, fonds 148 « Commission d’enquête d’Ouglitch dirigée par le prince V. I. Chouiski », inventaire 1, dossier 1 ; reliure non postérieure à 1798
- Jacques Margeret, Estat de l’Empire de Russie et grande duché de Moscovie, avec ce qui s’y est passé de plus memorable et tragique, pendant le regne de quatre Empereurs, Paris, Mathieu Guillemot, 1607 ; exemplaire numérisé consulté sur Gallica, Bibliothèque nationale de France, ark:/12148/bpt6k8709225m
- Lettre patente du tsar Vassili Chouiski, 6 juin 1606, annonçant au pays le transfert des restes du tsarévitch d’Ouglitch à Moscou acte signalé et analysé dans l’article « Димитрий Иоаннович » de la Православная энциклопедия
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Sources primaires (suite)
- Châsse du tsarévitch Dimitri, pilier sud-est de la cathédrale de l’Archange-Saint-Michel, Kremlin de Moscou, depuis 1606 ; couvercle de la châsse d’argent commandée en 1628 par Michel Fiodorovitch, travaux dirigés par Gavrila Ovdokimov Musées du Kremlin de Moscou, Palais des Armures
- Chroniques de Pskov (Псковские летописи), vyp. 1, Moscou, 1955, et vyp. 2, Moscou-Leningrad, 1941, récit du siège de 1611 et du serment du 4 décembre citées ici d’après l’édition utilisée par V. A. Arakcheïev
- Lettre du voïévode Alexandre Jirovoï-Zassekine au gouverneur polonais de Dorpat, juin 1609, seul acte connu sorti de la chancellerie de Pskov sous l’administration de Touchino Акты исторические, t. 2, Saint-Pétersbourg, 1841, n° 238, p. 280
- Lettres circulaires du prince Dmitri Pojarski expédiées de Iaroslavl contre le « voleur de Pskov », 1612 Акты, собранные Археографическою экспедициею, t. 2, Saint-Pétersbourg, 1841, n° 203, p. 256
- Armes et objets domestiques de la fin du XVIᵉ et du début du XVIIᵉ siècle provenant du site du camp de Touchino, acquis auprès des ouvriers du chantier du chemin de fer Moscou-Vindava par l’ingénieur V. A. Politkovski Musée historique d’État, Moscou
- Relevé et plan schématique du camp de Touchino, dressés le 31 août 1824 par K. F. Kalaïdovitch à la demande de N. M. Karamzine, lettre du 27 août 1824
Bibliographie
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- Maureen Perrie, Pretenders and Popular Monarchism in Early Modern Russia. The False Tsars of the Time of Troubles, Cambridge, 1995, xvii-269 p., ISBN 978-0-521-47274-6 Cambridge University Press
- Claudio Sergio Ingerflom, Le Tsar c’est moi. L’imposture permanente d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Paris, 2015, 520 p., ISBN 978-2-13-065218-2 Presses universitaires de France
- V. A. Arakcheïev, « « Смутное время » и Псковская земля (1608-1612 гг.) », Псков, n° 18, 2003, p. 49-60 Псковский государственный педагогический институт
- R. G. Skrynnikov, Борис Годунов, Moscou, 1983, p. 20 et 71-72 cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- A. A. Zimine, В канун грозных потрясений, Moscou, 1986, p. 152-169 cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- N. I. Kostomarov, Исторические монографии и исследования, Moscou, 1990, livre 1, p. 61 cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- I. F. Krylov, Были и легенды криминалистики, Leningrad, 1987, 216 p., contenant l’expertise de R. A. Kharitonov cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- Iou. A. Moline, Тайны гибели великих, Saint-Pétersbourg, 1997, 304 p. cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- N. F. Nedelko, « Угличская трагедия (судебно-медицинские аспекты смерти царевича Дмитрия Ивановича) », Сибирский медицинский журнал, t. 62, n° 4, juin 2006, p. 90 cité d’après L. V. Stoliarova et P. V. Belooussov
- P. G. Lioubomirov, Очерк истории нижегородского ополчения 1611-1613 гг., Petrograd, 1917, p. 99 cité d’après V. A. Arakcheïev
- S. F. Platonov, Очерки по истории Смуты в Московском государстве XVI-XVII вв., Moscou, 1995, première édition 1899 cité d’après V. A. Arakcheïev
Sources en ligne
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- Л. В. Столярова, П. В. Белоусов, « Материалы Углического следственного дела о гибели царевича Дмитрия в 1591 г. : новый опыт исторической реконструкции », texte intégral en PDF histrf.ruhttps://histrf.ru/uploads/media/default/0001/03/bf5e4b339f329c7dbcd20c9680eadb72f865890f.pdf
- В. А. Аракчеев, « « Смутное время » и Псковская земля (1608-1612 гг.) », Псков n° 18, 2003 Псковский государственный университетhttps://pskgu.ru/projects/pgu/storage/PSKOV/ps18/ps_18_05.pdf
- И. О. Тюменцев, « Лжедмитрий II » Большая российская энциклопедияhttps://bigenc.ru/c/lzhedmitrii-ii-d8c40c
- И. О. Тюменцев, « Тушинский лагерь » Большая российская энциклопедияhttps://bigenc.ru/c/tushinskii-lager-491a6d
- « Рака святого царевича Димитрия » Архангельский собор, Музеи Московского Кремляhttps://archangel-cathedral.kreml.ru/shrine/view/raka-svyatogo-tsarevicha-dimitriya-v-arkhangelskom-sobore/
- « ДИМИТРИЙ ИОАННОВИЧ » Православная энциклопедияhttps://www.pravenc.ru/text/178207.html
- « Chapitre 1. Le faux Dimitri Iᵉʳ déclenche la « maladie chronique » de la Russie », dans Claudio Sergio Ingerflom, Le Tsar c’est moi Cairn.infohttps://cairn.info/le-tsar-c-est-moi--9782130652182-page-37.htm
- « Pretenders and Popular Monarchism in Early Modern Russia » Cambridge University Presshttps://www.cambridge.org/core/books/pretenders-and-popular-monarchism-in-early-modern-russia/7604AE70640BDA4E38EB3A20938BC001
- « Naissance du capitaine Margeret, mercenaire de Boris Godounov » Académie des Sciences, Arts et Belles-lettres de Dijonhttps://www.academie-sabl-dijon.org/celebration/naissance-du-capitaine-margeret-mercenaire-de-boris-godounov/
- « Jacques Margeret, un mercenaire français dans la Russie du Temps des troubles », citations de l’édition de 1607 GW2RUhttps://fr.gw2ru.com/histoire/204335-jacques-margeret-mercenaire-francais-russie-temps-troubles
- « Лжедмитрий I », Большая советская энциклопедия, texte numérisé Вологодская областная универсальная научная библиотекаhttps://booksite.ru/FullText/1/001/008/070/026.htm
- « A Short History of Russia’s First Civil War », recension de l’ouvrage de Chester Dunning Gale Academic OneFilehttps://link.gale.com/apps/doc/A251726666/AONE?u=googlescholar&sid=googleScholar&xid=ee849fda




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