1 851 quarts de grain pour Ahuramazda. 6 245 pour Humban. Les deux nombres viennent du même ensemble de comptes, tenus par les mêmes bureaux, sur les mêmes quinze années, et ils totalisent la valeur des denrées versées au culte de chacun. Ahuramazda est le dieu que Darius invoque dans toutes ses inscriptions royales. Humban, lui, est le grand dieu des Élamites, ce peuple installé dans la région bien avant l’arrivée des groupes iraniens.
Trente mille tablettes dans un bastion
En 1933, la mission de l’Oriental Institute de Chicago dégage la terrasse de Persépolis et trouve, dans deux petites salles d’un bastion de l’enceinte nord-est, des dizaines de milliers de tablettes et de fragments. Ce sont des reçus, des ordres de livraison scellés, des journaux cumulatifs, produits par une seule organisation qui surveillait, à l’échelle d’une satrapie du cœur de l’empire, la circulation du grain, du vin, de la bière et du bétail entre Behbahan et Neyriz. Prêtées à Chicago en 1935, les tablettes y sont restées longtemps ; trois cents d’entre elles ont repris le chemin de Téhéran en 2004, et d’autres lots ont suivi.
Richard Hallock en a publié un peu plus de deux mille en 1969, dans un volume de 776 pages qui demeure l’édition de référence. Le total exact varie selon les auteurs, 2 087 pour l’institution qui conserve l’archive, 2 120 chez Muhammad Dandamayev, 2 123 chez Wouter Henkelman. Ce dernier travaille sur 4 845 textes translittérés, environ un tiers des documents élamites d’origine, dont le nombre est estimé entre 15 000 et 18 000. Les chiffres donnés ici valent pour les textes translittérés ; l’archive entière en donnerait d’autres.
Les textes sont datés au mois, souvent au jour.
Sur cet ensemble, environ 250 textes et entrées de journal concernent le culte. Hallock les avait rangés sous les lettres K1, K2 et K3, avec des échos dans une demi-douzaine d’autres catégories. La proportion est faible, et c’est pourtant la documentation la plus précise dont on dispose sur la pratique religieuse en Perse au temps de Darius.
Un mot élamite pris pour un dieu iranien
Le terme qui revient le plus souvent dans ces comptes est lan, écrit la-an. Henkelman en relève 81 occurrences, Shahrokh Razmjou 76 dans son échantillon. Le mot vient d’une base verbale élamite qui signifie envoyer, offrir, et il désigne le rite plutôt que la denrée. L’offrande se fait avec de la farine pour des pains sacrificiels, et avec de la bière ou du vin.
Heidemarie Koch a soutenu en 1977 que lan désignait l’offrande d’État mazdéenne, autrement dit le culte d’Ahuramazda, et son raisonnement mérite d’être exposé dans sa forme forte. Dans PF 1956, un šatin nommé Umbaba reçoit 150 quarts de grain répartis en cinq parts égales, l’une pour lan, les autres pour Turma, Mariraš, la Terre et Mišebaka. Si lan figure dans une liste à côté de noms divins, lan doit nommer un destinataire divin. Le mot n’est par ailleurs presque jamais qualifié, ce qui suppose un bénéficiaire assez évident pour qu’on se dispense de le nommer. Et dans un royaume dont le roi fait graver le nom d’Ahuramazda sur ses façades et ses tombeaux, un seul dieu pouvait prétendre à cette évidence. Henkelman a défait l’argument en plusieurs temps. Ces listes mentionnent régulièrement des lieux en plus des dieux, et dans PF 1955 le mage Ukpiš touche 360 quarts de grain répartis entre lan, Mišebaka, le mont Ariaramnès et le fleuve Ahinharišda. Une procession unique ne se tient pas à la fois sur une montagne et dans une rivière. Ces textes regroupent des dépenses qui relèvent du même officiant et de la même circonscription. Un texte inédit, NN 2202, qualifie bien le mot, et le nom qui suit est celui de Humban. Depuis 2017, un journal jusque-là inédit, Fort. 1316-101, montre un lan servi au dieu élamite Napiriša. Enfin les dix textes qui nomment Ahuramazda diffèrent des quatre-vingt-un textes de lan par le personnel, les quantités, la fréquence et la destination.
L’objection de Koch garde sa part. Le mot est effectivement très rarement qualifié, et Henkelman doit l’expliquer par la précision du terme lui-même. Ahuramazda, de son côté, apparaît dans des contextes institutionnels qui le rattachent au roi, et sa position modeste dans les comptes tient peut-être à sa fonction de dieu royal, laquelle le situe ailleurs que dans les tournées d’un intendant provincial.
Le mage touche la ration d’un rite élamite
PF 1953 met côte à côte deux bénéficiaires d’une même ration de lan. L’un porte un titre iranien, haturmakša, forme élamisée du mot qui désigne l’attiseur du feu. L’autre est un šatin, le desservant élamite. Deux traditions religieuses, un seul rite, une seule ligne de comptabilité.
Les mages apparaissent partout dans ces textes sous le nom de makuš, et ce sont eux qui exécutent le plus souvent la cérémonie au nom élamite. Certains portent une qualification supplémentaire, makuš lan lirira, le mage exécutant de lan.
Un dénommé Yašda est haturmakša de la ville de Mattezzis la vingt-troisième année de Darius. Au dixième mois de l’année suivante, il réapparaît avec ce nouveau titre. Des deux explications possibles, celle de Razmjou tient mieux les faits, parce qu’un même homme porte les deux qualifications à quelques mois d’écart, ce qui ressemble à une compétence apprise. Aucun šatin ne porte jamais ce titre, peut-être parce que l’exécution du lan allait de soi pour lui.
Un détail montre où en est la lecture de ces textes. PF-NN 2211 attribue à un mage une ration de 19 BAR de grain pour un lan, pour la déesse Išpandaramattiš et pour Mišebaka. Razmjou traduit ce dernier nom par Mithra, Henkelman par « tous les dieux ». Le même mot, deux dieux différents, et aucun arbitrage qui s’impose au lecteur non spécialiste.
Humban, Napiriša, Adad et les fleuves
À Behistun, Darius remercie Ahuramazda et « les autres dieux qui sont », sans en nommer un seul. Les comptes de Persépolis, eux, les nomment.
PF 339 tient en quelques lignes et fait passer un desservant par trois guichets, 7 quarts pour Ahuramazda, 2 marriš pour Humban, 3 marriš de libations pour trois fleuves à raison d’un par fleuve. Le quart, unité que Hallock emploie pour traduire l’élamite QA, vaut à peu près un litre, et le BAR comme le marriš en valent dix.
Le panthéon se laisse compter. Humban vient en tête des dieux nommés avec 27 textes, devant Mišebaka (12), Ahuramazda et Napiriša (10 chacun), Adad (7), Mišdušiš et Išpandaramattiš (6 chacun). Apparaissent aussi Narišanka, Šimut, la Terre, des montagnes et des fleuves nommés, et quatre divinités dont l’origine reste indéterminée, Turma, Mariraš, Nabbazabba, Anturza. Encore faut-il rappeler que ces totaux additionnent des mentions, pas des fidèles.
Les scribes tracent pourtant une frontière, et elle ne suit pas le partage entre élamite et iranien. Les dieux des deux ascendances sont financés par les mêmes bureaux, parfois par la main du même officiant. Quant aux dieux des communautés étrangères installées sur le plateau, babyloniennes ou grecques, ils sont traités autrement : leur culte relève du privé et l’État ne le subventionne pas. Adad échappe à la règle, et l’exception s’explique, puisque les Élamites le vénéraient depuis le début du IIᵉ millénaire.
Walther Hinz en 1970, puis Koch, ont tiré d’une autre série de textes une thèse plus ambitieuse. L’administration y verse du grain ou du vin à échanger contre des animaux de sacrifice. Ils y ont vu un interdit mazdéen sur le sacrifice sanglant, l’État tolérant le culte ancestral des Élamites tout en refusant de prélever des bêtes sur ses propres troupeaux. Henkelman objecte qu’une administration qui maintient un interdit ne consigne pas par écrit le nom des dieux auxquels ces bêtes reviennent, et voit dans l’opération une régulation ordinaire des ressources.
Šip, la fête que préside l’intendant de Persépolis
Une cérémonie se détache par la dépense et par le rang de ceux qui l’exécutent. Le šip apparaît dans neuf textes, et sept d’entre eux impliquent Parnakka, directeur de l’administration de Persépolis, ou son adjoint Ziššawiš. Ils président en personne, scellent les ordres et font rédiger les reçus par leur propre secrétariat.
Les lieux sont ceux du pouvoir. Pasargades d’abord, où Cyrus est enterré, et où un lan se célèbre aussi dans le verger clos, le partetaš, dont le nom iranien a donné notre mot paradis. Puis Appištapdan et Tikranuš, deux domaines à plantations que le roi visitait. Les dates connues tombent en novembre et en décembre, sans jour fixe, et l’année 20 de Darius en compte deux. Le mot se retrouve dans la version élamite de l’inscription dite des daivā, où Xerxès déclare avoir fait à Ahuramazda son šip là où l’on faisait auparavant celui des daivā.
Sur le déroulement, on ne sait rien. Ces tablettes sont des pièces comptables, et aucune ne décrit un geste, une parole ni un objet. Pour le lan, aucun nom de temple n’apparaît. Les lieux cités sont un lankul, mot composé dont le second élément reste inconnu, des magasins à vivres, et ce verger de Pasargades. Razmjou, qui a rassemblé les textes de cette cérémonie, conclut qu’elle demeure mystérieuse.
Une lettre scellée par Parnakka, NN 1665, ordonne de livrer 21 têtes de petit bétail et deux portions à deux cent douze hommes qui soignent les mulets du roi à Tikranuš, à raison d’une bête pour dix hommes, et le texte précise qu’un šip avait été célébré. C’est la seule fois où l’archive nomme les mangeurs. La part qui revient à chacun, un dixième de mouton, correspond au niveau de ration des hommes libres de l’administration, et si ces muletiers ont mangé de la viande, chose rare dans cette économie, c’est parce qu’ils étaient rattachés au domaine du roi.
Pour aller plus loin
Le sujet touche à l’inscription de Behistun, où Darius invoque des dieux qu’il ne nomme pas, et à la figure des mages, dont ces tablettes donnent le premier portrait administratif. Il croise aussi Persépolis comme capitale rituelle, la route royale et les satrapies, les Gathas où Ahura Mazda apparaît sous une forme plus ancienne, et l’Élam néo-élamite, d’Anshan aux derniers rois, dont les Perses ont hérité bureaux et vocabulaire.
On raconte souvent que les rois perses de l’Antiquité adoraient un dieu unique, Ahuramazda, et que leur capitale de Persépolis était la vitrine de cette religion d’État. Darius le Grand a fait graver ce nom sur ses palais, ses tombeaux et ses proclamations. L’idée semblait solide. Elle a été mise à l’épreuve par un tas de vieux papiers administratifs, et elle n’a pas tenu.
Des comptes sortis de terre
En 1933, des archéologues américains dégagent la terrasse de Persépolis, dans le sud de l’Iran. Ils tombent sur un réduit fortifié rempli de tablettes d’argile, par dizaines de milliers. Ce sont des documents de comptabilité.
Ces tablettes enregistrent des livraisons de farine, de vin, de bière et de moutons dans toute la province. Elles couvrent quinze années du règne de Darius. Elles sont écrites en élamite, la langue des populations installées dans la région avant l’arrivée des Perses, et que les bureaux perses ont continué d’employer.
Environ deux cent cinquante de ces documents concernent le culte. Ils disent qui reçoit une denrée, pour quel dieu, et pendant combien de mois. C’est aujourd’hui la seule documentation directe sur ce que les Perses de Darius pratiquaient.
Le mot que l’on a pris pour un dieu
Dans ces comptes revient sans cesse un terme élamite, lan, qui désigne une cérémonie régulière d’offrande. Il apparaît dans plus de quatre-vingts textes, bien davantage que n’importe quel nom de dieu. Et il est presque toujours employé seul, sans précision sur le destinataire.
En 1977, l’assyriologue allemande Heidemarie Koch en a tiré une conclusion logique. Si cette offrande est la plus fréquente et si personne ne juge utile de préciser à qui elle s’adresse, c’est qu’elle va au dieu que tout le monde a en tête. Autrement dit à Ahuramazda. La démonstration a fait autorité pendant des décennies.
Wouter Henkelman l’a reprise point par point. Les listes où le mot voisine avec des noms de dieux mentionnent aussi une montagne et une rivière, ce qui interdit d’y voir une cérémonie unique. Un texte encore inédit précise le destinataire d’une de ces offrandes, et c’est le grand dieu élamite Humban.
Un autre document, publié en 2017, en donne une adressée à un second dieu élamite. Quant aux textes qui nomment vraiment Ahuramazda, ils obéissent à d’autres montants, à d’autres rythmes et à d’autres officiants. L’objection ancienne garde pourtant sa force, car ce silence sur le destinataire n’est toujours pas expliqué.
Qui touchait la farine
Une fois l’équation défaite, les comptes livrent leur vrai visage. Ahuramazda apparaît dans dix textes. Le dieu élamite Humban, dans vingt-sept. En quantité de denrées versées, l’écart est plus large encore.
Autour d’eux se presse tout un monde divin, des dieux venus de la tradition iranienne, d’autres de la tradition élamite, un dieu d’origine babylonienne adopté depuis longtemps, et aussi des montagnes et des fleuves qui reçoivent leurs libations. Un même document peut répartir le grain entre un dieu perse, un dieu élamite et des rivières.
Le plus frappant concerne les hommes. Les mages, ces spécialistes religieux iraniens que les auteurs grecs décriront plus tard, exécutent couramment la cérémonie au nom élamite. Sur une tablette, un mage et un prêtre élamite reçoivent une ration pour le même rite. Les bureaux ne séparent pas les deux traditions.
Une frontière existe pourtant, ailleurs. Les dieux des communautés étrangères vivant dans la région, babyloniennes ou grecques, ne sont pas financés par l’administration. Leur culte est une affaire privée.
Les gestes manquent
Ces textes ne diront jamais ce qu’on faisait pendant la cérémonie. Aucune tablette ne décrit une parole, un geste ou un objet. Aucun temple n’est nommé. Les lieux cités sont un magasin à vivres, un verger royal, et un mot dont la moitié reste intraduisible.
Le spécialiste qui a rassemblé tous ces textes conclut que la cérémonie la plus répandue de l’Iran perse demeure inconnue dans son déroulement.
Sur une lettre scellée par le chef de l’administration, on lit la livraison de vingt et un moutons. Ils sont destinés aux palefreniers qui soignent les mulets du roi, à raison d’un mouton pour dix hommes. C’est la seule fois où l’on sait qui a mangé l’offrande.
La version complète donne les lignes exactes où un mage et un prêtre élamite se partagent la même ration, et l’argument de lecture qui a fait tomber l’interprétation ancienne.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- PF 339, tablette élamite de l’archive des Fortifications, rations pour Ahuramazda, Humban et trois fleuves, règne de Darius Iᵉʳ édition Hallock, OIP 92, 1969, n° 339
- PF 1955 et PF 1956, entrées de journal répartissant le grain entre lan, Mišebaka, le mont Ariaramnès, le fleuve Ahinharišda, Turma, Mariraš et la Terre édition Hallock, OIP 92, 1969, p. 559-562
- PF 1953:1-2, ration de lan reçue conjointement par un haturmakša et un šatin édition Hallock, OIP 92, 1969
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Sources primaires (suite)
- PF 337, 80 BAR de grain répartis par moitié entre Ahuramazda et Mišdušiš édition Hallock, OIP 92, 1969, n° 337
- NN 1665, lettre-ordre scellée par Parnakka, 21 têtes de petit bétail pour 212 hommes à Tikranuš, septième mois de l’an 19 de Darius translittération inédite de R. T. Hallock, éditée par W. F. M. Henkelman
- NN 2259:7-8, entrée de journal, 30 têtes de petit bétail pour un lan au partetaš de Pasargades translittération inédite de R. T. Hallock, éditée par W. F. M. Henkelman
- Fort. 1316-101, journal administratif mentionnant un lan pour Napiriša première édition Henkelman, 2017
- Inscription dite des daivā de Xerxès (XPh), version élamite, l. 29-34, mention du šip fait à Ahuramazda
- Inscription de Darius à Behistun (DB), colonne IV, l. 61-62, « les autres dieux qui sont »
Bibliographie
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Sources en ligne
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- [« ACHAEMENID DYNASTY iii. Culture »]( Encyclopaedia Iranicahttps://www.iranicaonline.org/articles/achaemenid-dynasty/achaemenid-dynasty-iii-culture/
- [« Persepolis Fortification Archive »]( Institute for the Study of Ancient Cultures, université de Chicagohttps://isac.uchicago.edu/node/2474
- [« OIP 92. Persepolis Fortification Tablets R. T. Hallock »]( Institute for the Study of Ancient Cultures, université de Chicagohttps://isac.uchicago.edu/node/3257
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- [« Persian Religion in the Achaemenid Period. Classica et orientalia, 16 »]( Bryn Mawr Classical Reviewhttps://bmcr.brynmawr.edu/2019/2019.02.17/
- [« The Lan Ceremony and Other Ritual Ceremonies in the Achaemenid Period », Shahrokh Razmjou, texte intégral de l’article paru dans Iran 42]( Internet Archivehttps://archive.org/details/TheLanCeremonyAndOtherRitualCeremoniesInTheAchaemenidPeriodThe
- [« Return of the Persepolis Fortification Tablets to Iran », Gil J. Stein, rapport annuel 2003-2004]( Oriental Institute, université de Chicagohttps://isac.uchicago.edu/sites/default/files/uploads/shared/docs/03-04_Persepolis_Fort_Tablets.pdf





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