Deir el-Médineh : ce que les ostraca disent de la vie du village
Quarante mètres de déblais, cinq mille éclats de calcaire, un village dont on croit tout savoir. Ce que le dossier de Deir el-Médineh établit vraiment, et où il s’arrête.

Le 27 octobre 1846, Henry Rawlinson écrit à un correspondant anglais qu’il doit à Edward Hincks une découverte capitale, plus utile, précise-t-il, que sa propre clé de Behistun. Il ne le dira jamais en public. Quatre ans plus tard, devant la Society of Antiquaries de Londres, il raconte en revanche comment un garçon kurde s’est balancé au bout d’une corde pour lui prendre l’estampage d’un texte babylonien. Des deux scènes, l’histoire du déchiffrement du cunéiforme n’a retenu que la seconde.
Les trois écritures de Persépolis circulaient en Europe depuis les copies de Carsten Niebuhr, publiées en 1778. Personne ne les lisait. Le 4 septembre 1802, un enseignant de Göttingen, Georg Friedrich Grotefend, présente à l’Académie des sciences de la ville un mémoire latin sur la lecture des inscriptions persépolitaines, suivi de trois autres. L’Académie refuse de les publier. Il devra se contenter d’un compte rendu donné par Tychsen, puis d’un chapitre glissé dans l’ouvrage d’histoire ancienne de son ami Heeren, en 1805 puis en 1815. Le texte intégral des quatre mémoires n’a été imprimé qu’en 1893.
Sa méthode tient en peu de choses. Il suppose les inscriptions achéménides, repère un groupe de signes qui revient et le lit « roi », un autre « roi des rois », puis compare aux inscriptions royales sassanides en moyen-perse que Silvestre de Sacy venait de déchiffrer. Il obtient les noms de Darius, de Xerxès et d’Hystaspe, et la valeur approximative d’une dizaine de signes. Plusieurs sont fausses, et il n’a pas vu que l’écriture n’était pas purement alphabétique. Le principe était bon, et le relais est pris hors d’Angleterre : Rasmus Rask, Christian Lassen à Bonn, Eugène Burnouf à Paris avec son Commentaire sur le Yaçna. Quand Rawlinson copie en avril 1835 les inscriptions trilingues du mont Alvand, près de Hamadan, il sait déjà, il l’écrit, que Grotefend a lu des noms de souverains.
La chronologie de la falaise est établie, et plus lente que la légende. Fin mai 1836, Rawlinson monte plusieurs fois jusqu’à la corniche pour copier les premières lignes du vieux-perse. Début 1837, il en transcrit presque la moitié, et achève le reste dans la première semaine de septembre. Du 4 au 10 septembre 1844, il recopie le vieux-perse, prend les estampages de l’élamite et des légendes babyloniennes détachées, et grave son nom sous les inscriptions. Le grand texte babylonien attend septembre 1847.
Celui-là est gravé sur un bloc en surplomb. Rawlinson dit l’avoir copié deux fois à la lunette avant de renoncer à l’atteindre : les hommes du pays, habitués à suivre les chèvres sauvages sur toute la paroi, le déclaraient inapprochable. Un garçon kurde venu de loin se propose contre récompense. Il se coince dans une fissure, plante une cheville de bois, y noue une corde, se balance jusqu’à une seconde fissure, passe au-dessus du surplomb et se fabrique avec une courte échelle un siège suspendu, « comme la sellette d’un peintre ». L’empreinte est prise de là.
Une correction s’impose. Rawlinson n’a jamais été descendu à la corde le long de la paroi : il montait, et Peter Daniels le signale expressément dans sa notice de l’Encyclopaedia Iranica. L’image du savant pendu dans le vide circule pourtant encore dans la littérature savante, où on la lit sous la plume d’Elena Torres en 2007. Dans le même exposé de 1850, Rawlinson ajoute une remarque qui n’a rien de romanesque : l’eau suintant d’en haut avait presque détaché la masse rocheuse du reste de la falaise, et il la croyait promise à une chute prochaine.
L’estampage de 1847 n’est publié qu’à la fin de 1851, et ce fait déplace tout le dossier. Kevin Cathcart l’a établi : la version babylonienne de Behistun n’a joué aucun rôle dans la phase décisive du déchiffrement de l’akkadien, achevée en 1852. Rawlinson le savait. En 1850, il écrit que si Behistun avait été retrouvé dans l’état du texte bien moins célèbre de Naqsh-e Rostam, toutes les difficultés essentielles auraient été levées d’un coup ; malheureusement, la moitié gauche au moins de la table est détruite, on n’a que des fins de lignes, et les fragments lisibles ajoutent parfois des énigmes au lieu d’en résoudre.
Le calendrier des planches confirme : fac-similés de l’élamite en 1855, du babylonien après 1866 seulement. L’élamite n’a pas davantage été déchiffré à partir de Behistun, puisque Niels Ludvig Westergaard et Hincks ont travaillé entre 1844 et 1846 sur des textes copiés à Persépolis et à Naqsh-e Rostam. Edwin Norris ne publiera celui de Behistun qu’une dizaine d’années après l’estampage.
Reste ce qu’on peut vérifier, et la réponse a changé en 2025. Johannes Hackl, qui prépare une réédition dans le cadre du Bisotun Project dirigé par Wouter Henkelman, est monté au bloc en 2012 par un échafaudage complété d’une échelle de six mètres : environ deux tiers de la version babylonienne sont perdus sans recours. Les estampages de papier de Rawlinson se sont désagrégés, leur état était déjà déploré vers 1900 ; les latex pris par George Cameron en 1948 ont cuit sur un radiateur, ceux de 1957 se sont détruits d’eux-mêmes. L’édition de référence, publiée par Elizabeth von Voigtlander en 1978 après quinze ans de travail, restitue la quasi-totalité de ce texte de quelque 9 500 signes sans une seule copie manuelle ni photographie à l’appui. Hackl conclut que ses lectures nouvelles doivent être tenues pour des restitutions, et relève des erreurs dans les zones encore collationnables. Un détail du même dossier joue en sens contraire : là où la collation reste possible sur le rocher, les signes copiés par Rawlinson et publiés en 1870 se révèlent exacts.
Edward Hincks est recteur de Killyleagh, dans le comté de Down. Rien dans sa correspondance avant 1846 n’indique qu’il s’occupe de cunéiforme. Le 9 juin 1846, il lit devant la Royal Irish Academy un mémoire où il établit que les écritures persépolitaines sont syllabiques et non alphabétiques. Rawlinson envoie de Bagdad la même découverte en août ; les deux hommes écrivent à Norris le même mois, séparément. Sur ce point, ils sont à égalité.
Sur la suite, non. Dans la Literary Gazette du 25 juillet 1846, Hincks annonce qu’un fragment rapporté par Ker Porter transcrit en caractères « cursifs » une partie de la grande inscription dite de l’East India House, ce bloc de calcaire de 56 centimètres sur 50 sorti des ruines de Babylone avant 1803. Il en tire l’équivalence entre les signes lapidaires de la pierre et des briques et les signes cursifs des tablettes d’argile. C’est cette découverte que Rawlinson, trois mois plus tard, dit en privé lui être plus utile que sa clé de Behistun. Elle ouvrait d’un coup un corpus immense.
La suite est le travail d’un homme seul. En 1847, Hincks lit anaku, « moi », premier mot akkadien qui ne soit pas un nom propre. Fin 1847, il tient que tout signe qui n’est ni logogramme ni déterminatif note une syllabe entière, jamais une consonne seule. En 1849, il démontre qu’un même signe porte plusieurs lectures. En 1850, dans son étude sur les inscriptions de Khorsabad, celles que Paul-Émile Botta exhumait depuis 1843 pour le Louvre, il expose les logogrammes et l’homophonie, et glisse en note l’hypothèse qui décidera de la suite : certaines valeurs phonétiques viendraient d’une langue étrangère à celle des textes. Jules Oppert la nommera sumérien en 1869.
Rawlinson tient alors d’autres positions. Dans ses conférences de janvier et février 1850, il soutient que le système graphique assyrien trahit une origine égyptienne et que les signes phonétiques sont tantôt syllabiques, tantôt alphabétiques ; il le maintient l’année suivante. Il juge la première liste de valeurs de Hincks presque nulle, avec pas plus d’une douzaine d’identifications correctes, écrit-il à Layard, quand le décompte de Mogens Trolle Larsen en donne vingt-trois entièrement justes sur soixante-seize. Sa lecture de l’obélisque noir de Salmanasar III, dont il fait un Temen-bar II, est pour partie conforme aux traductions modernes et pour partie inventée : Damas y devient Atesh, et il manque Jéhu fils d’Omri, première mention connue d’un personnage biblique dans un texte assyrien, que Hincks identifiera en 1851. Dressant les comptes en 1878, Oppert créditera Hincks de cent trois signes correctement lus, Rawlinson de soixante et un, et lui-même de cent quarante-sept.
Faut-il pour autant renverser complètement l’image ? Sur deux points, non. L’édition et la traduction du vieux-perse de Behistun restent un travail de premier ordre, et c’est Hincks qui l’a écrit le premier, dans un compte rendu de 1847 où il louait très haut la traduction tout en jugeant faible l’apport de Rawlinson au déchiffrement proprement dit. Et le canon des éponymes, reconstitué par Rawlinson à partir de quatre exemplaires recollés au British Museum, donne des translittérations conformes à l’édition de référence de 1938 et des dates absolues fausses de deux ans seulement.
Ce qu’on ignore se dit sans détour. Ni l’un ni l’autre n’a laissé de récit complet de sa méthode pour l’akkadien. Rawlinson n’a jamais expliqué comment il arrêtait ses identifications de noms propres, celles-là mêmes qui ont fourni la plupart des lectures, et ses transcriptions babyloniennes n’associent pas les signes aux translittérations, de sorte qu’on ne peut pas voir où il se trompe. En mai 1853, il déclare qu’un exposé complet destiné à la Royal Asiatic Society a été perdu, volé par des brigands.
Au début de 1857, la confiance du public est basse. Les désaccords permanents entre les deux hommes y sont pour beaucoup, et le système lui-même paraissait invraisemblable : une écriture où un signe vaut plusieurs syllabes et où plusieurs signes valent la même semblait inutilisable, y compris pour les Assyriens.
William Henry Fox Talbot, inventeur du calotype et protégé de Rawlinson, avait reçu par avance la lithographie d’un prisme de Téglath-Phalasar Iᵉʳ destinée aux planches du British Museum. Le 17 mars 1857, de Lacock Abbey, il envoie à la Royal Asiatic Society sa traduction sous pli cacheté, en demandant qu’on ne l’ouvre pas avant la parution de ces planches. Son argument est celui d’un expérimentateur : approuver après coup ne prouve rien, les sceptiques mettront l’accord au compte de l’autorité de Rawlinson, alors qu’une version faite avant, sans aucun contact, ne laisse pas cette échappatoire. L’objet est un prisme d’argile à huit pans, d’environ 39 centimètres, tiré des fondations du temple d’Anu et Adad à Assur, aujourd’hui au British Museum sous le numéro 91033. Campagnes, chasses, constructions, généalogie, malédictions finales : le texte passe brusquement d’un sujet à l’autre, ce qui en faisait un bon banc d’essai.
Le comité siège amputé de deux membres. William Whewell préside, avec George Grote et John Gardner Wilkinson ; Cureton et Horace Hayman Wilson sont absents. Consigne expresse : ne pas juger le système, seulement comparer les versions. Rawlinson et Talbot rendent des traductions complètes, Hincks vingt-huit des cinquante-quatre paragraphes, la copie lui étant parvenue trop tard, Oppert vingt et un, faits sur un exemplaire imparfait lui appartenant et rédigés dans un anglais qu’il ne maîtrisait pas.
Le 29 mai 1857, la Société enregistre le résultat. Les concordances sont jugées remarquables, celles de Rawlinson et de Hincks les plus étroites. Les écarts existent et méritent d’être dits. Au paragraphe des chasses, Rawlinson lit des buffles sauvages, Hincks des éléphants sauvages, Talbot laisse le mot akkadien tel quel. Dans la malédiction finale, le second dieu invoqué est lu Vul, Yem, Iv et Ao par les quatre. Un paragraphe reçoit trois versions sans rapport entre elles. En sens inverse, les trente-neuf noms de pays d’un même passage sont transcrits presque à l’identique, les nombres concordent, et les quatre donnent les mêmes six cent quarante et un ans d’abandon du temple. Les juges relèvent un point qui pèse plus que le reste : là où les versions s’écartent nettement, les traducteurs avaient d’eux-mêmes signalé le passage comme douteux, parfois en le laissant en blanc.
En 1852, Layard avait montré à Hincks un fragment de terre cuite du British Museum, entré sous le numéro K 62 : des colonnes réglées, les signes au milieu, leurs valeurs à gauche. Hincks y reconnut aussitôt un syllabaire assyrien et écrivit que le musée le publierait sans doute rapidement. Il a été publié par Rawlinson et Norris en 1866, l’année de la mort de Hincks.
Le dossier croise l’inscription de Behistun elle-même, dont les versions n’ont ni la même longueur ni la même valeur documentaire, le palais de Sargon II à Khorsabad, d’où sortent les textes sur lesquels Hincks a établi l’homophonie des signes, et la question du sumérien, langue sans parenté connue dont l’existence a été postulée en note de bas de page avant d’être nommée.
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𓂀Quarante mètres de déblais, cinq mille éclats de calcaire, un village dont on croit tout savoir. Ce que le dossier de Deir el-Médineh établit vraiment, et où il s’arrête.
✚Trente-quatre lignes de basalte racontent depuis Moab une guerre que le livre des Rois raconte aussi. Ce qui est établi, ce qui se discute, et ce que le plâtre recouvre.
ΩUn renard gravé sur un tesson, une agora fermée par des clôtures de bois, et un quorum dont on ignore s’il a jamais existé. L’ostracisme athénien vu par ce qui en reste.
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