Osiris, Isis et Horus : le mythe qui fonde la royauté égyptienne

ÉgyptologieHistoire des religionsMythologies19 juin 20264 sources vérifiées
Vyacheslav Argenberg · CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Un coffre de bois précieux, ajusté aux mesures exactes d’un homme. Lors d’un banquet, Seth promet ce coffre à qui s’y allongera parfaitement. Osiris s’y couche. Le couvercle claque, on le scelle au plomb, on le jette au Nil. C’est ainsi que Plutarque, dans son traité « De Iside et Osiride » rédigé après l’an 100 de notre ère, raconte le meurtre qui fonde toute la théologie royale égyptienne. Osiris, Isis et Horus forment le triangle familial sur lequel repose, pendant trois millénaires, la légitimité de chaque pharaon.

Un dieu en morceaux dès les Textes des Pyramides

Le mythe est bien plus ancien que Plutarque. Vers 2350 avant notre ère, les parois de la chambre funéraire du roi Ounas, dernier souverain de la Ve dynastie, à Saqqarah, reçoivent les plus anciens textes religieux connus d’Égypte, les Textes des Pyramides. Osiris y est déjà présent, et déjà mort. Ces formules ne racontent pas le mythe de façon suivie, elles le supposent connu : on y lit que Seth a « abattu » son frère, qu’Isis et sa sœur Nephthys cherchent le corps, que le roi défunt « est » Osiris et se relève comme lui. Le récit reste en creux. Les Égyptiens, et c’est un trait constant de leur littérature religieuse, évitent de mettre par écrit le détail du meurtre d’un dieu, sans doute par crainte de lui donner une efficacité magique.

Les personnages, eux, sont clairement dessinés. Osiris règne sur l’Égypte comme un roi civilisateur. Seth, son frère, incarne la force brute, le désert, le désordre, ce que les Égyptiens appellent isefet, l’inverse de la maât, l’ordre juste du monde. Isis est l’épouse et la sœur d’Osiris, « grande en magie ». Horus, le fils posthume, est le faucon céleste dont les deux yeux sont le soleil et la lune.

Isis, la veuve qui rassemble le corps

La suite du récit appartient largement à Isis. Chez Plutarque, elle retrouve le coffre échoué à Byblos, sur la côte phénicienne, pris dans le tronc d’un arbre devenu pilier du palais royal. Elle le rapporte en Égypte, mais Seth découvre le cadavre et le découpe, en quatorze morceaux selon Plutarque, en un nombre plus élevé selon d’autres traditions égyptiennes qui associent les membres dispersés aux provinces du pays. Isis parcourt alors l’Égypte, rassemble les membres, et chaque lieu de découverte devient un sanctuaire osirien. Abydos, en Haute-Égypte, revendique la tête, ou le corps entier selon les versions, et devient le grand centre de pèlerinage du dieu.

Vient le geste central. Isis, transformée en oiselle, bat des ailes au-dessus du corps reconstitué et momifié, lui rend un souffle, et conçoit de lui un fils. Horus naît dans les marais de Chemmis, dans le Delta, où sa mère le cache et le soigne, loin de Seth. Cette image d’Isis allaitant l’enfant Horus devient l’une des plus reproduites de l’art égyptien, puis méditerranéen. Osiris, lui, ne revient pas parmi les vivants. Il devient roi de la Douat, le monde souterrain des morts, représenté momiforme, la peau verte ou noire, couleurs de la végétation et du limon fertile.

Quatre-vingts ans de procès : le papyrus Chester Beatty I

Que se passe-t-il quand deux héritiers réclament le même trône ? Un texte du Nouvel Empire répond avec un humour surprenant. Le papyrus Chester Beatty I, copié vers 1150 avant notre ère sous le règne de Ramsès V et conservé aujourd’hui à la Chester Beatty Library de Dublin, contient « Les Aventures d’Horus et Seth ». Il provient de Thèbes, sans doute d’une collection de scribe. Le conflit y prend la forme d’un procès devant le tribunal des dieux, présidé par Rê, et il dure quatre-vingts ans. Les dieux tergiversent, s’écrivent des lettres, changent d’avis. Seth propose des épreuves, une course en barques de pierre, un combat sous forme d’hippopotames. Isis triche, se déguise, arrache un aveu à Seth par la ruse. Un épisode cru voit Seth tenter d’humilier sexuellement son neveu, et Horus retourner le stratagème contre lui.

Au terme du procès, Osiris lui-même envoie du monde des morts une lettre menaçante, et le tribunal tranche : Horus reçoit le trône d’Égypte, la fonction de son père. Seth n’est pas anéanti, il monte dans la barque solaire de Rê pour combattre le serpent Apophis chaque nuit. Le désordre a sa place, mais une place subordonnée. Les égyptologues débattent encore du statut de ce texte, conte littéraire à demi parodique pour les uns, transposition narrative d’une théologie sérieuse pour les autres ; les deux lectures ne s’excluent probablement pas.

Chaque pharaon est Horus, chaque mort devient Osiris

Le mythe n’est pas un simple récit, c’est une machine institutionnelle. Dès les origines de l’État, vers 3100 avant notre ère, le premier nom de la titulature royale est le « nom d’Horus », écrit dans un serekh, cadre rectangulaire figurant la façade du palais, surmonté du faucon. Le roi vivant est Horus sur terre ; le roi mort devient Osiris, et son successeur, en accomplissant ses funérailles, rejoue le geste pieux d’Horus enterrant son père. La succession royale se trouve ainsi coulée dans le moule mythique : régner, c’est avoir été le bon fils.

La pierre de Chabaka, dalle conservée au British Museum sous le numéro EA 498, porte la « théologie memphite », où le partage entre Horus et Seth aboutit à l’unification du pays sous Horus à Memphis. Le musée décrit un bloc de conglomérat, plus tard réutilisé comme meule, ce qui explique l’état lacunaire du texte. La pierre elle-même remonte à la XXVe dynastie kouchite, à la fin du VIIIe siècle avant notre ère, mais elle se présente comme la copie d’un original ancien rongé par les vers. La date de composition du texte fait débat : certains y voient une tradition remontant au Nouvel Empire, d’autres une fabrication archaïsante de l’époque kouchite. À Abydos, une fête annuelle rejouait la passion d’Osiris en procession publique. On la connaît par la stèle d’Ikhernofret, un trésorier de Sésostris III, vers 1850 avant notre ère, chargé d’organiser les « mystères ». Cette stèle de calcaire d’un mètre de haut, conservée à Berlin sous le numéro ÄM 1204, décrit le cortège du dieu, le combat contre ses ennemis, le retour triomphal au temple.

Le mythe s’est aussi démocratisé. À partir de la Première Période intermédiaire, puis massivement au Nouvel Empire, tout défunt correctement momifié et justifié au tribunal des morts devient « l’Osiris Untel ». Le Livre des Morts, au chapitre 125, décrit cette pesée du cœur devant Osiris. Ce qui était un privilège royal devient un espoir partagé.

Plutarque, témoin tardif : un problème de méthode

Reste une difficulté que tout lecteur doit connaître. Le seul récit complet et continu du mythe osirien est celui de Plutarque, un Grec écrivant plus de deux mille ans après les Textes des Pyramides, pour un public gréco-romain, avec des lunettes platoniciennes. Certains détails n’ont aucun parallèle égyptien assuré. L’escale de Byblos, par exemple, résulterait d’un contresens sur le mot grec byblos, qui désigne aussi la région des papyrus, c’est-à-dire le Delta, et non la ville phénicienne. Les sources égyptiennes, elles, sont abondantes mais fragmentaires : hymnes, formules funéraires, rituels, allusions. Le grand hymne à Osiris de la stèle d’Amenmès, au Louvre sous le numéro C 286 et daté de la XVIIIe dynastie, offre le résumé égyptien le plus suivi, et il reste allusif sur le meurtre lui-même. Les égyptologues, à la suite des travaux de Jan Assmann sur la mort et l’au-delà en Égypte ancienne, insistent donc sur ce point : le « mythe d’Osiris » que racontent les manuels est une reconstruction moderne, cousue à partir de pièces d’époques et de fonctions très différentes. Cohérente, oui. Mais cousue.

À Dublin, dans les vitrines de la Chester Beatty Library, on peut encore voir le papyrus où un scribe ramesside a consigné les querelles interminables du tribunal divin, avec ses dieux fatigués et sa déesse rusée. Trois mille ans plus tard, la question qu’il posait garde sa force : qu’est-ce qui fait un roi légitime, la force de Seth ou le droit du fils ?

Pour aller plus loin

Le destin funéraire d’Osiris rejoint la question de la momification et du jugement des morts dans le Livre des Morts égyptien. Le culte d’Isis, devenu religion à mystères dans le monde gréco-romain, prolonge cette histoire bien au-delà du Nil. On peut aussi rapprocher la figure de Seth des divinités du désordre dans d’autres mythologies du Proche-Orient ancien.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Vandersleyen, « Plutarque et Byblos, De Iside et Osiride, 15-16 » (compte rendu de L. Bricault) Ausonius éditions / Una Editions
  2. Texte des Pyramides Encyclopædia Universalis
  3. Textes des Pyramides (programme de recherche) Institut français d'archéologie orientale (IFAO)
  4. Stèle d'Ikhernofret (Berlin 1204), traduction et commentaire Projet Rosette
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