Pythagore : le théorème, la secte et l’interdit des fèves
Derrière le théorème appris à l’école, un maître sans écrits, une communauté aux règles étranges et un interdit alimentaire qui intrigue encore les historiens.
Au printemps de 399 avant notre ère, dans la prison d’Athènes, un homme de soixante-dix ans boit une décoction de ciguë devant ses amis en larmes. Ses dernières paroles, telles que Platon les rapporte dans le Phédon, concernent une dette rituelle : un coq dû au dieu Asclépios. L’homme s’appelle Socrate, et il n’a laissé derrière lui aucun texte. Pas un traité, pas une lettre, pas une note. Tout ce qu’on croit savoir de sa pensée vient d’autres plumes. Et ces plumes ne racontent pas la même histoire.
Le silence de Socrate n’est probablement pas un accident. Dans le Phèdre (274c-277a), Platon lui prête un mythe célèbre : le dieu égyptien Theuth invente l’écriture et la présente au roi Thamous comme un remède contre l’oubli ; le roi répond qu’elle produira l’inverse, une mémoire paresseuse et un savoir mort, incapable de répondre aux questions qu’on lui pose. Le texte écrit, dit ce Socrate platonicien, ressemble à une peinture : il garde le silence quand on l’interroge.
Qu’on prête ou non ce mythe au Socrate historique, il cadre avec ce que tous les témoins décrivent : un homme de la parole vive, qui philosophe sur l’agora, dans les palestres, aux banquets, par le jeu du dialogue réfuté et repris, ce que la tradition appellera l'elenchos, la réfutation par questions. Socrate ne professe pas. Il interroge. Un cordonnier, un général, un sophiste de passage. Cette pratique orale explique le vide documentaire, mais elle crée le problème : la pensée d’un homme qui n’écrit pas nous arrive filtrée par ceux qui écrivent à sa place.
Le plus ancien portrait de Socrate est une caricature. En 423, aux Grandes Dionysies, le poète comique Aristophane fait jouer Les Nuées, qui n’obtiendront que le troisième prix. On y voit un Socrate suspendu dans une corbeille pour mieux « penser les choses d’en haut », directeur d’un « pensoir » (phrontistérion) où l’on apprend toutes sortes de subtilités et à faire triompher le raisonnement injuste. Ce Socrate-là est un mélange de physicien à la manière ionienne et de sophiste vénal, tout ce que le Socrate de Platon dit précisément ne pas être.
Faut-il jeter ce témoignage ? Pas si vite. Aristophane écrit du vivant de Socrate, pour un public athénien qui croise le personnage tous les jours ; la caricature, pour faire rire, doit s’accrocher à du reconnaissable. Certains historiens y voient l’écho d’une phase ancienne de la carrière de Socrate, encore tournée vers les recherches sur la nature, ce que suggère aussi le Phédon (96a-99d), où Socrate raconte sa déception de jeunesse face au livre d’Anaxagore. Détail plus grave : dans l'Apologie de Platon (18b-19c), Socrate lui-même désigne la comédie d’Aristophane comme la source des « premières accusations », celles qui ont préparé le terrain du procès de 399. Une pièce de théâtre jouée vingt-quatre ans plus tôt pèse sur un verdict de mort. Le chef d’accusation, lui, est connu par Diogène Laërce (II, 40) : impiété et corruption de la jeunesse.
Après la mort du maître fleurit un genre littéraire entier, les logoi sokratikoi, les « discours socratiques », qu’Aristote range parmi les formes littéraires dans sa Poétique (1447b). Antisthène, Eschine de Sphettos, Phédon d’Élis en écrivent ; presque tout est perdu. Restent deux corpus massifs, et ils divergent.
Platon, qui a environ vingt-huit ans à la mort de Socrate, fait de lui le personnage principal de la quasi-totalité de ses dialogues. Son Socrate est ironique, déroutant, obsédé par la définition des vertus (qu’est-ce que le courage ? la piété ? la justice ?), professant ne rien savoir, et pourtant, dans les dialogues de maturité comme la République ou le Phédon, exposant des doctrines élaborées : théorie des Formes, immortalité de l’âme, réminiscence. Xénophon, soldat et propriétaire terrien, livre de son côté plusieurs écrits socratiques, dont les Mémorables et une Apologie de Socrate. Son Socrate est un maître de vie utile et pieux, conseiller pratique en gestion domestique et en amitié, dont on peine parfois à comprendre qu’il ait pu déranger qui que ce soit. On a longtemps tranché brutalement : Platon génial mais trop créateur pour être fidèle, Xénophon plat mais honnête. La recherche récente, notamment les travaux de Louis-André Dorion sur Xénophon, refuse cette répartition commode : chacun des deux compose un portrait littéraire orienté, et aucun ne se voulait sténographe.
S’ajoute un quatrième témoin, indirect mais précieux : Aristote, né après la mort de Socrate, qui n’a donc rien vu mais qui distingue nettement, dans la Métaphysique (A, 987b et M, 1078b), ce qui revient à Socrate (la recherche des définitions universelles en morale, le raisonnement inductif) de ce que Platon a ajouté (la séparation des Formes). Beaucoup d’historiens ont fait de ce partage aristotélicien la clef du dossier. D’autres objectent qu’Aristote lit Socrate à travers les dialogues de Platon, et ne peut donc servir d’arbitre indépendant.
Comment reconstruire le Socrate historique à partir de témoins qui se contredisent ? C’est ce qu’on appelle depuis le XIXe siècle la « question socratique ». Le philologue et théologien Friedrich Schleiermacher lui donne une première formulation méthodique dans une communication lue à l’Académie de Berlin en 1815, Über den Werth des Sokrates als Philosophen. Le parallèle avec la recherche sur le Jésus historique s’est imposé très tôt : même figure orale, même mort infligée par sa cité, mêmes témoignages divergents rédigés par des fidèles.
Au XXe siècle, la position dominante dans le monde anglophone fut celle de Gregory Vlastos (Socrates, Ironist and Moral Philosopher, 1991) : les dialogues dits « de jeunesse » de Platon, jusqu’au Gorgias, refléteraient pour l’essentiel le Socrate historique, réfutateur sans doctrine positive, tandis que les dialogues de maturité mettraient les thèses de Platon dans la bouche du personnage. Solution élégante. Mais la chronologie des dialogues sur laquelle elle repose est elle-même incertaine, et Charles Kahn (Plato and the Socratic Dialogue, 1996) a défendu une lecture inverse : les dialogues de jeunesse seraient déjà des fictions philosophiques au service du projet platonicien, non des souvenirs, si bien qu’on n’a aucune raison d’y voir la pensée du Socrate historique. Une partie de la recherche actuelle, en France notamment autour de Dorion, tient la question socratique pour insoluble en l’état des sources, et propose de déplacer l’enquête : étudier les Socrate littéraires, chacun pour lui-même, plutôt que courir après un original inaccessible.
Le scepticisme a ses limites. Là où les témoins hostiles et favorables convergent, l’historien retrouve un sol ferme. Que Socrate ait existé, fils du tailleur de pierre Sophronisque et de la sage-femme Phénarète, du dème d’Alopèce, personne n’en doute. Qu’il ait combattu comme hoplite, à Potidée et à Délion, Platon et la tradition l’attestent. Qu’il ait passé sa vie à interroger ses concitoyens sur la vertu, qu’il ait invoqué un signe divin personnel, son fameux daimonion, qui l’arrêtait au moment d’agir, que l’oracle de Delphes, consulté par son ami Chéréphon, l’ait déclaré le plus sage des hommes (l’anecdote figure chez Platon comme chez Xénophon), qu’il ait été jugé et condamné en 399 et qu’il ait refusé de s’évader : sur tout cela, les sources se recoupent. Le contenu doctrinal fin, en revanche, reste disputé, et le restera sans doute.
Reste l’image. Tous les témoins s’accordent sur un point inattendu : Socrate était laid, nez camus, yeux globuleux, ventre rond, un physique de silène que le Banquet de Platon (215a-b) transforme en emblème, ces statuettes de silènes qu’on ouvre et qui contiennent des figures de dieux. Les sculpteurs antiques ont pris le parti de cette laideur : une tête en marbre de Socrate, copie romaine reproduisant un type de portrait attribué à Lysippe et rattaché au IVe siècle grec, est conservée au musée du Louvre. Un visage de satyre pour l’homme dont on ne lira jamais une ligne.
Le procès de 399 et ses enjeux politiques dans l’Athènes de l’après-guerre du Péloponnèse méritent un article à part entière, de même que la naissance des écoles socratiques, cyniques et cyrénaïques comprises. On pourra aussi rapprocher ce dossier de celui des présocratiques, connus eux aussi par fragments et témoignages indirects, ou de la critique platonicienne de l’écriture face aux pratiques scribales du Proche-Orient ancien.
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Derrière le théorème appris à l’école, un maître sans écrits, une communauté aux règles étranges et un interdit alimentaire qui intrigue encore les historiens.