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Pizarro et l’or d’Atahualpa : les chiffres réels de la rançon

Carlos Baca-Flor / Wikimedia Commons
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Une petite jarre de vin de trois azumbres, six litres environ, se vendait soixante pesos d’or au camp espagnol de Cajamarca au printemps 1533. Un cheval y passait les trois mille. Les deux prix viennent de Francisco de Xerez, secrétaire de Francisco Pizarro, qui les consigne dans la relation qu’il fait imprimer à Séville l’été suivant. Ce sont les prix d’un endroit où le métal précieux abonde et où il n’y a presque rien à acheter avec. Ce métal a été compté, pesé et notarié, et c’est par là qu’on peut reprendre l’affaire.

Le nom de la période trompe, et il vaut mieux le poser tout de suite. L’époque moderne court de la fin du XVᵉ siècle à la Révolution française, et Cajamarca tombe à son début. Ce découpage est européen, sans pertinence pour le monde andin, qui se périodise par règnes et par expansions successives du Tahuantinsuyu.

Une raie blanche à mi-hauteur de la salle

L’offre est rapportée par des témoins présents, et elle l’est avec des mesures. Xerez écrit qu’Atahualpa propose de remplir d’or « une salle qui a vingt-deux pieds de long et dix-sept de large », jusqu’à une raie blanche tracée à mi-hauteur de la pièce, soit, précise-t-il, un estado et demi, la mesure valant en gros la taille d’un homme. Pour l’argent, la promesse porte sur un autre bâtiment rempli deux fois. Le délai annoncé est de deux mois, sans que le texte précise à partir de quel jour on les compte.

Vingt-deux pieds castillans sur dix-sept font environ six mètres dix sur quatre mètres soixante-dix. Le calcul compte, parce que le bâtiment que l’on visite aujourd’hui à Cajamarca mesure 11,80 mètres sur 7,30 pour 3,1 mètres de haut. Près du double en surface. La fiche d’inventaire de l’État péruvien le présente d’ailleurs comme le lieu où le souverain fut détenu, pas comme la salle de la rançon, et la nuance se perd dans l’usage.

La raie peinte sur son mur est rouge. Celle de Xerez était blanche.

Le monument a été déclaré patrimoine culturel de la nation par une résolution de l’Institut national de la culture du 21 novembre 2005, et Rogger Ravines lui avait consacré en 1987 une monographie publiée par la même institution. Sur ce qu’était la salle avant novembre 1532, l’archéologie dit peu de chose. Solsiré Cusicanqui, qui fouille depuis novembre 2023 les parcelles mitoyennes pour l’université Harvard, résume l’acquis sans détour : le cuarto faisait partie du temple du Soleil, et on n’en sait pas davantage. Ses tranchées de trois mètres, ouvertes dans l’ancienne Casa Hogar de la Niña Belén, ont livré de la céramique inca et Cajamarca, de la vaisselle coloniale, un crucifix, et un récipient portant des traces d’amidon de maïs fermenté.

Sancho de la Hoz tient la plume

Le métal arrive par convois, de Cuzco, de Jauja, du sanctuaire côtier de Pachacamac que Hernando Pizarro pille au début d’avril 1533 et d’où il revient le 14 avril avec vingt-sept charges d’or et deux mille marcs d’argent, selon la relation de Miguel de Estete, qui l’accompagnait et dont le texte paraîtra à la suite de celui de Xerez. Pizarro fait compter les pièces à l’entrée de la maison gardée, une par une, pour éviter la fraude. Xerez le note comme un détail d’intendance. C’est le premier inventaire européen d’un trésor andin, et il s’est fait sur le seuil.

La fonte commence le 13 mai 1533. Le partage suit un mois plus tard, le 17 juin, et c’est le notaire Pedro Sancho de la Hoz, natif de Calahorra, qui en dresse l’acte. Quint royal et un pour cent du fondeur déduits, le registre porte 1 326 539 pesos d’or et 51 610 marcs d’argent.

Les autres chiffres d’époque ne concordent pas. Gonzalo Fernández de Oviedo donne 1 262 259 pesos une fois le quint prélevé, avec les mêmes 51 610 marcs. Antonio de Herrera avance 1 528 500 pesos avant prélèvement, 1 266 241 après, et 50 000 marcs d’argent. Esteban Mira Caballos, qui a repris la question dans les protocoles notariés sévillans, tranche pour le notaire, au motif qu’il comptait pendant que les autres recopiaient ; l’écart entre les trois versions reste faible, ce qui est en soi un indice de fiabilité, et la divergence vient surtout de la place que chaque auteur donne au prélèvement royal dans son calcul. Le registre ne compte pourtant pas tout. Quinze mille pesos ont été sortis avant partage pour les trente malades laissés à San Miguel, huit mille pour une reconnaissance confiée à Hernando Pizarro, et Diego de Almagro et ses hommes, arrivés après la capture, reçoivent une gratification que James Lockhart évalue à cent mille ducats. Le total réel dépasse donc la somme officielle, sans qu’on puisse dire de combien. Et le texte de Sancho de la Hoz pose un problème d’un autre ordre. L’original espagnol est perdu. On ne le connaît que par la traduction italienne publiée à Venise en 1556 par Giovanni Battista Ramusio, au troisième volume des Navigationi et viaggi, sous le titre Relatione per sua maestà. Michael Schreffler, en travaillant sur la description de Cuzco qui y figure, a montré ce que la mise en page vénitienne ajoute au texte espagnol perdu. La comptabilité la plus citée de la conquête du Pérou nous parvient en italien, imprimée vingt-deux ans après les faits.

Huit mille huit cent quatre-vingts pesos par cavalier

La règle du partage tient en deux lignes. Un homme à cheval touche 8 880 pesos d’or et 362 marcs d’argent, un homme de pied la moitié. Pizarro se réserve d’ajuster selon la participation et la « qualité des personnes », ce qui fit des mécontents immédiats.

Combien d’hommes ?

Trois comptes coexistent. Xerez écrit que le gouverneur quitte Piura avec soixante-deux cavaliers et cent deux fantassins. Mira Caballos dénombre au partage cinquante-neuf cavaliers et quatre-vingt-dix-neuf hommes de pied. Lockhart, qui a reconstitué la liste nominale en 1972 et en a tiré une prosopographie complète, retient cent soixante-huit bénéficiaires. Les trois chiffres ne mesurent pas la même chose, l’effectif au départ, les parts pleines, les ayants droit. Des trois, le plus utilisable est celui de Lockhart, parce qu’il part de noms plutôt que d’effectifs.

Un cas nominatif. Juan Cortés, de Trujillo, parent de Hernán Cortés, reçoit 9 430 pesos d’or et 362 marcs d’argent, un peu plus que la part d’un cavalier. Il rentrera en Espagne avec Hernando Pizarro et servira des années durant d’homme de confiance à la famille, dans les bureaux sévillans.

La conversion en monnaie d’aujourd’hui est l’endroit où les comptes dérapent. Prescott, dans les années 1840, convertissait le total en quinze millions et demi de dollars de son temps. Des chiffres de plusieurs centaines de millions circulent aujourd’hui sans que personne indique la méthode retenue ni la série de prix employée. La seule mesure solide est interne, et c’est le cours pratiqué dans le camp qui la fournit : au prix qu’y atteignait un cheval, la part d’un cavalier en achetait environ trois, celle d’un fantassin une et demie.

Le procès dont aucune feuille n’a survécu

Atahualpa est exécuté sur la place de Cajamarca, étranglé au garrot après un baptême accepté pour échapper au bûcher. La date retenue au Pérou, portée sur les fiches officielles du monument, est le 26 juillet 1533. Elle n’a rien d’évident. Les chroniqueurs se contredisent, la tradition issue de Prescott plaçait la scène fin août, et Mira Caballos suit un article d’Adám Szászdi paru en 1986 qui la ramène au samedi 28 juin. Aucun des calendriers proposés ne s’appuie sur une pièce datée qui départagerait les autres.

De l’instruction elle-même, il ne subsiste aucune pièce. Les douze chefs d’accusation que l’on répète, usurpation, fratricide, idolâtrie, polygamie, conspiration, viennent de l'Historia general del Perú de Garcilaso de la Vega, écrite en Espagne au début du XVIIᵉ siècle par un auteur né six ans après la mort d’Atahualpa. L’historiographie péruvienne les traite depuis longtemps comme une composition d’auteur, rédigée quatre-vingts ans après coup pour donner à la mort du souverain la forme d’un procès en règle.

L’argument inverse mérite d’être pris au sérieux. Le camp faisait tout passer par le notaire, depuis la promesse jusqu’au comptage des pièces à la porte, et qu’une procédure sommaire ait été dressée par le même greffier n’a rien d’invraisemblable. Aucun fonds de 1533 provenant de Cajamarca n’a survécu, ni municipal, ni gubernatorial. L’absence de la minute ne prouve pas l’absence du procès. Elle prouve que nous n’avons pas la minute. Sur la trahison, le texte de Xerez est plus embarrassant qu’on ne le dit. Il n’y consigne aucune promesse de libération, et Pizarro y répond seulement à Atahualpa que, s’il tient parole, il n’ait aucune crainte. Ceux qui lisent l’affaire comme un contrat rompu trouvent pourtant leur meilleur argument dans la même page, avec le délai de deux mois, le comptage pièce par pièce et la maison gardée jour et nuit. On ne tient pas ce genre de compte pour un cadeau.

À Séville, l’or se vend au titre

Hernando Pizarro était parti à la mi-juin 1533, un mois et demi avant l’exécution, chargé du quint royal et de la mission d’obtenir des faveurs à la cour. Il débarque à Séville le 9 janvier 1534. Xerez raconte qu’il fallut quatorze charrettes tirées chacune par deux bœufs pour porter le métal jusqu’à la Casa de la Contratación, et que des Andins en habit et des lamas accompagnaient le convoi.

Le montant du quint est lui aussi contesté. Dans sa lettre à l’audience de Saint-Domingue du 23 novembre 1533, Hernando Pizarro l’évalue à 107 735 pesos d’or et douze à treize mille marcs d’argent. Herrera écrit 155 300 pesos et 5 400 marcs. Pièces non fondues mises à part, ce que le Trujillan rapporte est estimé à 427 168 680 maravédis, dont l’Empereur empruntera une partie pour sa guerre contre Barberousse.

L’imprimé suit le métal de près. Un récit anonyme de la conquête, attribué au capitaine Cristóbal de Mena, sort des presses de Bartolomé Pérez à Séville en avril 1534. Trois mois plus tard, chez le même imprimeur, Xerez publie sa Verdadera relación, écrite pour rectifier la précédente, avec l’avantage d’avoir été le secrétaire du gouverneur. C’est sa version qui deviendra officielle, et c’est elle que la plupart des historiens citent encore.

Le 12 mars 1534, dans la collation de Sainte-Marie à Séville, deux orfèvres, Urban Casco et Julián de Carvajal, versent 787 461 maravédis à Juan Cortés pour de l’or qu’ils lui achètent et vont affiner. L’acte en détaille les titres. Dix carats et trois quarts de grain sont payés 221 maravédis le peso, treize carats et trois grains 292, quinze carats et demi-grain 317,5, et seize carats et deux grains 344. Du métal allié, de qualité inégale, tarifé au carat comme une marchandise ordinaire. Les pièces andines, elles, ont été fondues, vendues au poids et dispersées sans qu’aucune ait été décrite avant de disparaître. La quittance des deux orfèvres se trouve toujours dans la liasse 3302 de l’Archivo Histórico Provincial de Sevilla, folios 154 verso à 155 verso.

Pour aller plus loin

Ce sujet croise l’histoire de l’argent du Potosí, découvert vingt ans après Cajamarca, qui change d’échelle ce que la monarchie espagnole tire des Andes. Il rejoint la Casa de la Contratación de Séville et la Carrera de Indias, dont les registres deviennent la source majeure de l’histoire économique du siècle, ainsi que l’encomienda et sa contestation dans les vice-royautés.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Francisco de Xerez, *Verdadera relación de la conquista del Perú y provincia del Cuzco llamada la Nueva Castilla*, Séville, imprimerie de Bartolomé Pérez, juillet 1534 ; colophon « impresa en casa de Bartolomé Pérez, en el mes de julio. Año del parto virginal mil y quinientos y treinta y cuatro »
  2. Cristóbal de Mena (récit publié sans nom d’auteur), *La conquista del Perú llamada la Nueva Castilla*, Séville, Bartolomé Pérez, avril 1534
  3. Pedro Sancho de la Hoz, *Relación para Su Majestad*, Jauja, 1534 ; original espagnol perdu, connu par la traduction italienne « Relatione per sua maestà di quel che nel conquisto & pacificatione di queste provincie della nuova Castiglia », dans Giovanni Battista Ramusio, *Terzo volume delle navigationi et viaggi*, Venise, 1556
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Sources primaires (suite)

  1. Miguel de Estete, « La relación del viaje que hizo el señor capitán Hernando Pizarro desde el pueblo de Caxamalca á Parcama, y de allí á Jauja », imprimée à la suite de la relation de Xerez
  2. Lettre d’Hernando Pizarro à l’audience de Saint-Domingue, 23 novembre 1533, évaluation du quint royal
  3. Quittance des orfèvres Urban Casco et Julián de Carvajal à Juan Cortés, 787 461 maravédis d’or de dix à seize carats, Séville, 12 mars 1534 Archivo Histórico Provincial de Sevilla, legajo 3302, folios 154 v°-155 v°
  4. Procuration d’Hernando Pizarro à Francisco de Zavala, Séville, 11 février 1534 Archivo Histórico Provincial de Sevilla, legajo 3301, folios 391 r°-392 v°
  5. Cuarto del Rescate, Cajamarca, jirón Amalia Puga 750, enceinte inca de 11,80 × 7,30 × 3,1 m en pierre volcanique déclaré patrimoine culturel de la nation par la Resolución Directoral Nacional n° 1578/INC du 21 novembre 2005

Bibliographie

  1. Bernard Lavallé, *Francisco Pizarro, conquistador de l’extrême*, Paris, 2004, 352 p., ISBN 978-2-228-89812-6 Payot & Rivages
  2. Nathan Wachtel, *La Vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570)*, Paris, 1971, 399 p., coll. « Bibliothèque des Histoires » Gallimard
  3. James Lockhart, *The Men of Cajamarca. A Social and Biographical Study of the First Conquerors of Peru*, Austin, 1972, DOI 10,7560/750012 University of Texas Presshttps://doi.org/10.7560/750012
  4. Esteban Mira Caballos, « El retorno a España de Hernando Pizarro (1534) : documentos inéditos », *Coloquios Históricos de Extremadura*, 2011 Asociación Cultural Coloquios Históricos de Extremadura
  5. Michael J. Schreffler, « Inca Architecture from the Andes to the Adriatic : Pedro Sancho’s Description of Cuzco », *Renaissance Quarterly* 67 (4), 2014, p. 1191-1223, DOI 10,1086/679781 Renaissance Quarterlyhttps://doi.org/10.1086/679781
  6. Rogger Ravines et Bertha Estela Benavides, *El cuarto del rescate de Atahualpa, 1532-1986*, Lima, 1987 Instituto Nacional de Cultura
  7. Adám Szászdi Nagy, « Algo más sobre la fecha de la muerte de Atahualpa », *Historiografía y Bibliografía Americanista* XXX (2), Séville, 1986, p. 69-76 Escuela de Estudios Hispano-Americanos

Sources en ligne

  1. « El retorno a España de Hernando Pizarro (1534) : Documentos inéditos » CHDE Trujillo, Coloquios Históricos de Extremadurahttps://chdetrujillo.com/el-retorno-a-espana-de-hernando-pizarro-1534-documentos-ineditos-2/
  2. « Verdadera relación de la conquista del Perú », texte intégral Biblioteca Antológicahttps://www.biblioteca-antologica.org/es/wp-content/uploads/2019/08/LOPEZ-DE-XEREZ-Verdadera-relaci%C3%B3n-de-la-conquista-del-Per%C3%BA.pdf
  3. « Verdadera relación de la conquista del Perú », édition de Madrid, 1891, avec reproduction de la page de titre de 1534 Library of Congresshttps://www.loc.gov/resource/gdcscd.00531550481?st=gallery
  4. « Inca Architecture from the Andes to the Adriatic : Pedro Sancho’s Description of Cuzco » Renaissance Quarterly, Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/journals/renaissance-quarterly/article/inca-architecture-from-the-andes-to-the-adriatic-pedro-sanchos-description-of-cuzco/19E051A819D3223B0925A762040A9E88
  5. « Pedro Sancho de la Hoz » Diccionario Biográfico electrónico, Real Academia de la Historiahttps://dbe.rah.es/biografias/7380/pedro-sancho-de-la-hoz
  6. « El Cuarto Del Rescate », fiche d’inventaire des ressources touristiques Mincetur, Pérouhttp://consultasenlinea.mincetur.gob.pe/fichaInventario/index.aspx?cod_Ficha=639
  7. « El cuarto del rescate de Atahualpa » Repositorio Institucional del Ministerio de Cultura del Perúhttps://repositorio.cultura.gob.pe/handle/CULTURA/90
  8. « Rescatando el Cuarto del rescate : el futuro parque arqueológico de Cajamarca y su conexión con el último inca » El Comercio, Limahttps://elcomercio.pe/luces/rescatando-el-cuarto-del-rescate-el-futuro-parque-arqueologico-de-cajamarca-y-su-conexion-con-el-ultimo-inca-atahualpa-noticia/
  9. « El juicio a Atahualpa » El Peruano, diario oficialhttps://elperuano.pe/noticia/85851-el-juicio-a-atahualpa
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