« La más alta ocasión que vieron los siglos pasados, los presentes, ni esperan ver los venideros. » Presque tous les livres sur Lépante finissent par citer cette phrase, la plus haute occasion qu’aient vue les siècles passés, que voient les présents et qu’espèrent voir ceux à venir. Elle se trouve dans le prologue de la seconde partie du Quichotte, sortie à Madrid en 1615 des presses de Juan de la Cuesta, et elle répond à une moquerie. L’année précédente, un auteur caché sous le nom d’Alonso Fernández de Avellaneda avait fait imprimer à Tarragone, chez Felipe Roberto, une suite apocryphe dont le prologue raillait l’âge de Cervantès et sa main, puisque l’homme avouait lui-même, écrivait-il, n’en avoir plus qu’une. Cervantès répond qu’il n’était pas en son pouvoir d’arrêter le temps, et que sa main estropiée ne lui venait pas d’une taverne. Deux ans plus tôt, il avait déjà placé le même superlatif dans le prologue des Nouvelles exemplaires, à la suite d’un autoportrait qu’il aurait aimé voir graver sous son effigie.
La formule a fait école, au point de servir de titre officieux à la bataille du 7 octobre 1571. Pour l’Encyclopaedia Britannica, ce fut la dernière et la plus grande rencontre de navires à rames, et le rang de plus grande bataille navale du siècle lui est resté dans les récits de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution. Les chiffres qui soutiennent ce rang sont pourtant fragiles. La date elle-même demande une précision. Le 7 octobre des récits chrétiens appartient au calendrier julien, que Grégoire XIII ne réformera qu’en 1582, et les registres d’Istanbul écrivent le 17 cemâziyelevvel 979 de l’hégire, dans un comput où le découpage européen des périodes n’a aucun sens.
Cent soixante-dix galères selon Kâtib Çelebi, trois cents selon Peçevi
Les historiens ottomans ne s’accordaient pas sur leur propre flotte. Onur Yıldırım, qui a comparé en 2007 quatre chroniqueurs, relève cent soixante-dix navires chez Kâtib Çelebi, cent quatre-vingt-quatre chez Selânikî, deux cent cinquante chez Solakzâde et plus de trois cents chez Peçevi, qui monte à quatre cents en ajoutant les bâtiments des dignitaires et les petites embarcations des levend, les marins volontaires. Aucun n’était sur place, puisque Peçevi est né en 1574 et que Kâtib Çelebi a achevé son Tuhfetü’l-kibâr en 1655, et Yıldırım observe que ces auteurs se recopient les uns les autres, si bien que l’écart vient probablement de la manière de compter plus que de sources différentes. Les historiens d’aujourd’hui ne s’accordent guère mieux. İdris Bostan, dans l’encyclopédie de l’islam publiée en turc par la fondation Diyanet, donne en 2000 environ 230 navires et 25 000 combattants aux Ottomans, 243 navires et 37 000 combattants à la Ligue. L’Encyclopaedia Britannica compte du côté chrétien 207 galères, dont 105 vénitiennes, 81 espagnoles, 12 pontificales et 9 de Malte, de Gênes et de Savoie, plus six grandes galéasses vénitiennes armées chacune de quarante-quatre canons, et 30 000 soldats. Winfried Baumgart, qui écrivait pour le quatrième centenaire en 1971, estimait l’ensemble de l’armement chrétien à plus de 80 000 hommes, dont une cinquantaine de milliers de marins et de rameurs, en précisant qu’aucun chiffre exact n’avait été transmis, et prêtait aux Ottomans quelque 230 galères et une centaine de milliers d’hommes.
Ces totaux ne mesurent pas la même chose. Les uns comptent les galères de combat, les autres tous les bâtiments, galiotes et navires de charge compris, et Yıldırım signale vingt-quatre voiliers de ravitaillement qui suivaient la flotte de la Ligue. Les uns retiennent les soldats, inscrits sur des rôles parce qu’on les payait, les autres y ajoutent la chiourme, ces rameurs esclaves, forçats ou salariés que personne ne dénombrait avec soin. Entre 62 000 combattants chez Bostan et quelque 180 000 hommes à bord en additionnant les estimations de Baumgart, la contradiction est moins grande qu’il n’y paraît, car les deux chiffres ne portent pas sur les mêmes personnes. On retiendra ici, faute de mieux, deux cents à deux cent cinquante galères par camp, parce que c’est l’intervalle où se recoupent les comptes modernes, et l’on s’abstiendra de tout total d’hommes.
Le nom même de la bataille est un raccourci. La flotte ottomane avait atteint le 22 septembre la place de Lépante, aujourd’hui Naupacte, l’İnebahtı des Ottomans, puis elle était allée mouiller le 3 octobre près de Patras, sur l’autre rive, et c’est à l’entrée du golfe que les deux flottes se sont trouvées. Voltaire écrivait plus simplement que les deux armées s’étaient rencontrées dans le golfe de Lépante, l’ancien Naupactus. La ville était ottomane depuis 1499, et Yıldırım rappelle qu’elle fournissait à la marine du sultan des rameurs grecs, rétribués en exemptions d’impôts, une population qui, à la veille de 1571, ne répondait plus guère aux réquisitions.
Six mois de mer
Le grand amiral Ali Pacha quitte Istanbul le 16 mars 1571 avec 103 galères, et le vizir Pertev Pacha, nommé commandant en chef de la campagne, le suit le 4 mai avec 124 navires. Dès février et mars, des ordres copiés dans le douzième des mühimme defterleri, les registres où la chancellerie consignait les décisions du conseil impérial, réclament des rameurs aux cadis de Roumélie et d’Anatolie et convoquent sur la flotte les cavaliers timariotes, entretenus par des concessions de revenus, des sandjaks de Çorum, d’Ankara, de Çankırı, de Canik et de Karahisarışarkî. Tout l’été, la flotte pille la Crète, les îles Ioniennes et la côte albanaise, et Uluç Ali pousse jusqu’à Zadar, si bien que Venise doit fortifier ses propres abords. En août, d’après le seizième registre, on décide même de faire hiverner cent cinquante navires à Kotor, dans l’Adriatique.
L’automne venu, l’armée se défait. Les cavaliers timariotes ne servaient d’ordinaire que du printemps à l’automne, et Kâtib Çelebi raconte que les capitaines corsaires et les seigneurs des provinces côtières demandent la permission de rentrer, persuadés que les chrétiens n’oseront plus paraître. Quand la nouvelle de l’approche ennemie arrive, Selânikî écrit qu’on rassemble à grand-peine, et par la force, les soldats des forteresses et les fantassins auxiliaires. Halil İnalcık, qui a présenté en 1974 les documents ottomans de la campagne, en concluait qu’Istanbul n’attendait pas d’attaque cette année-là et que la bataille fut une surprise.
Le conseil de guerre réunit Pertev Pacha, Ali Pacha, Uluç Ali, le gouverneur de Tripoli Câfer Pacha, Hasan Pacha, fils de Barberousse, une quinzaine de gouverneurs de sandjak et des capitaines expérimentés. Uluç Ali, renégat calabrais et le plus aguerri des marins présents, propose de rester dans le golfe, que l’ennemi ne pourra forcer, et Pertev se range à son avis. Ali Pacha refuse au nom des ordres reçus. Peçevi, au XVIIᵉ siècle, lui fait dire que c’était sa tête qu’il risquait en désobéissant. Les chroniqueurs ont tous chargé ce mort, venu des janissaires, dont Kâtib Çelebi assure qu’il n’avait jamais commandé une seule barque de sa vie, et Yıldırım rappelle qu’ils écrivaient pour l’État et sous son regard, de sorte qu’accuser l’amiral tombé dispensait de juger le sultan qui l’avait nommé.
« En el lugar del esquife »
Au matin du 7 octobre, la Ligue se déploie en quatre escadres, Don Juan au centre, le Vénitien Agostino Barbarigo à gauche, le Génois Gian Andrea Doria à droite et l’Espagnol Álvaro de Bazán, marquis de Santa Cruz, en réserve. En face, Ali Pacha tient le centre, Mehmed Şuluk, gouverneur d’Alexandrie, la droite, et Uluç Ali la gauche. Les six galéasses ont été poussées en avant, à un kilomètre ou un kilomètre et demi de la ligne selon Baumgart, pour disloquer l’attaque par leur feu, et le même auteur rapporte que les chrétiens avaient fait ôter l’éperon de leurs galères, afin que les pièces de proue tirent plus bas au moment du choc. Vers midi, écrit Bostan, le combat s’engage, et il ne cesse qu’au coucher du soleil.
Au centre, la Sultana d’Ali Pacha aborde la Real de Don Juan, dont les deux ponts ne forment bientôt plus qu’un champ de bataille. Ali Pacha est tué, sa galère prise en remorque, et le centre ottoman cède. À gauche, Barbarigo meurt d’une flèche dans l’œil, et Mehmed Şuluk, grièvement blessé, est exécuté après sa capture. À droite, Uluç Ali attire Doria vers le large puis s’engouffre dans la brèche, accable la capitane de Malte et ne recule que devant les galères de Santa Cruz. Il s’échappe en bon ordre avec trente navires selon Bostan, trente ou quarante selon la Britannica comme chez Solakzâde.
La galère Marquesa, de l’escadre de Doria, se trouve au plus dur de cette manœuvre. Miguel de Cervantès y sert comme arquebusier dans la compagnie de Diego de Urbina, du tercio de Moncada, et il a la fièvre. Les témoignages réunis à Madrid en 1578 pour appuyer ses demandes de récompense lui prêtent une phrase, il aimait mieux mourir en combattant pour Dieu et pour son roi que de se mettre sous le pont, et précisent qu’il se battit « en el lugar del esquife », au poste de la chaloupe, comme son capitaine l’avait ordonné. Il en sortit avec deux coups d’arquebuse dans la poitrine et un à la main, dont il resta estropié. Don Juan lui fit ajouter quatre ducats à sa solde, et il passa près de sept mois à l’hôpital de Messine. En 1590, dans le mémoire qu’il adresse au Conseil des Indes pour obtenir un poste en Amérique, il écrit qu’il perdit une main d’un coup d’arquebuse, et l’Archivo General de Indias conserve les deux documents sous la cote Patronato, 253, R.1. La main était paralysée, rappelle Lilia Ferrario de Orduna, et Avellaneda grossissait donc le trait dans le même sens que Cervantès lui-même. Le même mémoire affirme que l’année suivante il alla à Navarino. Adalid Nievas Rojas a montré en 2022, rôles de troupes à l’appui, que seize des dix-huit compagnies du tercio de Lope de Figueroa, dont celle de son capitaine Manuel Ponce de León, restèrent en Sicile pendant la campagne de 1572, et que le seul témoin de 1578 à parler de Navarino le tenait d’ouï-dire. L’homme dont on cite le superlatif composait aussi des états de service, où la mémoire se pliait volontiers aux besoins de la demande.
Les rameurs que personne n’a comptés
Les bilans divergent davantage encore que les effectifs. La Britannica met environ 8 000 morts de chaque côté, 117 galères prises et une cinquantaine coulées ou brûlées chez les Ottomans, 12 galères perdues et 8 000 blessés chez les alliés, et quelque 15 000 chrétiens libérés des bancs de nage. Bostan donne 20 000 morts ottomans, dont l’amiral, onze gouverneurs de sandjak et les deux premiers responsables de l’arsenal, 3 000 prisonniers parmi lesquels Câfer Pacha et deux fils d’Ali Pacha, 190 navires coulés ou capturés et 15 000 galériens rendus à la liberté, puis, du côté de la Ligue, 8 000 morts, 21 000 blessés et quinze galères coulées. Baumgart évoquait des pertes ottomanes pouvant atteindre 30 000 hommes, tués ou pris, soit près d’un tiers des équipages. Peçevi compte 190 navires et 20 000 hommes perdus, et ajoute que les mers n’avaient pas connu de guerre aussi funeste depuis que Noé avait inventé le navire.
Le superlatif existe des deux côtés, avec des signes opposés.
Le décompte chrétien des 8 000 morts, précise Baumgart, ne comprend pas les rameurs tués, écrasés ou percés de flèches, dont plus de 2 000 sur les seules galères vénitiennes. Côté ottoman, le chiffre des chrétiens libérés suppose que l’on sache combien étaient enchaînés aux bancs, et Kâtib Çelebi, qui voulait qu’un équipage compte plus de rameurs musulmans que de chrétiens pour tenir la discipline, laisse entendre qu’ils étaient nombreux. Aucun rôle nominatif des équipages ottomans de 1571 n’est cité dans les travaux consultés. Le registre de brevets que Bostan a dépouillé, coté Kâmil Kepeci 223, garde en revanche les nominations faites par Pertev Pacha à Lépante dès le 17 octobre pour remplacer les officiers tués, et c’est par ces promotions que l’on approche les morts d’en haut. Les morts d’en bas, rameurs, azaps et marins, n’ont laissé dans ces séries qu’un total arrondi.
Kılıç Ali et l’hiver des chantiers
À Istanbul, l’automne se passe à faire les comptes. Selim II apprend la défaite le 23 octobre par une lettre d’Uluç Ali, rapporte Kâtib Çelebi, et dès le lendemain il fait ordonner la garde des côtes de Morée. Un ordre impérial du 28 octobre, cité par İnalcık, prend acte avec une sobriété de chancellerie qu’une bataille se gagne ou se perd et que Dieu l’avait voulu ainsi. Le grand mufti Ebussuud Efendi rend une fatwa, conservée aux archives ottomanes d’Istanbul sous la cote A.NŞT 1066, selon laquelle ceux qui se sont noyés en fuyant le combat encourent la colère de Dieu, laquelle atteindra bientôt ceux qui en ont réchappé. Les nominations et avancements accordés par Pertev Pacha sont annulés, sauf pour les rescapés de galères coulées en combattant, et Pertev est mis à la retraite. Le même 28 octobre, Uluç Ali reçoit le commandement de la flotte avec le gouvernement d’Alger, et son nom devient Kılıç, l’épée. Kâtib Çelebi appellera toute l’entreprise la campagne de la flotte défaite, sefer-i sıngın donanma.
Il fallait une flotte avant le printemps. En novembre, on décide de construire cent navires, cinquante sur les côtes de Roumélie et cinquante sur celles d’Anatolie, et l’on ouvre des chantiers dans une vingtaine de sites, notamment à Istanbul, Gelibolu, İzmit et Sinop, mais aussi à Semendire sur le Danube et sur la Sakarya. Avec les galères de l’arsenal impérial, cent trente-quatre bâtiments sortent en cinq ou six mois, et le 13 juin 1572 Kılıç Ali prend la mer avec 250 galères, auxquelles s’ajoutent les embarcations de quelque trois cents capitaines volontaires. Colin Imber a reconstitué en 1996 ce chantier d’hiver à partir des registres des affaires importantes, et Bülent Arı et Luca Zan, qui l’ont relu sous l’angle de la gestion, n’y trouvent guère d’innovation, à la différence de ce que l’on observe ensuite à l’Arsenal de Venise. Peçevi prête au grand vizir Sokollu Mehmed Pacha une phrase restée fameuse, selon laquelle la puissance de l’État permettrait de forger des ancres d’argent, de tresser des cordages de soie et de tailler des voiles dans le satin, et il ajoute que le chantier fut payé sans impôt extraordinaire. Yıldırım rappelle que Peçevi écrivait au XVIIᵉ siècle, sous des gouvernements qui pressuraient les contribuables, et que l’éloge visait aussi son propre temps ; lui-même décrit au contraire des matériaux et une main-d’œuvre levés sur les provinces par une fiscalité très dure, et tient cette charge pour la conséquence la plus durable de la défaite.
La crise débordait la marine. Michel Lesure, qui publiait en 1972 un recueil de documents tirés pour une large part d’archives turques encore inexploitées, décrivait des désertions, des révocations, la concussion de responsables locaux et des agitations grecques et albanaises que Venise armait, au point que Selim fit réorganiser dès décembre 1571 les forteresses de la région. Le retour de la flotte, le 26 novembre 1571, donna lieu à un autre comptage, et l’on fit l’appel des cavaliers timariotes revenus de campagne dans cinq sandjaks d’Anatolie, Saruhan, Amasya, Çorum, Canik, Karahisarışarkî, dont le registre, coté Maliyeden Müdevver 15324 aux archives ottomanes d’Istanbul, dénombre environ cinq cents hommes.
« Il semblait que les Turcs eussent gagné »
Voltaire a donné au scepticisme sa formule. Au chapitre CLX de l’Essai sur les mœurs, après avoir compté plus de cent cinquante bâtiments turcs perdus et raconté la tête d’Ali arborée sur son propre pavillon, il demande quel fut le fruit de la victoire, constate que Venise ne gagna aucun terrain et que Tunis fut reprise en 1574, et conclut qu’il semblait que les Turcs eussent gagné la bataille de Lépante. La paix séparée que Venise signe le 7 mars 1573, le jour même où la Ligue est renouvelée à Rome, lui fournit des arguments. Güneş Işıksel, qui l’a étudiée en 2023 à partir des dépêches du baile Marcantonio Barbaro et du texte turc conservé à l’Archivio di Stato de Venise, en détaille les clauses. Venise verse 300 000 ducats, renonce à Chypre et donc aux 8 000 ducats qu’elle payait chaque année pour l’île, voit passer de 500 à 1 500 ducats le tribut de Zante et cède le château de Sopot, en Albanie. Özgür Oral a montré en 2022 que la somme, souvent qualifiée d’indemnité de guerre, est désignée dans les deux langues comme un paiement, sur le modèle de celui de 1540, et que le mot d’indemnité est un anachronisme. Baumgart et Yıldırım ajoutent une limitation de la flotte vénitienne à soixante galères, que l’analyse des clauses par Işıksel ne mentionne pas.
L’autre camp a des arguments du même poids. Fernand Braudel invitait, avant d’ironiser sur Lépante à la suite de Voltaire, à regarder la situation d’avant la bataille. La victoire, écrivait-il dans La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, mettait fin à une longue dépression et à un complexe d’infériorité de la chrétienté devant une suprématie turque bien réelle, et Baumgart en retenait une phrase, « l’enchantement de la puissance turque est brisé ». Côté chrétien, la victoire a aussi laissé une institution. Pie V, qui en reçoit la nouvelle au matin du 22 octobre selon la Britannica, établit en 1572 une fête de Sainte-Marie de la Victoire que Grégoire XIII transforme en fête de Notre-Dame du Rosaire. Andrew Hess a répondu à Braudel en 1972 dans Past & Present que la puissance navale ottomane avait survécu au désastre, et Ronald Jennings, en 1993, qu’aucun des vainqueurs n’avait occupé un territoire ni tiré d’avantage stratégique, tandis que les Ottomans gardaient Chypre. Yıldırım, en 2007, tient les deux bouts. La défaite a stupéfié Istanbul sans l’abattre, selon lui, mais elle clôt l’époque des campagnes navales rapides menées depuis la fin du XVᵉ siècle, et la marine ottomane entre ensuite dans une longue période d’inaction jusqu’à la guerre de Crète, ouverte en 1645. Peçevi lui-même rapporte qu’en 1572, au large de Coron, les musulmans renoncèrent à pousser l’engagement par crainte de revivre l’année précédente, et la recension de l’Académie des sciences d’outre-mer résume Lesure en notant que, la même année, Don Juan évita le combat. Les deux flottes, cet été-là, se sont surtout évitées.
L’argument le plus souvent opposé à Braudel vient d’Istanbul. Le grand vizir Sokollu Mehmed Pacha aurait dit au baile de Venise qu’en prenant Chypre les Ottomans avaient coupé un bras à la République, alors qu’à Lépante les chrétiens n’avaient fait que leur raser la barbe, laquelle repousse plus drue. Baumgart la tirait en 1971 d’une biographie de Don Juan publiée à Gotha en 1865 par Wilhelm Havemann, et la donnait comme un mot adressé aux Vénitiens à Constantinople, sans nommer l’orateur. Yıldırım la cite d’après l’histoire ottomane d’İsmail Hakkı Uzunçarşılı, comme une conversation entre Sokollu et Barbaro. Aucune des sources consultées ne la rattache à une dépêche datée, alors que les lettres de Barbaro sont conservées à Venise, et l’étude de Işıksel sur les négociations de 1573, fondée sur ces lettres, n’en fait pas état. Le baile, tenu reclus pendant la guerre, a laissé une autre image, signée de sa main. Négocier avec les Turcs, écrit-il dans sa relation au Sénat, revient à jouer avec une boule de verre qu’il ne faut ni renvoyer trop fort ni laisser tomber, parce qu’elle se brise dans les deux cas. La formule de la barbe est peut-être authentique, mais sa première attestation écrite demeure introuvable dans les travaux consultés.
Pour aller plus loin
La conquête ottomane de Chypre et le siège de Famagouste, achevé en août 1571, expliquent pourquoi Venise avait accepté d’entrer dans la Ligue. La captivité de Cervantès à Alger, de 1575 à 1580, et l’histoire des corsaires barbaresques, dont Kılıç Ali fut l’un des chefs, prolongent ce dossier du côté de la course, tandis que le premier siège de Vienne, en 1529, montre la même armée ottomane aux limites de sa saison de campagne.
On présente souvent Lépante comme la plus grande bataille navale du XVIᵉ siècle. Le 7 octobre 1571, près de la côte ouest de la Grèce, la flotte de la Sainte Ligue, réunie par le pape avec l’Espagne et Venise, écrase la flotte de l’Empire ottoman. Mais quand on cherche à compter les navires, les soldats et les morts, les chiffres ne s’accordent presque jamais.
Une phrase écrite pour défendre une main
La phrase la plus citée sur Lépante vient de Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte. Il y voit « la plus haute occasion » qu’aient connue les siècles passés et à venir. Il l’écrit en 1615 pour répondre à un rival qui s’était moqué de son âge et de sa main abîmée. Cervantès avait combattu à Lépante comme soldat, malgré la fièvre. Il avait reçu deux balles dans la poitrine et une à la main gauche, restée paralysée.
Plus tard, pour obtenir un poste, il écrit qu’il a perdu cette main, ce qui est exagéré. Il affirme aussi avoir participé à une campagne en 1572, alors que des listes de soldats montrent que sa compagnie était restée en Sicile. Le témoin le plus célèbre de la bataille arrangeait donc un peu ses souvenirs.
Combien de navires ?
Les historiens ottomans eux-mêmes ne sont pas d’accord sur leur propre flotte. Selon les auteurs, elle compte 170, 184, 250 ou plus de 300 navires. Ces chroniqueurs écrivent des dizaines d’années après la bataille et se recopient entre eux.
Les historiens d’aujourd’hui donnent eux aussi des chiffres différents. Certains comptent seulement les galères de combat, d’autres tous les bateaux. Certains comptent seulement les soldats, d’autres ajoutent les rameurs, souvent des esclaves ou des condamnés enchaînés aux bancs. On peut retenir qu’il y avait environ deux cents à deux cent cinquante galères dans chaque camp.
Une journée de combat
La flotte ottomane était fatiguée par six mois de campagne. Beaucoup de soldats étaient rentrés chez eux avant l’hiver. Le chef le plus expérimenté, Uluç Ali, conseillait de rester à l’abri dans le golfe. L’amiral Ali Pacha a refusé, car il avait reçu l’ordre de combattre.
La bataille commence vers midi et finit au coucher du soleil. Devant la ligne chrétienne, six grands navires vénitiens chargés de canons tirent sur les Ottomans. Au centre, le navire d’Ali Pacha et celui de Don Juan, le chef chrétien, s’accrochent l’un à l’autre. Ali Pacha est tué. Seul Uluç Ali parvient à s’enfuir avec une trentaine de navires.
Personne n’a compté les rameurs
Les bilans des morts vont de 8 000 à 30 000 du côté ottoman, selon les auteurs. Environ 15 000 rameurs chrétiens enchaînés sur les navires ottomans sont libérés. Mais les rameurs morts, eux, ne sont presque jamais comptés. Les registres ottomans gardent surtout le nom des officiers remplacés après la bataille.
Une flotte reconstruite en un hiver
À Istanbul, le sultan Selim II apprend la défaite le 23 octobre. Un juriste religieux déclare que ceux qui se sont noyés en fuyant ont mérité la colère de Dieu. Uluç Ali devient grand amiral sous un nouveau nom, Kılıç Ali, ce qui veut dire « l’épée ». Pendant l’hiver, des chantiers s’ouvrent dans une vingtaine de ports. En juin 1572, une nouvelle flotte de 250 galères reprend la mer.
Une victoire pour rien ?
En 1573, Venise signe la paix avec les Ottomans. Elle abandonne l’île de Chypre et paie 300 000 ducats. Au XVIIIᵉ siècle, le philosophe Voltaire en conclut qu’on aurait pu croire que les Turcs avaient gagné. D’autres historiens répondent que la victoire a mis fin à la peur d’une flotte ottomane invincible.
Une phrase célèbre est attribuée au grand vizir ottoman. Les Ottomans auraient coupé un bras à Venise en prenant Chypre, alors qu’à Lépante les chrétiens leur auraient seulement rasé la barbe, qui repousse. Personne n’a encore retrouvé le document d’époque où elle aurait été écrite. Le diplomate vénitien présent à Istanbul a laissé une autre image : négocier avec les Ottomans, disait-il, c’est jouer avec une boule de verre qu’il ne faut ni renvoyer trop fort ni laisser tomber.
Après le retour de la flotte, en novembre 1571, on compte les cavaliers revenus de la campagne dans cinq provinces d’Anatolie. Le registre en trouve environ cinq cents.
Les chiffres donnés par chaque chroniqueur, les registres d’Istanbul, la paix de 1573 et l’origine de la phrase sur la barbe et le bras occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Miguel de Cervantes, Segunda parte del ingenioso caballero don Quijote de la Mancha, Madrid, Juan de la Cuesta, 1615 (même presse que la première partie, selon l’Encyclopaedia Britannica), « Prólogo al lector » (« la más alta ocasión que vieron los siglos pasados, los presentes, ni esperan ver los venideros ») passage cité d’après L. Ferrario de Orduna et S. García Ramírez ; exemplaire non consulté
- Miguel de Cervantes, Novelas exemplares, Madrid, Juan de la Cuesta, 1613, « Prólogo al lector » (autoportrait et « la más memorable y alta ocasión ») édition décrite par la Real Academia Española (facsimilé de 1917-1923, rééd. 1981) ; passage cité d’après S. García Ramírez (2024)
- Alonso Fernández de Avellaneda (pseudonyme), Segundo tomo del ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha, Tarragone, Felipe Roberto, 1614, prologue (« y digo mano, pues confiesa de sí que tiene sola una ») d’après L. Ferrario de Orduna, qui cite l’édition M. de Riquer (1967) ; impression décrite par la Biblioteca Nacional de España
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Sources primaires (suite)
- Información de Madrid, 1578, enquête sur les services de Miguel de Cervantes devant Francisco de Yepes, témoignages sur la fièvre, le poste de l’esquif et les blessures de Lépante ; témoignage d’Antonio Godínez de Monsalve sur Navarino, fol. 10v ; autres folios Archivo General de Indias, Séville, Patronato, 253, R.1 ; cité d’après A. Nievas Rojas (2022) et S. García Ramírez (2024)
- Miguel de Cervantes, mémoire au Conseil des Indes, 1590 (« perdió una mano de un arcabuzazo ; y el año siguiente fue a Navarino »), fol. 1r Archivo General de Indias, Séville, Patronato, 253, R.1 ; cité d’après A. Nievas Rojas (2022)
- Kâtib Çelebi, Tuhfetü’l-kibâr fî esfâri’l-bihâr, Istanbul, 1141 de l’hégire (1728-1729), p. 92 (désertions, compétence d’Ali Pacha, rameurs musulmans et chrétiens), p. 95, p. 140 (lettre d’Uluç Ali reçue le 23 octobre 1571) cité d’après O. Yıldırım (2007) et İ. Bostan (2000)
- İbrahim Peçevi, Tarih-i Peçevi, Istanbul, 1283 de l’hégire (1864 selon O. Yıldırım, 1866 selon A. Hess), t. I, p. 260 (mot prêté à Sokollu sur les ancres d’argent) et p. 496-500 (récit de la campagne, 190 navires et 20 000 hommes perdus) cité d’après O. Yıldırım (2007) et İ. Bostan (2000)
- Selânikî Mustafa Efendi, Tarih-i Selânikî, Istanbul, Matbaa-i Âmire, 1281 de l’hégire (1864), p. 49 et 104 (184 navires, levée forcée des soldats des forteresses) cité d’après O. Yıldırım (2007)
- Solakzâde Mehmed Hemdemî, Tarih-i Solakzâde, Istanbul, Mahmud Bey Matbaası, 1297 de l’hégire (1879), p. 593-594 (250 galères, fuite d’Uluç Ali avec trente ou quarante galères) cité d’après O. Yıldırım (2007)
- Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, chapitre CLX (plus de cent cinquante bâtiments perdus, « Il semblait que les Turcs eussent gagné la bataille de Lépante ») passage signalé par W. Baumgart (1971), qui renvoie aux Œuvres complètes, t. 11, Paris, 1875, p. 275 ; texte du chapitre contrôlé sur une transcription en ligne de l’édition Moland
- Mühimme defteri 12, hükümler 208 et 786 (réquisition de rameurs et convocation des sipahis, février-mars 1571) et hüküm 1089 (annulation des avancements accordés après la bataille) Cumhurbaşkanlığı Devlet Arşivleri Başkanlığı, Osmanlı Arşivi, Istanbul ; cité d’après İ. Bostan (2000)
- Mühimme defteri 16, hükümler 40 et 649 (hivernage prévu de 150 navires à Kotor, août 1571) et 139 et 144 (garde des côtes de Morée, 24 octobre 1571) Osmanlı Arşivi, Istanbul ; cité d’après İ. Bostan (2000)
- Kâmil Kepeci 223, registre de brevets (ruûs defteri), p. 134-202 (itinéraire de la flotte) et p. 4-88 (nominations faites par Pertev Pacha à Lépante le 17 octobre 1571) Osmanlı Arşivi, Istanbul ; cité d’après İ. Bostan (2000)
- Fatwa d’Ebussuud Efendi sur les combattants noyés en fuyant, A.NŞT 1066, p. 3 Osmanlı Arşivi, Istanbul ; cité d’après İ. Bostan (2000)
- Maliyeden Müdevver 15324, appel des sipahis revenus avec la flotte dans les sandjaks de Saruhan, Amasya, Çorum, Canik et Karahisarışarkî, après le 26 novembre 1571 Osmanlı Arşivi, Istanbul ; cité d’après İ. Bostan (2000)
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- ‘Ahdnâme de Selim II à Venise, mars 1573 (300 000 ducats, fin des 8 000 ducats annuels pour Chypre, tribut de Zante porté de 500 à 1 500 ducats, cession de Sopot) Archivio di Stato di Venezia, Documenti turchi, 818 ; cité d’après G. Işıksel (2023)
- Marcantonio Barbaro, dépêches au Sénat et aux Dix, janvier-mars 1573 Archivio di Stato di Venezia, Senato, Secreta, Archivio proprio Costantinopoli, 6-7 ; cité d’après G. Işıksel (2023)
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