Dans le journal de la Chambre des communes, la séance du samedi 6 janvier 1648 occupe deux pages, et deux de ses entrées se répondent sans le savoir. Vers le milieu figure un rapport sur le député William Prynne, sommé de dire s’il reconnaît un pamphlet qui dénonce l’intention de la « junte » de « déposer et exécuter Charles Stuart, leur roi légitime ». Le greffier recopie sa réponse, selon laquelle il ne répondra pas tant qu’une « autorité légitime » ne le lui aura pas commandé. Tout en bas, une ligne note que l’acte érigeant une Haute Cour de justice pour juger le roi a été lu pour la troisième fois et adopté. Aucun décompte de voix n’accompagne la mention, aucun nom de scrutateur. Quatorze jours plus tard, dans Westminster Hall, Charles Iᵉʳ oppose à ses juges la même exigence d’une autorité légitime, presque dans les mêmes mots.
« Sous Dieu, l’origine de tout pouvoir juste »
Ce 6 janvier « 1648 » est notre 6 janvier 1649. L’Angleterre, restée au calendrier julien, fait commencer l’année civile au 25 mars, et toutes les dates qui suivent sont données dans ce style julien (a. s.), le millésime ramené au 1ᵉʳ janvier. La Chambre qui vote ce samedi-là a été taillée par l’armée. Le 6 décembre précédent, des régiments ont occupé les abords de Westminster, et le colonel Thomas Pride s’est posté à l’entrée des Communes avec une liste de députés à écarter, guidé par un lord rallié, Thomas Grey of Groby, qui lui désignait les visages qu’il ne connaissait pas. D’après l’historien Andrew Hopper, quarante-cinq députés sont alors emprisonnés et cinquante-six seulement, réputés favorables à l’armée, sont d’abord admis à siéger.
Le 4 janvier, portes closes, cette assemblée réduite vote trois déclarations que son journal transcrit à la suite. Le peuple y est dit « sous Dieu, l’origine de tout pouvoir juste », les Communes, élues par lui, y détiennent « le pouvoir suprême » dans la nation, et ce qu’elles adoptent a force de loi même sans le consentement du roi ni celui de la Chambre des pairs. Deux jours plus tard, l’acte du 6 janvier en tire la conséquence. Son préambule accuse Charles Stuart d’avoir voulu renverser « les lois et libertés anciennes et fondamentales » de la nation pour y installer un gouvernement arbitraire et tyrannique, puis il nomme les juges. On en compte 135, nom par nom, dans l’édition des actes de l’Interrègne publiée par Charles Firth et Robert Rait en 1911. Philip Baker, pour le History of Parliament, parle d’une cour de 156 civils et militaires, dont 101 auraient assisté à au moins une séance ; nous retenons 135, le seul chiffre qui se vérifie sur le texte de l’acte. Vingt commissaires suffisent à former la cour, et une dernière clause borne l’autorité ainsi créée à un mois, « et pas davantage ».
Le premier nom de la liste est celui de Thomas Fairfax, général en chef de l’armée. Le journal de la cour le montre présent le 8 janvier à une réunion préparatoire dans la Chambre peinte du palais, après quoi il cesse de paraître. Certains commissaires, selon Hopper, avaient été désignés sans leur consentement. Aucun juge des cours supérieures n’accepte de siéger, et la présidence échoit à John Bradshaw, un serjeant at law, l’ordre le plus élevé des avocats, venu de la justice du Cheshire, que la cour nomme formellement lord président le 12 janvier.
Westminster Hall, peu après deux heures
Le samedi 20 janvier, le sergent d’armes entre à cheval dans la grande salle de Westminster, la masse à la main, escorté de six trompettes montés, et le procès est proclamé à l’extrémité sud de la salle au son des trompettes et des tambours. Bradshaw prend place peu après deux heures. Le compte rendu autorisé, A Perfect Narrative, imprimé la même année pour le libraire John Playford, compte « environ soixante-dix » membres présents. Le roi entre le chapeau sur la tête et s’assied dans le fauteuil de velours cramoisi qu’on a placé devant lui. Bradshaw, de son côté, a pris ses précautions. L’Ashmolean Museum d’Oxford conserve un chapeau à large bord, donné au musée en 1715, dont le cuir pelé laisse voir une armature de bandes de métal, et que le musée présente comme celui du président de la cour.
Le solliciteur général John Cook accuse « Charles Stuart, ici présent » au nom des Communes et de tout le peuple d’Angleterre, et le greffier lit la charge. Le texte part d’une définition, celle d’un roi investi d’un « pouvoir limité » pour gouverner selon les lois du pays, et l’accuse d’avoir voulu s’arroger un pouvoir illimité et tyrannique, puis d’avoir, pour y parvenir, levé la guerre contre le Parlement et le peuple qu’il représente. Il énumère ensuite les lieux et les jours de cette guerre, Beverley le 30 juin 1642, Nottingham le 24 août où le roi a dressé son étendard, Edgehill le 23 octobre, et ainsi jusqu’à Naseby, le 14 juin 1645, avant d’imputer au roi la reprise des hostilités en 1648 dans le Kent, l’Essex, le Surrey et d’autres comtés, ainsi que les commissions qu’il entretient encore auprès du comte d’Ormond et des « rebelles irlandais ». La conclusion le désigne comme « tyran, traître, meurtrier, et ennemi public et implacable de la république d’Angleterre ». Le Perfect Narrative note que le roi a souvent souri pendant la lecture, et surtout à ces mots. Il note aussi que le pommeau de sa canne s’est détaché et que, personne ne le ramassant, Charles s’est baissé lui-même. Sommé de répondre, le roi pose une question. Il veut savoir par quel pouvoir on l’a tiré de l’île de Wight, où il négociait avec les deux Chambres, « par quelle autorité, j’entends légitime », car il existe « beaucoup d’autorités illégitimes dans le monde, les voleurs et les brigands de grand chemin ». Il tient sa charge, dit-il, « de Dieu, par une ancienne et légitime descendance », et ne la trahira pas pour répondre à une autorité « nouvelle et illégitime ». Bradshaw lui rétorque que la cour siège au nom du peuple d’Angleterre, « dont vous êtes le roi élu ». Le roi nie. Le royaume, réplique-t-il, est héréditaire « depuis près de mille ans ».
Un peintre a probablement pris des croquis dans la salle. Le portrait de Charles à son procès par Edward Bower, huile sur toile de 131,1 sur 99,2 centimètres signée et datée 1648, conservée dans la Royal Collection sous le numéro RCIN 405913, montre le roi assis dans le fauteuil cramoisi qu’il occupa à chaque audience. Le Royal Collection Trust précise que Bower travaillait vraisemblablement pour les adversaires du roi, et qu’une autre version passe traditionnellement pour avoir été peinte pour John Carew, l’un des signataires de l’arrêt de mort.
Le roi invoque les libertés de ses sujets
Le 21 mars 1610, dans la salle des banquets de Whitehall, Jacques Iᵉʳ, le père de Charles, avait déclaré aux deux Chambres que les rois sont des dieux sur la terre. Une relation manuscrite de ce discours est conservée aux Archives nationales britanniques sous la cote SP 14/53, f. 43r, et le texte imprimé dans ses Workes précise que les rois, « à juste titre appelés des dieux », jugent tous leurs sujets en toutes causes, « et pourtant comptables envers nul autre que Dieu seul ». Son fils a fait peindre la doctrine au plafond de la Banqueting House de Whitehall. Commandées à Rubens en 1629 et installées en 1636, les toiles montrent l’union des couronnes et l’apothéose de Jacques, et Historic Royal Palaces les rattache à la croyance des Stuarts dans le droit divin des rois. Dans l’Europe de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, un roi qui professe cette doctrine ne peut, en bonne logique, reconnaître aucun juge humain.
À la lecture des audiences, on est pourtant frappé par la place que les lois du royaume tiennent dans la défense de Charles. Dès le 20 janvier, il réclamait une autorité fondée sur l’Écriture ou, à défaut, « sur les constitutions du royaume », et faisait observer qu’il ne voyait dans la salle aucune Chambre des lords. Le lundi 22, il déclare que la charge ne vaut pas « un fétu » à ses yeux, que c’est « la liberté du peuple d’Angleterre » qu’il défend, et il se pose en gardien des « lois fondamentales » face à une cour dont il n’a jamais entendu parler. Ce vocabulaire est celui de la common law, le droit coutumier anglais fait de précédents, et ce sont les arguments d’un juriste qui sortent de la bouche de l’oint du Seigneur. Bradshaw lui reproche de désavouer la cour « pour la troisième fois » et d’avoir écrit ses intentions « en caractères de sang » dans tout le royaume. Selon le décompte que rappelle Hopper, la cour a offert au roi entre neuf et douze occasions de plaider.
Philip Baker a donné la clé de ce refus. Plaider coupable ou non coupable revenait à reconnaître, au moins tacitement, la suprématie d’une Chambre des communes qui avait voté l’acte sans les lords, et donc à accepter un nouveau partage du fondement légitime du pouvoir en Angleterre. Répondre, c’était reconnaître le juge, et reconnaître le juge, c’était admettre que la Chambre basse, seule, sans les pairs et sans le roi, pouvait faire la loi, ce que la déclaration du 4 janvier affirmait précisément et ce que Charles, s’il tenait à ce qu’il avait professé pendant vingt-quatre ans de règne, ne pouvait concéder sans cesser d’être le roi qu’il prétendait être. Son silence a fait du procès, toujours selon Baker, un désastre pour ceux qui l’avaient voulu.
Michael Walzer, à propos de Louis XVI, a distingué deux sortes de régicides, celui des prétendants et de leurs agents, qui laisse intacts la mystique monarchique et le droit divin, et celui que des révolutionnaires veulent public et réglé pour détruire cette mystique ; la traduction française de son livre, parue chez Payot en 1989, reproduit sa controverse avec Ferenc Fehér. Par sa forme, Westminster Hall relève de la seconde espèce. Bernard Cottret, qui fait courir la révolution anglaise de 1603 à 1660, inscrit de son côté ces audiences dans une crise ouverte dès l’avènement de Jacques Iᵉʳ.
Une dame masquée dans la galerie
Le samedi 27 janvier, Bradshaw siège en robe écarlate, et soixante-sept membres répondent à l’appel après lui. Le compte rendu autorisé glisse au milieu de son discours une note. « Ici, une dame malignante interrompit la cour (en disant, pas la moitié du peuple), mais on la fit vite taire. » Le mot désigne alors les partisans du roi, et le texte, qui donne pourtant le nombre exact des membres présents, n’attribue aucun nom à cette femme.
Celui qu’on lui prête depuis est le nom d’Anne Fairfax, l’épouse du général absent, et les versions divergent sur presque tout le reste. Le cours en ligne du département de formation continue d’Oxford la décrit masquée, le 27 janvier, et indique qu’on pensait alors qu’il pouvait s’agir d’elle. La version que reprend Philip Baker, sans la dater, dédouble l’incident. Lady Fairfax aurait d’abord lancé que son mari « avait trop d’esprit pour être là », puis protesté que « ni la moitié ni le quart du peuple d’Angleterre » ne soutenait la procédure. Baker juge l’histoire « quelque peu apocryphe », tout en tenant pour exact le sentiment qu’elle exprime, puisque la grande majorité des Anglais et bien des parlementaires désapprouvaient le procès. On peut tenir pour sûr qu’une femme a crié dans la galerie le 27 janvier, et aucun document officiel de 1649 ne la nomme.
Dumas, en 1845, a placé d’Artagnan dans la galerie de Vingt ans après pour l’entendre.
Le même jour, le roi demande à être entendu devant les lords et les Communes réunis dans la Chambre peinte avant toute sentence. La cour se retire une demi-heure dans la salle de la Cour des pupilles, revient, et refuse en invoquant la « grande vieille charte d’Angleterre », qui interdit aux juges de différer la justice autant que de la refuser. La sentence, telle que la donnent les Historical Collections de John Rushworth, condamne Charles Stuart, « comme tyran, traître, meurtrier et ennemi public du bon peuple de cette nation », à mourir « par la séparation de sa tête d’avec son corps ». D’après les Archives nationales britanniques, la décision avait été arrêtée la veille, le 26 janvier. Hopper fait observer que cinquante-neuf commissaires ont signé l’arrêt de mort mais que dix autres, présents le 27, se sont levés en signe d’approbation, ce qui porte le nombre des régicides à soixante-neuf.
Un roi plus utile vivant que mort ?
Depuis que J. G. Muddiman a publié en 1928 le journal des greffiers, conservé à Kew sous la cote SP 16/517, la plupart des historiens citent ce volume de cinquante-neuf feuillets, presque identique au texte imprimé plus tard dans les State Trials. On y a longtemps lu un procès joué d’avance. Dans une série d’articles ouverte en 2001 et dont le plus discuté paraît dans l’English Historical Review en 2003, Sean Kelsey a renversé la perspective. Le procès y devient, selon ses termes, une forme élaborée de « négociation publique », destinée à arracher au roi l’abandon de son droit de veto, la charge aurait été volontairement faible, et une partie des commissaires aurait cherché jusqu’au bout une autre peine que la mort. Dans le volume collectif dirigé par Jason Peacey en 2001, où Kelsey publiait son premier texte sur le procès, John Adamson ajoutait la peur d’une coalition royaliste en voie de formation en Irlande, qui faisait du roi vivant, seul capable d’en arrêter la mobilisation, un atout pour les chefs de l’armée.
Le camp de Kelsey dispose de témoins. Après la Restauration, le commissaire Thomas Waite a déclaré que son protecteur, Grey of Groby, deuxième signataire de l’arrêt, doutait encore le 28 janvier que le roi dût mourir, et que beaucoup n’avaient signé que le 29. Richard Ingoldsby a affirmé que Cromwell lui avait guidé la main sur le parchemin. Ces témoignages ont été prononcés entre 1660 et 1662 par des hommes qui jouaient leur vie devant les juges de Charles II, menacés d’être pendus, éviscérés et écartelés.
Clive Holmes et Mark Kishlansky tiennent ces dépositions pour suspectes. Ils ont répliqué à Kelsey en 2010, l’un dans le Historical Journal, l’autre dans l’English Historical Review. Pour eux, Kelsey surestime la position du roi, gonfle des tentatives de négociation de dernière minute et se fie trop aux nouvellistes royalistes mal informés, alors que le procès, à leurs yeux, était mené pour de bon. Kishlansky soutient que la mission du comte de Denbigh auprès du roi à Windsor, le 25 décembre 1648, présentée depuis l’époque victorienne comme sa dernière chance, n’a jamais eu lieu, et que la menace irlandaise n’était qu’un tigre de papier. Holmes s’appuie sur la Remonstrance de l’armée, approuvée par le conseil des officiers à St Albans en novembre 1648, qui réclamait une « justice exemplaire par une peine capitale contre le principal auteur » des guerres. Kelsey y lit une formule ambiguë, puisque le roi n’y est pas nommé, et Holmes une phrase parfaitement claire pour les contemporains ; il est revenu sur ce texte en 2019, un an après une réplique de Kelsey publiée dans History.
Une lacune pèse sur tout le débat. Aucune lettre de Cromwell ne subsiste entre la purge du 6 décembre 1648 et l’exécution du 30 janvier, si bien que l’on ne peut dater le moment où il s’est résolu à la mort du roi. Hopper, qui a présenté les deux lectures aux Archives nationales en 2014, conclut qu’on imagine mal un souverain du XVIIᵉ siècle jugé en public sans que ses juges soient sûrs d’aller jusqu’à la peine capitale, et que les délais servaient probablement la publicité du procès plus qu’une issue négociée, tout en admettant que le doute a pu survivre chez certains commissaires.
Hacker, Juxon et l’homme masqué
Le mardi 30 janvier, qui est le 9 février dans le calendrier grégorien déjà suivi en France, le roi traverse à pied le parc de Saint-James vers dix heures, précédé et suivi d’un régiment d’infanterie, drapeaux déployés et tambours battants. Il a communié, refuse de dîner, boit un verre de vin de Bordeaux et mange un morceau de pain vers midi. On le conduit à travers la Banqueting House, sous le plafond de Rubens dont Historic Royal Palaces rappelle qu’il fut l’un des derniers spectacles offerts au roi, jusqu’à l’échafaud dressé contre la façade, tendu de noir, la hache et le billot posés au milieu, des compagnies de fantassins et des escadrons de cavalerie massés d’un côté vers King Street et de l’autre vers Charing Cross. Charles demande au colonel Francis Hacker s’il n’y a pas de billot plus haut. Comprenant que la foule ne l’entendra pas, il s’adresse au colonel Matthew Thomlinson, chargé de sa garde, et aux quelques hommes qui prennent son discours en sténographie.
Le texte imprimé « par autorité spéciale » chez Peter Cole, que reprendront les recueils postérieurs, conserve ce qu’il dit. Un gentilhomme touche la hache, et le roi l’interrompt pour lui demander de ne pas l’émousser. La liberté du peuple, explique-t-il, consiste à avoir un gouvernement et des lois qui lui garantissent sa vie et ses biens, et « ce n’est pas d’avoir part au gouvernement », car « un sujet et un souverain sont choses tout à fait différentes ». Il se dit « le martyr du peuple ». Il remet son George, le joyau de l’ordre de la Jarretière, à l’évêque William Juxon avec un seul mot, « Remember », et une note marginale, dans la réimpression de 1689 consultée ici, avance qu’il s’agissait sans doute de le faire parvenir au prince. Le bourreau, masqué, tranche la tête d’un seul coup.
L’imprimé de Cole, un in-quarto de quatorze pages enregistré sous le numéro C2792 du catalogue de Wing, a connu neuf éditions selon l’English Short Title Catalogue. Son imprimeur n’avait rien d’un royaliste. Le Worcester College d’Oxford le décrit comme un radical aux attaches possibles avec les Niveleurs, ce qui n’a pas empêché un mandat d’arrêt d’être lancé contre lui et deux autres libraires le 19 novembre 1649, pour avoir imprimé un récit du procès interdit par la république. Le nom du bourreau, lui, n’a jamais été établi. Richard Brandon, le bourreau ordinaire de Londres, meurt en juin 1649, et un libelle anonyme, The Confession of Richard Brandon, que George Thomason a daté sur son exemplaire du 25 juin, lui fait avouer le coup sur son lit de mort, mais la notice de la Folger Shakespeare Library rappelle que son authenticité est loin de faire l’unanimité. Le gémissement de la foule que l’on cite partout vient de Philip Henry, qui avait dix-sept ans et se tenait dans la rue, trop loin, dit-il, pour rien entendre. Son récit commence par « je m’en souviens bien », et c’est un souvenir écrit après coup que publie en 1882 l’édition de Matthew Henry Lee.
L’Eikon Basilike, recueil de méditations et de prières placé dans la bouche du roi, était en vente dès le jour de l’exécution selon le Royal Collection Trust, qui en compte trente-cinq éditions en Angleterre pour la seule année 1649, et vingt-cinq ailleurs en Europe ; l’idée qu’un ecclésiastique, John Gauden, en ait tenu la plume apparaît dans les années 1690, et l’on y voit aujourd’hui une collaboration entre Gauden et le roi. L’arrêt de mort a suivi un autre chemin. Écrit à l’encre ferrogallique sur une seule membrane de parchemin, daté du 29 janvier, il porte les signatures et les sceaux de cinquante-neuf commissaires, dont Cromwell. À la Restauration, il a servi à identifier les régicides, et les Lords l’ont fait restituer le 31 juillet 1660. Il est inscrit depuis 2011 au registre britannique de la Mémoire du monde de l’UNESCO.
Le récit officiel des audiences devait être présenté aux Communes dès le 5 février 1649. William Say ne le dépose que le 12 décembre 1650, et la Chambre ordonne de le conserver parmi les archives du Parlement pour en transmettre la mémoire à la postérité, puis de le recopier sur un rouleau de parchemin déposé à la Chancellerie, ce qui est fait au début de mars 1651 sous la signature du greffier John Phelps. En juillet 1660, le gouvernement de Charles II, lancé à la poursuite des régicides, fait sortir ce rouleau de la Chancellerie ; il n’y est jamais retourné et repose depuis dans les archives de la Chambre des lords, au palais de Westminster.
Pour aller plus loin
La Fronde offre le contrepoint parisien de ces semaines, la cour de Louis XIV ayant fui la capitale dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649 du calendrier grégorien, une dizaine de jours avant que les Communes votent l’acte. La conspiration des poudres de 1605 montre un Jacques Iᵉʳ menacé dans sa personne par des conjurés catholiques, et les procès des régicides, après la Restauration de 1660, prolongent cette histoire du côté des juges devenus accusés.
En janvier 1649, à Londres, le roi Charles Iᵉʳ est jugé par un tribunal créé spécialement pour lui, condamné à mort et décapité. Charles croyait tenir son pouvoir de Dieu seul, une idée qu’on appelle le droit divin. Son procès pose donc une question très simple, et très difficile à résoudre à l’époque, celle de savoir qui peut juger un roi.
Un tribunal voté par une seule chambre
Le roi a perdu deux guerres contre le Parlement et il est prisonnier de l’armée. En décembre 1648, des soldats empêchent une partie des députés d’entrer à la Chambre des communes. Ceux qui restent sont favorables à l’armée. Les dates données ici sont celles du calendrier qu’utilisaient alors les Anglais.
Le 4 janvier 1649, ces députés déclarent que le peuple est, après Dieu, l’origine de tout pouvoir juste, et que leurs décisions ont force de loi même sans l’accord du roi ni celui de la Chambre des lords. Le 6 janvier, ils créent une Haute Cour de justice pour juger le roi. Le texte nomme 135 juges, dont vingt suffisent pour siéger, et il n’est valable qu’un mois.
Le chef de l’armée, Thomas Fairfax, est nommé en premier. Il assiste à une réunion de préparation, puis ne revient plus. Aucun grand juge du royaume n’accepte de siéger, et c’est un avocat, John Bradshaw, qui préside.
Un roi qui refuse de répondre
Le procès s’ouvre le 20 janvier dans la grande salle de Westminster, devant environ soixante-dix juges. Le roi garde son chapeau. On lit l’accusation, qui lui reproche d’avoir fait la guerre à son peuple et le traite de tyran, de traître et de meurtrier. Le roi sourit.
Il refuse de répondre. Il demande par quelle autorité légitime on le juge, et rappelle qu’il tient sa couronne de Dieu et de ses ancêtres. Quand le président lui dit qu’il est un roi élu par le peuple, il répond que le royaume est héréditaire depuis près de mille ans.
Les jours suivants, il se présente aussi comme le défenseur des lois anciennes du royaume et de la liberté de ses sujets. Le tribunal lui offre entre neuf et douze occasions de plaider, et il les refuse toutes. Répondre aurait voulu dire qu’il reconnaissait ses juges, et donc le droit des députés de faire la loi seuls.
Le président, lui, porte un chapeau renforcé de bandes de métal, que l’on peut voir aujourd’hui dans un musée d’Oxford.
Une femme dans la galerie
Le 27 janvier, jour de la condamnation, une femme crie depuis la galerie que la cour ne parle pas au nom de la moitié du peuple. Le compte rendu officiel ne donne pas son nom. On l’identifie depuis à Anne Fairfax, l’épouse du général, mais un historien juge cette histoire en partie inventée.
Le roi demande à parler devant les deux chambres du Parlement, et on le lui refuse. Il est condamné à avoir la tête tranchée comme tyran, traître, meurtrier et ennemi public. Cinquante-neuf juges signent l’arrêt de mort.
Un procès joué d’avance ?
Les historiens se demandent si la mort du roi était décidée dès le départ. Pour Sean Kelsey, le procès servait d’abord à faire pression sur le roi pour l’obliger à céder, et beaucoup de juges espéraient une autre peine. Clive Holmes et Mark Kishlansky pensent au contraire que le procès était mené pour de bon.
Une partie des témoignages vient d’anciens juges interrogés après 1660, quand le fils du roi est revenu au pouvoir. Ils risquaient la mort et avaient intérêt à dire qu’on les avait forcés. Aucune lettre d’Oliver Cromwell ne subsiste pour les semaines du procès, si bien que l’on ignore à quel moment il s’est décidé.
Le 30 janvier 1649
Le roi traverse à pied le parc de Saint-James, puis la Banqueting House, dont le plafond peint célèbre le pouvoir divin des rois. L’échafaud est dressé contre le bâtiment. Le roi parle aux quelques hommes qui l’entourent, parce que la foule est trop loin pour l’entendre. Il explique que le peuple doit avoir des lois qui protègent sa vie et ses biens, mais qu’un sujet et un souverain sont deux choses différentes, et il se présente comme un martyr. Le bourreau, masqué, le décapite d’un seul coup. On ne sait toujours pas qui il était.
Un livre de prières et de méditations présenté comme l’œuvre du roi, l’Eikon Basilike, connaît trente-cinq éditions en Angleterre dans l’année. L’arrêt de mort et ses cinquante-neuf signatures sont conservés dans les archives du Parlement, à Londres. Après 1660, ce document a servi à retrouver et à poursuivre ceux qui l’avaient signé.
Le détail des audiences, l’histoire du cri dans la galerie et le débat entre historiens sont développés dans l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Journal of the House of Commons, vol. 6, 1648-1651, séance du 4 janvier 1648/9, trois déclarations sur le peuple « origine de tout pouvoir juste » et le pouvoir suprême des Communes, p. 110-111 édition de Londres, His Majesty’s Stationery Office, 1802, British History Online
- Journal of the House of Commons, vol. 6, 1648-1651, séance du samedi 6 janvier 1648/9, réponse de William Prynne, convocation des commissaires dans la Chambre peinte, troisième lecture et adoption de l’acte sans décompte de voix, p. 112-113 édition de Londres, His Majesty’s Stationery Office, 1802, British History Online
- An Act of the Commons of England Assembled in Parliament, for Erecting of a High Court of Justice, for the Trying and Judging of Charles Stuart, King of England, 6 janvier 1648/9, préambule, liste des 135 commissaires, quorum de vingt, validité d’un mois C. H. Firth et R. S. Rait (éd.), Acts and Ordinances of the Interregnum, 1642-1660, Londres, His Majesty’s Stationery Office, 1911, p. 1253-1255
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Sources primaires (suite)
- Trial of the king : journal of proceedings, as they were reported in the House of Commons and attested under the hands of Andrew Broughton and John Phelps, clerks of the High Court of Justice, janvier 1649, volume manuscrit dit « journal de Bradshaw » The National Archives, Kew, SP 16/517
- A Perfect Narrative of the whole Proceedings of the High Court of Justice in the Tryal of the King in Westminster Hall, Londres, imprimé pour John Playford, 1649 ; texte consulté dans la réimpression A Looking-Glass for the Times in the Trial and Martyrdom of King Charles the I, Londres, 1689, qui reproduit aussi la charge des Communes et le discours de l’échafaud avec ses notes marginales EarlyPrint, texte TCP A88534
- King Charls his speech made upon the scaffold at Whitehall-Gate, immediately before his execution, on Tuesday the 30 of Ian. 1648, Londres, Peter Cole, à l’enseigne de la Presse, Cornhill, 1649, 14-[2] p., in-4°, Wing C2792, ESTC R206021 Folger Shakespeare Library, Washington
- The confession of Richard Brandon the hangman (upon his death bed) concerning his beheading his late Majesty, Charles the first, [Londres], 1649, exemplaire de George Thomason annoté « June 25 1649 » Folger Shakespeare Library, notice de catalogue
- Sentence de la Haute Cour de justice contre Charles Stuart, 27 janvier 1648/9 John Rushworth, Historical Collections, vol. VII, p. 1418, reproduite par S. R. Gardiner (éd.), The Constitutional Documents of the Puritan Revolution, 1625-1660, document n° 84
- Jacques Iᵉʳ, discours aux Lords et aux Communes dans la salle des banquets de Whitehall, 21 mars 1609/10, relation manuscrite The National Archives, Kew, SP 14/53, f. 43r ; texte imprimé dans The Workes of the Most High and Mightie Prince, James [lieu et année de l’édition À VÉRIFIER]
- Arrêt de mort de Charles Iᵉʳ, 29 janvier 1648/9, une membrane de parchemin, 43,8 × 21 cm, encre ferrogallique, signatures et sceaux de 59 commissaires Parliamentary Archives, Londres, HL/PO/JO/10/1/297A
- Chapeau attribué à John Bradshaw, cuir à large bord renforcé d’une armature de bandes de métal, donné au musée en 1715 Ashmolean Museum, Oxford, galerie 2 [numéro d’inventaire À VÉRIFIER ; l’identifiant de l’image en ligne porte AN_1836_p_178_21]
- Edward Bower, Charles I (1600-1649) at his Trial, huile sur toile, 131,1 × 99,2 cm, signée et datée 1648 Royal Collection, RCIN 405913
- Eikōn basilikē. The pourtraicture of His Sacred Majestie in his solitudes and sufferings, [Londres], 1649 Royal Collection, RCIN 1098473
- Pierre Paul Rubens, plafond de la Banqueting House, trois toiles principales (L’Union des couronnes, L’Apothéose de Jacques Iᵉʳ, Le Règne pacifique de Jacques Iᵉʳ), commandé en 1629, installé en 1636 Banqueting House, Whitehall, Historic Royal Palaces
- Philip Henry, récit de l’exécution du 30 janvier 1649 Diaries and Letters of Philip Henry, M.A. of Broad Oak, Flintshire, A.D. 1631-1696, éd. Matthew Henry Lee, Londres, Kegan Paul, Trench, 1882 [page À VÉRIFIER]
- Alexandre Dumas, Vingt ans après, 1845, chapitre du procès de Charles Iᵉʳ consulté dans la traduction anglaise Twenty Years After, chap. 63, « The Trial », Standard Ebooks [édition française et numéro de chapitre de l’original À VÉRIFIER]
Bibliographie
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