« Comme le nombre des poltrons est fort grand, il ne manquait point de pratiques. » Le chirurgien parisien Pierre Dionis parle d’un confrère nommé Lemoyne, qui soignait les fistules de l’anus sans jamais prendre le ciseau, avec une mèche enduite d’onguent corrosif qu’il grossissait de jour en jour pour ronger les chairs jusqu’au fond. Lemoyne est mort vieux et riche, ajoute Dionis, parce qu’il se faisait bien payer. Le passage n’est connu ici que par la citation qu’en donne en 1864 Joseph-Adrien Le Roi, conservateur de la bibliothèque de Versailles, sans indication de page. Dionis, chirurgien juré d’une communauté où barbiers-chirurgiens et chirurgiens savants sont réunis depuis 1660, enseignait au Jardin du roi les opérations que fuyait la clientèle de Lemoyne, et son Cours d’opérations de chirurgie paraît à Paris chez Laurent d’Houry en 1707.
Bassins jaunes, bassins blancs
Pendant l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, ceux qui coupent se partagent à Paris en deux corps. Les chirurgiens dits de robe longue, réunis sous le patronage de saint Côme et saint Damien, apprennent le latin et reçoivent leur maîtrise du collège de Saint-Côme. Les barbiers-chirurgiens, dits de robe courte, sortent de l’apprentissage et tiennent boutique. Au-dessus des uns et des autres, la Faculté de médecine entend garder la main, et ses statuts, dans l’édition de 1598, interdisent au médecin de pratiquer lui-même la saignée qu’il ordonne, pour préserver la dignité de son ordre (article 24). En 1660, un arrêt rendu à la demande de la Faculté fond les deux corps de chirurgiens en une seule communauté, dont les membres prêtent serment aux médecins chaque année en octobre, à la Saint-Luc, tandis que ceux de robe longue perdent le droit de se dire maîtres ès arts, d’après la synthèse publiée en 2012 par L.-P. Fischer et ses coauteurs. D’autres notices datent l’union de 1656, et le texte de l’acte n’a pas pu être consulté [À VÉRIFIER]. Dionis fera graver en tête de la première démonstration de son Cours l’amphithéâtre de Saint-Côme, parce qu’il le tenait pour le plus magnifique de Paris, explique la notice de la Wellcome Collection, qui en conserve un tirage.
Le passant, lui, savait à qui il avait affaire. Les statuts des barbiers-perruquiers parisiens de mars 1674, renouvelés en avril 1718, leur imposent des boutiques peintes en bleu, fermées de châssis à grands carreaux de verre, et des bassins blancs à l’enseigne, « pour faire différence de ceux des chirurgiens qui en ont des jaunes ». Ce bassin, qu’on appelait aussi palette, est le récipient où tombe le sang de la saignée. Ludmila Bovet, qui a retracé en 2003 l’histoire de ces enseignes dans sa chronique des mots de la revue Québec français, rappelle qu’à Londres Henri VIII avait réuni barbiers et chirurgiens en une seule compagnie dès 1540, et que la séparation n’y intervient qu’en 1745. Quant au poteau rayé des barbiers anglais, que l’on dit peint du sang et des bandes de la saignée, l’archiviste de la compagnie londonienne ne lui a trouvé pour premier indice qu’une ordonnance de 1566 sur les bassins pendus aux enseignes, et juge contradictoires les documents sur ses couleurs.
À Amsterdam, la guilde des chirurgiens organise depuis 1555 des démonstrations publiques d’anatomie, tenues au temps de Rembrandt dans un théâtre aménagé au poids public, la Waag. En 1632, quelques membres de la guilde paient pour figurer aux côtés du docteur Nicolaes Tulp sur la toile de 169,5 sur 216,5 centimètres que le Mauritshuis de La Haye conserve sous le numéro d’inventaire 146. Le tableau reste dans les locaux de la guilde jusqu’en 1798, passe à la caisse des veuves de chirurgiens, puis est acheté 32 000 florins par l’État néerlandais en 1828, sur ordre du roi Guillaume Iᵉʳ, qui empêche ainsi sa vente publique.
Quatre chefs-d’œuvre et une veuve
À Montpellier, la voie de la maîtrise est jalonnée de droits et d’épreuves. Les maîtres de la ville déclarent leurs apprentis au collège de Saint-Côme local, moyennant 35 sols d’inscription, selon des statuts révisés en 1692. L’aspirant passe d’abord le tentatif, interrogation sur les bases de l’anatomie et de la chirurgie, puis exécute quatre chefs-d’œuvre, parmi lesquels l’empyème, ouverture du thorax pour en vider le pus, le trépan et le bec-de-lièvre. Il affronte enfin les triduanes, trois jours d’épreuves théoriques et pratiques à la maison consulaire, devant vingt-six maîtres chirurgiens et des médecins de l’université. François Lapeyronie, fils de maître, est ainsi reçu le 19 février 1695, à dix-sept ans, grâce à une dispense d’âge, et prête serment sur les Évangiles du Petit Thalamus, le registre où la ville inscrit ses maîtres chirurgiens. Il est le quarantième chirurgien d’une ville de 30 000 habitants, selon ses biographes, et il ne pourra pas ouvrir boutique avant vingt-cinq ans. Son père, administrateur de l’Hôtel-Dieu Saint-Éloi, ne pratiquait pas la barberie et la laissait à des aides.
À Halle, sur la Saale, le métier se gagne autrement. Fils d’un cordier, Johann Dietz entre en 1681 en apprentissage chez le barbier-chirurgien G. Schober ; une épidémie de peste interrompt la formation, qu’il achève en 1684. Il travaille ensuite chez des barbiers de Berlin et de Spandau, part en 1686 comme Feldscher, chirurgien militaire, avec les troupes du Grand Électeur au siège de Bude, sert plus tard les Danois et s’embarque deux fois comme chirurgien de bord sur des baleiniers partis pour le Groenland. Revenu chez lui pour ouvrir une boutique, il doit batailler contre la corporation, dont les maîtres craignent pour leur gagne-pain. Le prince électeur finit par lui accorder une boutique franche et le titre de barbier de la cour. En 1694, examiné par le conseil de la ville, il est reçu maître ; le 3 décembre de la même année, il épouse Elisabeth, veuve du barbier August Watzlau. Il rédige ses mémoires vers soixante-dix ans, et le manuscrit, conservé à la Bibliothèque d’État de Berlin, n’est imprimé qu’en 1915 par Ernst Consentius.
L’image du barbier illettré, tout juste bon à raser, doit beaucoup à ses rivaux. En 1743, Lapeyronie, devenu premier chirurgien de Louis XV, rédige pour le roi une histoire de la chirurgie où l’arrêt de 1660 devient « l’union imposée avec les barbiers », et ce récit d’un déclassement, écrit pour obtenir une réforme puis recopié par ceux qui en avaient recueilli le bénéfice, a si bien pris qu’on le lit encore en 2012 sous la plume d’auteurs de l’Académie nationale de chirurgie, qui jugent l’arrêt regrettable et célèbrent en Lapeyronie le restaurateur de leur art.
Le camp d’en face a de quoi répondre. Gunter Mann, qui a consacré à Dietz sa notice de la Neue Deutsche Biographie en 1957, ne lui reconnaît aucune réussite médicale notable. Le statut variait d’ailleurs d’une ville à l’autre, puisque les barbiers-chirurgiens formaient un corps honorable à Berne et à Zurich et relevaient des métiers vils à Bâle, selon l’article de Christoph Mörgeli dans le Dictionnaire historique de la Suisse. Pour décrire l’ordinaire du métier, le récit de Dietz vaut mieux que le mémoire de 1743, parce qu’il ne demande rien au roi.
Le premier médecin tient la bougie
Le jeudi 6 août 1682, à Versailles, la dauphine, née princesse de Bavière, est en travail depuis l’avant-veille au soir. L’accoucheur Julien Clément juge une saignée nécessaire, et les médecins se rangent à son avis. Aussitôt, les apothicaires apportent du vinaigre, de l’eau de la reine de Hongrie et un verre d’eau en cas de faiblesse ; on ferme les volets et l’on allume des bougies pour mieux voir la veine. Pierre Dionis ouvre la veine. Antoine d’Aquin, premier médecin du roi, tient la bougie, et le premier apothicaire tient les poilettes, ces petits bassins où l’on recueille le sang, d’après le récit qu’en donne Le Roi en 1864.
Le duc de Bourgogne naît à dix heures vingt, selon le même récit.
Le geste est le plus banal de la chirurgie, celui que le barbier pratique dans sa boutique et que les statuts de 1598 défendent au docteur. Il accompagne aussi les grandes opérations. Quand d’Aquin consigne dans le journal de santé du roi l’opération de 1686, il ne lui accorde qu’une phrase, longue il est vrai d’une demi-page, et prend soin d’y ajouter qu’une saignée fut faite, relève la neurologue norvégienne Ellen Jørum, qui s’appuie sur l’édition du journal publiée par Stanis Perez en 2004.
Le bistouri à la royale
Le 15 janvier 1686, d’Aquin inscrit dans ce journal une petite grosseur au périnée, à deux travers de doigt de l’anus, sans douleur, sans rougeur ni battement. Elle s’abcède. On écarte d’abord la lancette de Félix au profit d’un emplâtre qu’une dame de la cour, Mme de La Daubière, vient poser elle-même, puis, le 23 février, on applique pendant une heure et demie la pierre à cautère avant d’ouvrir la peau au ciseau sans toucher au vif, note le marquis de Dangeau. Une fistule s’installe.
Louvois veut tout essayer avant le fer. Il envoie à Barèges, aux frais du roi, quatre malades atteints du même mal sous la conduite de Gervais, chirurgien de l’hôpital de la Charité, en expédie quatre autres aux eaux de Bourbon et fait meubler plusieurs chambres de son hôtel de la surintendance pour que des marchands de remèdes y traitent des fistuleux sous les yeux de Félix. Aucun ne revient guéri. Félix expose alors au roi, selon Dionis, les trois manières de faire, le caustique à la façon de Lemoyne, qui fait souffrir cinq ou six semaines, la ligature, qu’il faut resserrer chaque jour, et l’incision, plus vive mais achevée en une minute.
Félix n’avait jamais pratiqué cette opération. Pendant plusieurs mois, écrit Le Roi, il opère tous les malades atteints de la maladie du roi qui se trouvent dans les hôpitaux de Paris et à la Charité de Versailles, et il fait transformer le syringotome que la tradition attribuait à Galien en un bistouri courbe à lame très étroite, prolongé d’un long stylet d’argent recuit, le tranchant couvert d’une chape d’argent qu’on retire une fois l’instrument engagé. Le lundi 18 novembre 1686, les apothicaires donnent au roi un lavement vers cinq heures. Un peu avant sept heures, Louvois va chercher Mme de Maintenon ; le père de La Chaise, confesseur du roi, est déjà là. Dans le cabinet voisin, orné de tableaux de Bassano, Félix, d’Aquin, Fagon, le chirurgien parisien Bessières, les quatre apothicaires et Laraye, l’élève de Félix, que l’on appelait alors son garçon, ont préparé l’appareil. Le roi se fait expliquer chaque instrument, puis on le place au bord du lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées et tenues par deux apothicaires. Une petite incision agrandit l’orifice, le bistouri ouvre le trajet, huit coups de ciseaux enlèvent les callosités, et l’on pousse dans la plaie une tente de charpie enduite d’huile et de jaune d’œuf. Le Mercure galant assure qu’aucun cri ne lui échappa et qu’il demanda si on ne l’avait pas épargné. Dès l’après-dîner, d’après le journal de Dangeau, il tient son conseil et fait commencer le grand jeu de reversi qu’il avait ordonné à Fontainebleau. Un bistouri présenté comme celui de Félix est exposé au musée d’histoire de la médecine, rue de l’École-de-Médecine à Paris, et Jørum le décrit comme une longue sonde d’argent courbe.
Le 7 décembre, une partie des bords s’étant refermée avant le fond, il faut inciser de nouveau, et cette fois le roi renvoie son conseil plusieurs jours. Le 11 janvier 1687, cinquante-quatre jours après la première opération, il se promène longtemps à pied dans l’Orangerie. Sans dire d’où il tient ses chiffres, Le Roi détaille ensuite les récompenses, cinquante mille écus et la terre des Moulineaux pour Félix, cent mille livres pour d’Aquin, quatre-vingt mille pour Fagon, douze mille pour chacun des apothicaires, quatre cents pistoles pour le garçon. Dionis, témoin de la suite, dit avoir vu plus de trente personnes réclamer l’opération sans en avoir besoin et se fâcher qu’on la leur refuse.
L’opération du roi a-t-elle changé le métier ?
On ignore presque tout des malades sur lesquels Félix s’est fait la main. Le Roi n’en donne ni le nombre ni le sort. Repris par une notice du Quotidien du médecin et par la revue Hektoen International, le chiffre de soixante-quinze opérés ne renvoie dans les pages consultées à aucun registre. Ellen Jørum, dans l’article qu’elle a consacré en 2016 à la fistule royale, écrit que l’identité de ces cobayes reste obscure, que l’on a évoqué des malades des hôpitaux de Versailles en s’appuyant sur les mémoires du curé François Hébert, publiés en 1927, que les historiens ont cherché en vain combien étaient morts, et qu’une rumeur les faisait enterrer au lever du jour, sans cloches. Nous n’avons pas pu lire le passage d’Hébert lui-même. La durée de trois heures que donnent Jørum et plusieurs notices ne figure pas dans les récits de 1686 que cite Le Roi. Au lendemain de l’opération, Félix en rédigea un compte rendu de dix-huit pages, qui a reparu en 2007 dans une vente, mis à prix 4 000 euros, selon la même autrice.
Jørum soutient que l’opération a fait sortir la chirurgie française de l’ombre des médecins, et l’argument a du poids. Le roi a récompensé son chirurgien d’une terre en plus d’une forte somme, la cour s’est prise de la maladie du roi, et Paris passe, dès la fin du siècle, pour le premier centre d’anatomie et de chirurgie, appréciation que Jørum reprend à son compte. À regarder les dates, la nuance s’impose. Dès 1671, Jørum elle-même le relève, un enseignement de chirurgie est créé au Jardin du roi, si bien que le soutien royal précède la fistule. Surtout, l’union avec les barbiers survit à Louis XIV. Il faut attendre 1724 pour que soient créés les cinq démonstrateurs royaux de Saint-Côme, puis le 18 décembre 1731 pour que la Société académique de chirurgie tienne sa première séance au Louvre, et c’est la déclaration royale du 23 avril 1743 qui sépare enfin les chirurgiens de Paris de la barberie, au terme d’un combat mené par Georges Mareschal puis par Lapeyronie. Selon toute probabilité, la fistule de 1686 a accéléré un mouvement que d’autres ont mené à terme, sans qu’on sache mesurer ce qu’elle a pesé.
Une légende s’est aussi greffée sur la guérison. On lit encore, jusque dans la presse médicale, que Mme de Brinon, à Saint-Cyr, écrivit pour célébrer le rétablissement du roi un cantique, « Grand Dieu, sauvez le Roi », que Lully le mit en musique et que Haendel s’en servit plus tard pour God Save the King. Tout part des Souvenirs de la marquise de Créquy, imprimés à partir de 1834 et tenus depuis longtemps pour une fabrication. Dans le chapitre IV, tel que le transcrit le site de l’université de Chicago, la narratrice entend les demoiselles de Saint-Cyr chanter ce cantique à l’entrée du roi dans la chapelle, et le texte accuse Haendel de s’en être emparé lors d’un voyage à Paris. La fistule n’y figure nulle part. Elle a été rattachée à la légende par des auteurs plus récents, à une date que les pages consultées ne permettent pas de fixer, et l’éditeur de la transcription invite ses lecteurs à scander les vers pour se convaincre du faux.
« Cut of the stone »
Le 26 mars 1658, à Londres, Samuel Pepys se fait tailler chez sa cousine Jane Turner, dans Salisbury Court, la rue où il est né vingt-cinq ans plus tôt. Pour l’Angleterre, toutes les dates qui suivent sont en ancien style julien, que le royaume conserve jusqu’en 1752. L’opérateur, Thomas Hollier, a été reçu libre de la compagnie des barbiers-chirurgiens de Londres en 1637, et la Chambre des communes l’a nommé en 1644 chirurgien pour la pierre à l’hôpital St Thomas, à la place du royaliste Edward Molins. Il aurait taillé quarante malades sans en perdre un seul l’année précédente, chiffre que donnent l’archiviste de la Barbers’ Company et l’urologue Jonathan Goddard sans en indiquer la source.
D’après la notice de l’archiviste, qui suit la biographie de Claire Tomalin, le patient est lié sur une table garnie et tenu par des hommes robustes. Le chirurgien passe par l’urètre un itinerarium, qui trouve la pierre et guide le couteau, incise le périnée jusqu’à la vessie, saisit la pierre à la pince et laisse la plaie ouverte sous un pansement. Goddard pense que Hollier employait la méthode dite de Marianus, le grand appareil. Pepys met trente-cinq jours à se rétablir, fait fabriquer un étui pour sa pierre et décide d’en fêter l’anniversaire. Le 26 mars 1660, à bord d’un vaisseau de la flotte, il note dans son journal qu’il y a deux ans ce jour qu’il fut « cut of the stone » chez Mrs Turner, et le soir deux amis viennent boire avec lui dans sa cabine les bouteilles de vin qu’ils ont apportées. Le manuscrit de ce journal, six volumes en sténographie, est conservé à la Pepys Library de Magdalene College, à Cambridge. En décembre 1659, Pepys s’était rendu à la synagogue des juifs portugais de Londres et y avait entendu les lamentations pour la mort du marchand Antonio Carvajal, allié de Cromwell, que Hollier avait taillé à son tour un an après lui. Il l’écrit à Montagu en précisant que le défunt avait été opéré « by the same hand wth my selfe », de la même main que lui.
Pour aller plus loin
Le pari de 1686 sur un corps royal fait écho à celui de l’inoculation de la variole, qui consistait, au siècle suivant, à donner volontairement une maladie à un corps sain. L’histoire du Jardin du roi, où Dionis enseignait les opérations, et celle de la cour de Versailles, dont le journal de santé du roi forme une source à part entière, prolongent ce sujet.
Au XVIIᵉ siècle, l’anesthésie n’existe pas. Celui qui se fait opérer souffre éveillé, tenu par des aides. Trois métiers se partagent les soins. Le médecin, qui a étudié à l’université, examine et prescrit. Le chirurgien opère. Le barbier rase, mais il fait aussi des saignées et soigne les plaies. On appelle barbiers-chirurgiens ceux qui font les deux.
Deux sortes de chirurgiens
À Paris, il existe longtemps deux groupes. Les chirurgiens dits de robe longue apprennent le latin et passent un examen au collège de Saint-Côme. Les barbiers-chirurgiens, dits de robe courte, apprennent le métier chez un maître et tiennent boutique. En 1660, une décision de justice réunit les deux groupes en un seul. Les médecins de la faculté gardent l’autorité sur eux, et leurs règlements leur interdisent de faire eux-mêmes une saignée.
On reconnaît les boutiques à leur enseigne. Les simples barbiers, qui ne font que raser, doivent peindre leur boutique en bleu et accrocher des bassins blancs. Les bassins des chirurgiens sont jaunes. Ce bassin sert à recueillir le sang de la saignée.
À Londres, barbiers et chirurgiens forment une seule compagnie depuis 1540. À Amsterdam, la guilde des chirurgiens organise des leçons publiques d’anatomie, et certains de ses membres paient en 1632 pour figurer sur un grand tableau de Rembrandt.
Apprendre le métier
À Montpellier, à la fin du siècle, l’apprenti paie pour s’inscrire, réussit un premier examen, puis réalise quatre opérations d’épreuve, dont une ouverture du crâne. Les dernières épreuves durent trois jours, devant vingt-six maîtres. Le jeune François Lapeyronie est reçu en 1695, à dix-sept ans.
En Allemagne, à Halle, Johann Dietz apprend le métier chez un barbier, suit l’armée en Hongrie et soigne les marins de baleiniers partis pour le Groenland. Revenu chez lui, il est reçu maître en 1694 et épouse la veuve d’un barbier. Il a raconté sa vie dans des mémoires.
La saignée d’une princesse
En 1682, à Versailles, la belle-fille du roi est sur le point d’accoucher. On décide de la saigner. Le chirurgien Pierre Dionis ouvre la veine. Le premier médecin du roi, lui, tient la bougie pour éclairer.
L’opération de Louis XIV
En 1686, Louis XIV souffre d’une fistule, un petit canal infecté près de l’anus. On essaie d’abord un emplâtre, des eaux thermales et des remèdes proposés par des vendeurs. Rien ne marche.
Le premier chirurgien, Charles-François Félix, n’a jamais fait cette opération. Pendant des mois, il s’entraîne sur des malades des hôpitaux de Paris et de Versailles. Il fait fabriquer un bistouri spécial, courbe, prolongé d’une longue tige d’argent.
Le 18 novembre 1686, vers sept heures du matin, Félix opère le roi dans sa chambre. Huit coups de ciseaux enlèvent les chairs durcies. Selon un journal de l’époque, le roi ne pousse pas un cri. Il faut recommencer en décembre, mais en janvier 1687 le roi se promène de nouveau à pied. Félix est richement récompensé. Après lui, des courtisans réclament la même opération sans en avoir besoin.
Les malades sans nom
Les documents connus ne donnent pas les noms des malades sur lesquels Félix s’est entraîné, et l’on ignore combien sont morts. Le chiffre de soixante-quinze, souvent répété, ne renvoie à aucun registre connu.
On raconte aussi qu’une chanson écrite pour la guérison du roi serait devenue l’hymne anglais, God Save the King. Cette histoire vient d’un faux livre de souvenirs publié à partir de 1834, qui ne parle même pas de la fistule.
Le patient qui fêtait son opération
En 1658, à Londres, le jeune Samuel Pepys se fait retirer une pierre de la vessie par le chirurgien Thomas Hollier, chez une cousine. Il est attaché sur une table et tenu par des hommes. Il guérit en trente-cinq jours, garde sa pierre dans un étui et fête chaque année le jour de son opération. Un an après lui, un marchand opéré par le même chirurgien meurt.
Le détail des statuts parisiens, le débat sur l’image du barbier et la discussion sur ce que l’opération du roi a changé pour la chirurgie occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Pierre Dionis, Cours d’opérations de chirurgie, démontrées au Jardin royal, Paris, Laurent d’Houry, 1707 ; passages sur la méthode de Lemoyne, sur les trois manières de traiter la fistule et sur la mode de l’opération après 1686, cités d’après J.-A. Le Roi (1864), qui ne donne ni l’édition ni la page [rattachement de ces passages au Cours plutôt qu’à un autre écrit de Dionis : À VÉRIFIER]
- Jean-Baptiste Scotin le Jeune, Pierre Dionis enseignant la chirurgie dans l’amphithéâtre de Saint-Côme, gravure pour le Cours d’opérations de chirurgie, 1707 Wellcome Collection, Londres, iconographie 25337i
- Antoine Vallot, Antoine d’Aquin et Guy-Crescent Fagon, Journal de la santé du roi Louis XIV de l’année 1647 à l’année 1711, éd. J.-A. Le Roi, Paris, A. Durand, 1862, xxxvi-441 p. ; entrée du 15 janvier 1686 et mention de l’opération du 18 novembre 1686, citées d’après E. Jørum (2016) ; manuscrit original non localisé dans les pages consultées [À VÉRIFIER]
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Sources primaires (suite)
- Mercure galant, novembre 1686, récit de l’opération du roi cité d’après J.-A. Le Roi (1864)
- Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, Journal, entrées de février et du 18 novembre 1686 (pierre à cautère, conseil tenu l’après-dîner de l’opération) cité d’après J.-A. Le Roi (1864)
- Statuts de la Faculté de médecine de Paris, édition de 1598, article 24 cités d’après L. Bovet (2003)
- Statuts des barbiers-perruquiers-baigneurs-étuvistes de Paris, mars 1674, renouvelés en avril 1718, prescriptions sur les boutiques peintes en bleu et les bassins blancs cités d’après L. Bovet (2003), qui suit Alfred Franklin, Dictionnaire historique des arts, métiers et professions exercés dans Paris depuis le treizième siècle, Paris, 1906
- Arrêt de 1660 unissant en une seule communauté les chirurgiens de robe longue et les barbiers-chirurgiens de Paris cité d’après L.-P. Fischer et al. (2012) et L. Bovet (2003) ; date du jour, juridiction et texte non consultés [À VÉRIFIER]
- François Gigot de Lapeyronie, mémoire historique sur la chirurgie rédigé pour Louis XV, 1743 (formule « l’union imposée avec les barbiers ») cité d’après L.-P. Fischer et al. (2012)
- Déclaration royale du 23 avril 1743 sur les chirurgiens de Paris citée d’après L.-P. Fischer et al. (2012)
- Petit Thalamus de Montpellier, serment de François Lapeyronie reçu maître chirurgien le 19 février 1695 Archives municipales de Montpellier, cité d’après L.-P. Fischer et al. (2012) ; cote non relevée [À VÉRIFIER]
- Johann Dietz, autobiographie manuscrite rédigée vers l’âge de soixante-dix ans – Staatsbibliothek zu Berlin, cote non relevée [À VÉRIFIER] ; éd. Ernst Consentius, Meister Johann Dietz, des Großen Kurfürsten Feldscher und Königlicher Hofbarbier, Ebenhausen, Langewiesche-Brandt, 1915 ; trad. angl. Bernard Miall, Londres, George Allen & Unwin, 1923 cité d’après G. Mann (1957)
- Rembrandt, La Leçon d’anatomie du docteur Nicolaes Tulp, 1632, huile sur toile, 169,5 × 216,5 cm, commandée par des membres de la guilde des chirurgiens d’Amsterdam Mauritshuis, La Haye, inv. 146
- Bistouri dit « à la royale » attribué à Charles-François Félix, 1686 Musée d’histoire de la médecine, Université Paris Cité, 12 rue de l’École-de-Médecine, Paris ; décrit d’après E. Jørum (2016), numéro d’inventaire non relevé [À VÉRIFIER]
- François Hébert, Mémoires du curé de Versailles (1686-1704), éd. Georges Girard, préface d’Henri Bremond, Paris, Éditions de France, 1927, 331 p. ; passage sur les malades opérés avant le roi non consulté, cité d’après E. Jørum (2016)
- Souvenirs de la marquise de Créquy, Paris, à partir de 1834, chapitre IV, épisode du cantique de Saint-Cyr (texte apocryphe) transcription en ligne de l’université de Chicago ; tomaison et éditeur non relevés [À VÉRIFIER]
- Samuel Pepys, Journal, entrée du lundi 26 mars 1660 (a. s.), manuscrit autographe en sténographie, six volumes Pepys Library, Magdalene College, Cambridge ; texte consulté sur le site The Diary of Samuel Pepys
- Samuel Pepys, lettre à Edward Montagu, décembre 1659 (a. s.), sur la mort d’Antonio Carvajal citée d’après la notice de la Worshipful Company of Barbers ; localisation de l’original non relevée [À VÉRIFIER]
Bibliographie
- L.-P. Fischer, J.-C. Bel et Jean-Éric Blatteau, « François de Lapeyronie (1678-1747), le « restaurateur de la chirurgie », avec les « démonstrateurs de chirurgie » (1724), l’Académie de chirurgie (1731), « les droits des chirurgiens » (1743), brillant chirurgien civil et militaire », e-mémoires de l’Académie nationale de chirurgie 11 (1), 2012, p. 89-100, ISSN 1634-0647 Académie nationale de chirurgie
- Ludmila Bovet, « Le poteau de torture », Québec français, n° 130, été 2003, p. 103-105, ISSN 0316-2052 Les Publications Québec français
- Joseph-Adrien Le Roi, Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc., introduction de Théophile Lavallée, Paris, 1864, chapitres II (« La naissance du duc de Bourgogne. 1682 ») et III (« Récit de la grande opération faite au roi Louis XIV. 1686 ») Henri Plon
- Stanis Perez (éd.), Journal de santé de Louis XIV, écrit par Vallot, Daquin et Fagon, précédé de La lancette et le sceptre, Grenoble, 2004, 445 p., ISBN 2-84137-159-X ; non consulté, cité comme base de travail d’E. Jørum Jérôme Millon
- Christoph Mörgeli, « Barbiers-chirurgiens », Dictionnaire historique de la Suisse, version de 1998 remaniée le 27 novembre 2007, traduit de l’allemand Dictionnaire historique de la Suisse
- Ellen Jørum, « The Sun King’s anal fistula », Tidsskrift for Den norske legeforening, 23 août 2016, DOI 10,4045/tidsskr.15,0312 Den norske legeforeninghttps://doi.org/10.4045/tidsskr.15.0312
- Gunter Mann, « Dietz, Johannes », Neue Deutsche Biographie, vol. 3, 1957, p. 707-708 Historische Kommission bei der Bayerischen Akademie der Wissenschaften
- Jonathan Charles Goddard, « The stonecutters of 17th Century London », Urology News 19 (5), juillet-août 2015 Urology News
- Claire Tomalin, Samuel Pepys : The Unequalled Self, Londres, 2002 ; non consulté, cité d’après la notice de la Worshipful Company of Barbers Viking
Sources en ligne
- « François de Lapeyronie (1678-1747), le « restaurateur de la chirurgie » » e-mémoires de l’Académie nationale de chirurgiehttps://e-memoire.academie-chirurgie.fr/ememoires/005_2012_11_1_089x100.pdf
- « Le poteau de torture », Ludmila Bovet Érudithttps://assets.erudit.tech/fr/revues/qf/2003-n130-qf1188762/55735ac.pdf
- « Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. », J.-A. Le Roi Project Gutenberg, d’après l’exemplaire numérisé de la BnFhttps://www.gutenberg.org/files/35089/35089-h/35089-h.htm
- « Journal de la santé du roi Louis XIV de l’année 1647 a l’année 1711 », notice de l’édition Le Roi de 1862 Folger Shakespeare Library, cataloguehttps://catalog.folger.edu/record/21314
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