Vingt livres pour deux comédies jouées à Greenwich
Le 15 mars 1595, un clerc du trésorier de la Chambre de la reine inscrit un paiement de vingt livres au nom de « William Kempe William Shakespeare & Richarde Burbage », serviteurs du lord Chambellan, pour deux comédies ou intermèdes joués devant Élisabeth Iʳᵉ à Greenwich le jour de la Saint-Étienne et celui des Saints-Innocents, les 26 et 28 décembre 1594. La somme se décompose en 13 livres 6 shillings 8 pence de tarif et 6 livres 13 shillings 4 pence de gratification royale. L’écriture occupe le dos de la membrane 207 d’un long rouleau de parchemin, les comptes déclarés de sir Thomas Heneage, conservés aux National Archives de Kew sous la cote E 351/542. Aucun document plus ancien ne rattache un Shakespeare à une troupe de comédiens désignée par le nom de son protecteur.
Le nom change d’un acte à l’autre. Au registre paroissial de Holy Trinity, à Stratford-upon-Avon, l’entrée du 26 avril 1564 porte « Gulielmus filius Johannes Shakspere », Guillaume fils de Jean (Shakespeare Birthplace Trust, DR 243/1) ; la caution de mariage de 1582 écrit Shagspere, le registre de l’évêque Shaxpere, le testament de 1616 Shakspeare. On retient ici la forme des imprimés parus de son vivant. Le baptême est la seule date attestée du début de la vie, et il l’est par une copie, l’entrée ayant été transcrite en 1600 d’un registre de papier perdu. Aucun document ne donne le jour de la naissance ; le 23 avril, fête de saint Georges, est une convention que conforte le monument funéraire en le faisant mourir un 23 avril dans sa cinquante-troisième année. Nous préférons dater la vie du baptême, parce que c’est le seul jour écrit. Les dates sont données en style julien, en usage en Angleterre jusqu’en 1752, l’année étant ramenée au 1ᵉʳ janvier.
Le père, John Shakespeare, gantier, est élu bailli de la ville en 1568. Le 27 novembre 1582, le registre de l’évêque de Worcester enregistre une licence de mariage entre « Wm Shaxpere » et une Anne Whateley de Temple Grafton ; le lendemain, deux cultivateurs de Stratford, Fulk Sandells et John Richardson, se portent caution pour quarante livres du mariage de William Shagspere avec Anne Hathway. Susanna est baptisée le 26 mai 1583, les jumeaux Hamnet et Judith le 2 février 1585. Puis plus rien pendant sept ans.
En septembre 1592, un pamphlet donné pour l’œuvre posthume de Robert Greene, le Groats-worth of Witte, enregistré chez les libraires « aux risques de Henry Chettle », met les auteurs de théâtre en garde contre un « upstart Crow » paré de leurs plumes, qui se prend pour « the onely Shake-scene in a countrey ». Venus and Adonis paraît en 1593, Lucrece en 1594, tous deux dédiés par « William Shakespeare » à Henry Wriothesley, comte de Southampton. En 1597, il acquiert à Stratford New Place, avec deux granges et deux jardins, pour soixante livres. Au printemps 1599, une enquête de la Chancellerie décrit à Southwark une maison nouvellement construite occupée par William Shakespeare et d’autres, le Globe, dont le terrain a été loué le 21 février à deux groupes, les frères Richard et Cuthbert Burbage pour une moitié, cinq comédiens de la troupe pour l’autre.
Le 19 mai 1603, des lettres patentes de Jacques Iᵉʳ font de la compagnie les comédiens du roi, et Shakespeare est le deuxième des neuf noms qu’elles énumèrent. En mars 1613, il paie 140 livres une maison de l’ancien couvent des Blackfriars, à Londres. Son testament, daté du 25 mars 1616 et signé sur chacune de ses trois feuilles (The National Archives, PROB 1/4), laisse l’essentiel des biens à sa fille aînée Susanna et à son gendre, le médecin John Hall. Il est inhumé dans le chœur de Holy Trinity le 25 avril 1616, inscrit au registre comme « Will. Shakspere gent. ».
Ces documents disent où il se trouvait, ce qu’il possédait, avec qui il signait. Aucune lettre de lui n’a survécu, aucun manuscrit de théâtre n’est de sa main avec certitude, et le lien entre l’associé des comptes et l’auteur des trente-six pièces que réunissent en 1623 deux de ses compagnons, John Heminges et Henry Condell, passe par des pages de titre, des mentions d’autres écrivains et ce recueil posthume.
Il faut maintenant reprendre ces documents un à un, du registre recopié en 1600 au carnet d’un vicaire de Stratford rédigé près d’un demi-siècle après la mort, puis examiner quatre épisodes que la recherche lit encore de façons incompatibles, le corbeau de 1592, les années sans trace, la nuit du 28 décembre 1594 et l’entrée de Shakespeare parmi les associés de la troupe, avant de suivre la construction de sa figure après 1616 et de compter ce qui manque.










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