L’akkadien, langue diplomatique du Bronze récent : qui l’écrivait ?
Trois cent quarante-neuf lettres en babylonien, expédiées par des rois qui ne le parlaient pas à un roi qui ne le lisait pas. Ce que la formule recouvre vraiment.
Retirez deux tablettes d’argile du dossier, et il ne reste à peu près rien. Les statues et les stèles que Sargon d’Akkad avait fait dresser dans la cour de l’Ekur, le temple d’Enlil à Nippur, ont disparu, à une base près. Ce qu’on lit de ses campagnes vient de deux recueils recopiés par des scribes cinq siècles après lui, sortis de terre à Nippur pendant les fouilles de l’université de Pennsylvanie, dans les années 1890. L’un dort à Philadelphie, l’autre à Istanbul.
CBS 13972 au Penn Museum, Ni 3200 aux Musées archéologiques d’Istanbul. Ce sont des Sammeltafeln, des tablettes portant chacune la copie de plusieurs inscriptions monumentales, avec des notations qui précisent d’où venait l’original : la base d’une statue, le socle d’un monument de la cour du grand temple. Douglas Frayne en a tiré onze textes de Sargon dans le volume sargonique des inscriptions royales de Mésopotamie, dont neuf figurent sur les deux tablettes à la fois. Le découpage lui-même prête à discussion : des textes que les éditions modernes numérotent séparément ont pu ne former qu’une seule inscription continue au dos d’une même statue, la coupure venant des scribes paléo-babyloniens. Avant de discuter ce que Sargon a fait, il faut discuter ce que les copies ont fait de ses textes.
Ce qu’elles contiennent est spectaculaire. Trente-quatre batailles gagnées. Des murailles abattues jusqu’au bord de la mer. Des bateaux de Meluhha, de Magan et de Dilmun amarrés au quai d’Agadé. Cinq mille quatre cents hommes qui mangent chaque jour devant le roi, formule qu’on lit d’ordinaire comme la preuve d’une armée permanente alors qu’elle décrit d’abord une maisonnée. Ce qu’elles ne contiennent pas : le nom de son père, celui de sa mère, une date de naissance, le moindre récit de son enfance.
Les inscriptions donnent une séquence militaire précise. Sargon se présente comme roi d’Akkad, préposé d’Inanna, roi de Kish, oint d’Anu, roi du Pays, vicaire d’Enlil. Il défait la ville d’Uruk, abat son rempart, capture cinquante gouverneurs et prend Lugalzagesi lui-même au cours de la bataille, avant de le conduire dans un carcan jusqu’à la porte d’Enlil, à Nippur. Le geste est politique autant que militaire : c’est le dieu de Nippur qui octroie la souveraineté, et le vaincu lui est amené comme une pièce à conviction. Suivent Ur, Umma, Lagash, puis les armes lavées dans la mer. Un autre texte fait avancer neuf contingents venus d’Akkad et met dans la main du roi la masse d’armes d’Ilaba, divinité personnelle de Sargon dont on ne connaît guère d’attestation mésopotamienne avant lui.
Vers l’ouest, le ton change. Le texte dit que Sargon s’est prosterné devant Dagan à Tuttul et que le dieu lui a donné le Pays d’en haut : Mari, Yarmuti, Ebla, jusqu’à la Forêt de cèdres et à la Montagne d’argent. C’est une formule de don divin, pas un compte rendu d’opérations, et elle ne revendique aucune destruction. Le palais G d’Ebla a bien brûlé à la fin du XXIVᵉ siècle, mais Alfonso Archi et Maria Giovanna Biga ont soutenu en 2003, à partir des archives éblaïtes elles-mêmes, que l’incendie est l’œuvre de Mari. L’administration sargonique documentée, celle des tablettes de gestion, ne dépasse guère la région du Habur et la vallée de l’Euphrate.
La liste royale sumérienne donne à Sargon un règne long. Elle ne s’accorde pas sur sa durée. Le prisme de Larsa porte 56 ans, un manuscrit de Nippur 55, un cylindre de Suse 54. La version d’Ur III de la même œuvre, copiée sous Shulgi, en donne 40, et elle inverse au passage l’ordre de succession de ses fils Rimush et Manishtushu par rapport aux copies plus tardives. Sur un point aussi simple que le nombre d’années d’un roi, quatre manuscrits d’un même texte s’écartent de seize ans.
Walther Sallaberger et Ingo Schrakamp, dans le volume de chronologie du projet ARCANE, considèrent que les données de la liste redeviennent historiquement exploitables à partir de la dynastie d’Akkad, parce que les rois d’Agadé sont les premiers à faire consigner systématiquement leurs actes et leurs dates. Ils retiennent une fourchette d’environ 2324 à 2285 avant notre ère, avec une marge revendiquée de trente ans, et placent la prise d’Uruk vers 2292. Sargon aurait alors régné à Akkad près de dix-huit ans avant de contrôler la Basse Mésopotamie.
Reste le superlatif. Le même volume introduit pour la phase antérieure un terme distinct, « proto-impérial », qui court d’Enshakushana d’Uruk à Sargon lui-même : Lugalzagesi revendiquait déjà une hégémonie sur les cités du sud. Sargon inaugure autre chose, la nomination de gouverneurs akkadiens à la place des rois locaux et la destruction systématique des remparts. Le mot « empire » désigne cette pratique administrative, pas une taille de territoire.
Agadé n’a jamais été fouillée. On ne sait pas où elle est. Le fait mérite d’être posé sans amortisseur, parce qu’il commande tout le reste : pas d’archives palatiales, pas de tombes royales, pas un monument encore en place.
Elle n’a pas non plus été fondée par Sargon. Un nom d’année d’Enshakushana, roi d’Uruk antérieur à Lugalzagesi, commémore une victoire sur Akkad, ce qui établit l’existence de la ville avant l’accession de Sargon. Piotr Steinkeller a rappelé en 2017 la limite exacte de cet indice : il prouve qu’Akkad existait, il ne prouve pas que Sargon y régnait déjà.
Les propositions de localisation ne manquent pas, les preuves si. Ishan Mizyad, à quelques kilomètres de Kish, a livré des niveaux d’époque akkadienne. Tell Muhammad, dans la banlieue de Bagdad, n’a rendu aucun vestige de la période. El Sanam, près de Qadisiyya, doit sa candidature à un fragment de statue akkadienne, sur un site partiellement emporté par le Tigre. Sallaberger et Schrakamp suivent pour leur part une localisation près du confluent de l’Adhaim et du Tigre. L’assyriologue Nele Ziegler, qui penche pour la même région, résume le problème dans une enquête publiée en 2024 par la revue Archaeology : aucun texte ne dit combien de temps prenait le trajet de Sippar à Agadé. On tient une capitale d’empire dont on ignore la distance à sa voisine la plus proche.
Le récit que tout le monde connaît tient sur un fragment de tablette de 8,89 centimètres de long, exhumé à Kouyunjik par les fouilles de Layard, conservé sous la cote K.3401 et exposé au British Museum. Dix-sept lignes, écriture néo-assyrienne, bibliothèque d’Assurbanipal. Le roi y parle à la première personne : sa mère était prêtresse, il n’a pas connu son père, sa ville est Azupiranu sur la rive de l’Euphrate. Elle l’a conçu en secret, l’a placé dans un panier de joncs dont elle a scellé le couvercle au bitume, l’a confié au fleuve. Aqqi le puiseur d’eau l’a recueilli en plongeant son seau, l’a élevé comme son fils et l’a mis à sa palmeraie. C’est là qu’Ishtar l’a aimé.
Quatre manuscrits de ce texte sont connus, trois néo-assyriens et un néo-babylonien. Brian Lewis, qui en a donné en 1980 l’étude de référence, a montré que les arguments internes n’autorisent qu’une fourchette de datation très large, et que les indices penchent vers une composition tardive sans qu’aucun soit décisif. L’hypothèse la plus reprise met le texte en rapport avec Sargon II d’Assyrie, qui règne de 721 à 705 et porte exactement le même nom de règne que le fondateur d’Akkad. Elle reste une hypothèse.
D’autres légendes sont bien plus anciennes. La version sumérienne, éditée en 1983 par Jerrold Cooper et Wolfgang Heimpel d’après des manuscrits paléo-babyloniens dont un exemplaire du Louvre, donne à Sargon un père nommé La’ibum et le montre échanson d’Ur-Zababa, roi de Kish. Le roi, effrayé par un songe, tente de le faire tuer, puis l’envoie chez Lugalzagesi porteur d’une tablette scellée qui ordonne sa propre mort, épisode que Bendt Alster a réinterprété en 1987. À peu près contemporaine, une tablette littéraire paléo-assyrienne de Kültepe, exhumée en 1958 dans la maison d’un marchand ordinaire et publiée par Cahit Günbattı en 1997, met en scène Sargon devant ses convives. Ses traducteurs ne s’accordent pas sur sa nature : éloge royal, parodie d’inscription, ou texte du culte des morts. Bendt Alster et Takayoshi Oshima ont fait le point sur ce désaccord en 2007 sans le clore.
La diffusion, elle, se mesure. Le poème du Roi de la bataille, qui envoie Sargon en Anatolie au secours de ses marchands, est connu par des exemplaires trouvés à Amarna en Égypte, à Hattusa, à Assur et à Ninive ; un roi hittite du XVIIᵉ siècle se comparait déjà à lui, comme l’a relevé Hans Gustav Güterbock en 1964.
L’ancrage contemporain existe, et il est mince. Dans le gipar d’Ur, la résidence de la grande prêtresse, l’expédition de Leonard Woolley a dégagé en 1926 un disque d’albâtre portant au revers une inscription au nom d’Enheduanna, prêtresse de Nanna et fille de Sargon, roi du monde. L’objet est conservé au Penn Museum sous le numéro CBS 16665. Détail qui résume le dossier entier : l’inscription du disque est trop abîmée pour être lue seule, et c’est une copie paléo-babylonienne, faite d’après lui plusieurs siècles plus tard, qui en restitue le texte. Deux sceaux de serviteurs à son nom, d’époque sargonique, sont sortis du même bâtiment.
Son existence est établie. Son statut d’auteur ne l’est pas au même degré. Les poèmes qu’on lui attribue, à commencer par l’Exaltation d’Inanna publiée en 1968 par William Hallo et Johannes van Dijk, ne sont connus que par des manuscrits paléo-babyloniens : sur soixante-dix-sept exemplaires de ce seul texte, soixante-deux viennent de Nippur, où le poème servait d’exercice scolaire. Sophus Helle, qui en a donné en 2023 la traduction intégrale, écrit lui-même que le doute pèse sur l’attribution.
La statuaire est plus décevante encore. La tête de bronze trouvée à Ninive en 1931, longtemps étiquetée « tête de Sargon » dans les manuels, ne porte aucune inscription. Max Mallowan avait proposé en 1936 une datation sargonique et l’hypothèse d’un portrait du fondateur dressé par son fils ; Philippe Quenet, reprenant le dossier en 2012, la range parmi les images d’un roi d’Akkad sans identification assurée. Carl Nylander avait montré en 1980 que ses mutilations, l’oreille et les yeux, sont délibérées et anciennes.
Il reste une base de stèle en diorite, taillée à Nippur, emportée à Suse par le roi élamite Shutruk-Nahhunte plus de mille ans plus tard, retrouvée sur l’acropole de Suse par la mission de Jacques de Morgan entre 1906 et 1908, exposée aujourd’hui salle 228 du Louvre sous le numéro SB 1. Le roi y marche en tête, masse d’armes à la main, précédé d’une inscription de deux mots placée devant son visage : « Sargon, le roi ». Le premier des deux n’est pas un nom. Šarru-kīn signifie « le roi est légitime », c’est un nom de règne, une revendication prise comme identité, et aucun document ne conserve celui qu’il portait avant.
Le dossier croise la liste royale sumérienne, dont les chiffres cessent d’être fantastiques précisément à partir de la dynastie d’Akkad, et la figure d’Enheduanna, première signature d’auteur de l’histoire littéraire et premier cas de paternité textuelle contestée. Il rejoint aussi le déchiffrement du cunéiforme au XIXᵉ siècle, sans lequel les tablettes de Nippur seraient restées des objets muets, et l’épopée de Gilgamesh, autre récit mésopotamien dont la version que nous lisons est très postérieure aux faits qu’elle raconte.
On présente souvent Sargon comme le premier empereur de l’histoire. Il a réellement existé, il a réellement pris le contrôle du sud de l’Irak actuel autour de 2300 avant notre ère, et il a gouverné depuis une ville appelée Agadé. Mais presque tout ce qu’on raconte de lui vient de textes écrits des siècles, parfois plus d’un millénaire, après sa mort. Voici ce qui reste quand on sépare les deux.
De son vivant, le roi a fait graver ses exploits sur des statues et des monuments dressés dans le grand temple de la ville de Nippur. Ces monuments ont disparu.
Ce qu’on en connaît vient de deux grosses tablettes d’argile. Des scribes bien plus tardifs y ont recopié les inscriptions, à titre d’exercice, en notant d’où venait chaque texte. Ces tablettes sont sorties du sol à Nippur à la fin du XIXᵉ siècle. L’une est aujourd’hui à Philadelphie, l’autre à Istanbul.
Les copies annoncent trente-quatre batailles gagnées, des murailles abattues jusqu’à la mer, des bateaux venus de très loin amarrés au port de la capitale. Elles racontent surtout une scène : le roi vaincu d’Uruk, Lugal-zagesi, conduit au carcan jusqu’à la porte du temple de Nippur. Le dieu de ce temple était censé accorder la royauté sur le pays entier, et lui présenter le vaincu revenait à faire valider la conquête.
Ces textes ne disent rien de la famille du roi. Ni le nom de son père, ni celui de sa mère, ni sa date de naissance.
C’est un autre texte qui a rendu Sargon célèbre. Il tient sur un morceau de tablette de moins de neuf centimètres, conservé à Londres. Le roi y parle de lui-même. Sa mère était prêtresse, elle l’a mis au monde en secret, elle l’a déposé dans un panier de roseaux dont elle a bouché le couvercle avec du bitume, et elle l’a confié au fleuve. Un porteur d’eau l’a repêché, l’a élevé, puis l’a employé dans sa palmeraie.
Ce texte a été écrit vers le VIIᵉ siècle avant notre ère. Mille cinq cents ans séparent donc le récit de l’homme. On en connaît quatre exemplaires, tous tardifs. Les spécialistes n’arrivent pas à dater précisément sa composition. L’explication la plus souvent avancée est qu’un roi assyrien portant exactement le même nom de règne aurait eu intérêt à faire écrire l’histoire de son glorieux homonyme. Personne ne l’a démontré.
D’autres récits sont bien plus anciens, sans être contemporains pour autant. L’un raconte que Sargon servait le vin au roi de la ville de Kish, que ce roi a pris peur à cause d’un rêve et a tenté de le faire assassiner.
On ne sait pas combien de temps il a régné. Les copies anciennes d’une même liste de rois se contredisent : la plus répandue lui donne cinquante-six ans, la plus vieille quarante. Sur un chiffre aussi simple, l’écart atteint seize ans.
On ne sait pas non plus où était sa capitale. Agadé n’a jamais été retrouvée. Aucune fouille, aucune archive de son palais, aucune tombe royale. Trois sites d’Irak ont été proposés, aucun n’a fourni de preuve. Un texte ancien montre par ailleurs que la ville existait déjà avant lui : il ne l’a donc pas fondée, il s’en est emparé.
Une chose a traversé le temps. Un roi élamite est venu piller la région plus de mille ans après Sargon et a emporté chez lui, dans l’actuel Iran, la base d’une stèle de pierre sombre. Des archéologues français l’y ont retrouvée au début du XXᵉ siècle. Elle est exposée au Louvre.
Le roi y marche en tête de ses hommes, une masse d’armes à la main. Devant son visage, deux mots gravés : Sargon, le roi. Le premier n’est pas vraiment un nom. Dans sa langue, il signifie « le roi est légitime ». C’est un nom pris au moment d’accéder au pouvoir, une revendication transformée en identité. Le nom qu’il portait avant n’est écrit nulle part.
La version complète donne les cotes des deux tablettes de Nippur, la formule exacte sur les cinq mille quatre cents hommes qui mangeaient chaque jour devant le roi, et le désaccord des chercheurs sur l’incendie d’Ébla.
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Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
✍Trois cent quarante-neuf lettres en babylonien, expédiées par des rois qui ne le parlaient pas à un roi qui ne le lisait pas. Ce que la formule recouvre vraiment.
✍Des paradigmes verbaux copiés par des écoliers babyloniens, cent cinquante ans de rapprochements ratés, et une langue qu’on lit très bien sans savoir d’où elle vient.
𒀭Vingt-quatre mille cinq cent dix ans, trois mois et trois jours et demi. Ce que compte vraiment la liste royale sumérienne, et pourquoi sa plus vieille copie ignore le déluge.
☾Cent onze relais, quatre-vingt-dix jours, vingt satrapies : les comptes d’Hérodote tombent juste. Ce que les archives perses en laissent debout est une autre affaire.
✍Un garçon kurde au bout d’une corde, un estampage publié quatre ans trop tard, et une lettre privée où Rawlinson reconnaît devoir sa meilleure clé à un autre.
𒀭Cinquante centimètres de mosaïque sortis broyés d’une tombe pillée. Woolley y a d’abord vu une stèle, puis un étendard. Le British Museum le classe comme coffret ( ?).
☥Quatre cent douze lignes assemblées à partir d’une cinquantaine de tablettes, et un dénouement dont il ne reste presque rien. Ce que le poème dit, et ce qu’on lui a fait dire.