Le code de Hammurabi : la justice babylonienne gravée dans le basalte
Une stèle noire de 2,25 m, 282 articles de loi et un roi face au dieu-soleil : le code de Hammurabi, retrouvé brisé en trois morceaux à Suse en 1901.

Le 14 septembre 1822, un homme de trente et un ans traverse en courant la rue Mazarine, à Paris, entre dans le bureau de son frère aîné, lance « Je tiens l’affaire ! » et s’effondre, épuisé. La scène nous vient de la tradition familiale, avec la part d’embellissement que cela suppose. Le fait, lui, tient bon : ce jour-là, Jean-François Champollion vient de comprendre comment fonctionnent les hiéroglyphes, une écriture muette depuis près de quatorze siècles.
La dernière inscription hiéroglyphique datée que l’on connaisse a été gravée au temple de Philae, en Haute-Égypte, le 24 août 394 de notre ère. On l’appelle le graffito d’Esmet-Akhom, du nom du prêtre qui l’a laissée sur la porte d’Hadrien, avec un double texte, hiéroglyphique et démotique. Après quoi, le savoir se perd. Les lettrés grecs puis européens ne conservent qu’une idée déformée de cette écriture, largement héritée des Hieroglyphica d’Horapollon, un traité tardif qui présente chaque signe comme un symbole allégorique : le vautour signifierait « mère », et ainsi de suite. L’idée s’installe pour des siècles. Les hiéroglyphes seraient une écriture d’idées pures, sans rapport avec la langue parlée.
Au XVIIe siècle, le jésuite Athanase Kircher pousse cette logique jusqu’à l’absurde : il « traduit » des obélisques romains en longues méditations mystiques, entièrement fantaisistes. Il a pourtant une intuition juste, et elle comptera : le copte, langue liturgique des chrétiens d’Égypte, descend de l’égyptien ancien. C’est une des clés que Champollion ramassera, un siècle et demi plus tard.
Tout bascule avec un bloc de granodiorite d’environ 760 kilos, mis au jour en juillet 1799 lors de travaux de fortification à Fort Julien, près de Rachid (Rosette, dans le delta du Nil), par les soldats de l’expédition d’Égypte. L’officier Pierre-François Bouchard en signale aussitôt l’importance. La pierre porte trois versions d’un même texte : hiéroglyphes en haut, démotique au milieu (l’écriture cursive de l’Égypte tardive, utilisée pour les actes courants), grec en bas. Le texte grec, lisible immédiatement, révèle qu’il s’agit d’un décret sacerdotal pris à Memphis en 196 avant notre ère en l’honneur du jeune roi Ptolémée V Épiphane, un an après son couronnement.
On tient donc un texte trilingue. Reste à s’en servir, et c’est là que l’affaire se complique. La partie hiéroglyphique est mutilée : le haut de la stèle manque, et il ne reste que quatorze lignes, dont le début du texte est perdu. Après la capitulation française de 1801, la pierre passe aux Britanniques et rejoint le British Museum, où elle se trouve toujours. Mais des copies et des estampages circulent en Europe, et une course au déchiffrement s’engage.
Le concurrent le plus sérieux est un savant anglais, Thomas Young, physicien de génie par ailleurs (on lui doit des travaux fondateurs sur la nature ondulatoire de la lumière). Dans les années 1810, Young obtient des résultats réels : il établit des correspondances entre passages grecs et démotiques, montre que le démotique dérive des hiéroglyphes, et il s’attaque aux cartouches, ces boucles ovales qui entourent certains groupes de signes. En comparant, il propose des valeurs phonétiques pour plusieurs signes du nom de Ptolémée. Il publie l’essentiel dans l’article « Egypt » du supplément de l'Encyclopaedia Britannica, paru en 1819.
Pourquoi s’arrête-t-il là ? Parce qu’il reste prisonnier de l’idée reçue : pour Young, l’écriture phonétique ne serait qu’une rustine, un procédé exceptionnel réservé aux noms étrangers comme ceux des rois grecs. Le reste du système demeurerait symbolique. Champollion partage d’ailleurs longtemps ce préjugé. Toute la différence tiendra à ce qu’il finira par s’en défaire.
Champollion arrive dans cette course avec un bagage singulier. Né à Figeac en 1790, formé à Grenoble puis à Paris, il apprend très jeune l’hébreu, l’arabe, le syriaque, et surtout le copte, qu’il pratique au point d’en préparer une grammaire. Ce pari, l’égyptien ancien survit dans le copte, sera décisif.
En janvier 1822, il reçoit la copie d’un obélisque que le voyageur anglais William John Bankes avait fait transporter de Philae vers l’Angleterre. Le socle porte une inscription grecque, l’obélisque des cartouches hiéroglyphiques. Les deux textes ne sont pas la traduction l’un de l’autre, mais on y retrouve les noms de Ptolémée et de Cléopâtre. Il s’agit ici de Ptolémée VIII Évergète et des reines Cléopâtre, souveraines du IIe siècle avant notre ère, pas de la célèbre Cléopâtre VII. Bankes avait déjà noté au crayon, sur la copie, qu’un des cartouches devait livrer « Cléopâtre ». Champollion croise les deux noms. Le p, le t, le o, le l se retrouvent aux positions attendues dans les deux cartouches. Le raisonnement se verrouille : ces signes notent bien des sons, et de manière régulière. Il élargit ensuite le test à d’autres noms d’époque gréco-romaine, et le système tient à chaque fois.
Mais il reste dans le périmètre admis par Young : des noms étrangers, transcrits phonétiquement. Le vrai basculement a lieu ce fameux 14 septembre 1822, quand l’architecte Jean-Nicolas Huyot lui transmet des relevés de temples de Nubie, dont Abou Simbel, donc des textes pharaoniques bien antérieurs aux Grecs. Un cartouche montre un disque solaire, un signe encore obscur, puis deux fois un même signe. Champollion lit le disque rê, « soleil » en copte, et reconnaît dans les derniers signes la valeur s déjà établie. Rê- ?-s-s. Le signe médian, un m, se confirme par le rapprochement avec le mot copte pour « naissance ». Ramsès. Un autre cartouche, avec l’ibis du dieu Thot, livre Thoutmosis sur le même principe. Des pharaons du Nouvel Empire, treize siècles avant Cléopâtre, écrivaient donc déjà phonétiquement. Le système entier est mixte, et il l’a toujours été.
Le 27 septembre 1822, Champollion lit devant l’Académie des inscriptions et belles-lettres sa Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques, adressée au secrétaire perpétuel de l’Académie. Le texte, prudent, se concentre sur les noms gréco-romains. La démonstration complète vient avec le Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens, publié en 1824. Champollion y formule la solution : l’écriture égyptienne combine en permanence trois types de signes. Des phonogrammes, qui notent des sons ; des idéogrammes, qui notent directement un mot ; et des déterminatifs, signes muets placés en fin de mot pour en indiquer la catégorie de sens (un homme assis pour les noms de personnes, trois traits d’eau pour ce qui est liquide). Plusieurs centaines de signes à l’époque classique, et non un alphabet, mais pas non plus une forêt de symboles mystiques.
Restait à prouver que cette clé ouvrait de vrais textes, pas seulement des noms royaux. Champollion le fait sur le terrain : conservateur des collections égyptiennes du Louvre à partir de 1826, il dirige en 1828-1829 une expédition franco-toscane en Égypte avec Ippolito Rosellini, lisant les murs des temples à mesure qu’il les visite. Il meurt en mars 1832, à quarante et un ans, laissant une Grammaire égyptienne que son frère Jacques-Joseph publie à partir de 1836.
Dès 1823, Young accuse Champollion d’avoir repris son alphabet égyptien sans le créditer. Le débat, ravivé à chaque anniversaire du déchiffrement, oppose encore des historiens des sciences, et les positions se rangent souvent selon les nationalités. Personne ne conteste que Young a obtenu le premier des valeurs phonétiques correctes dans le cartouche de Ptolémée, ni que Champollion connaissait l’article de 1819 et s’est montré avare de reconnaissance. Mais le consensus des égyptologues, exprimé notamment par Richard Parkinson, longtemps conservateur au British Museum et auteur de Cracking Codes : The Rosetta Stone and Decipherment (1999), distingue deux choses : Young a identifié des pièces, Champollion a compris la machine. Lire un cartouche est un exploit ; expliquer un système d’écriture entier, avec sa grammaire, en est un autre. Le dossier documentaire, carnets et correspondances de Champollion, permet de suivre sa progression de près, et il montre un cheminement autonome à partir du début des années 1820, appuyé massivement sur le copte, dont Young ignorait à peu près tout.
La pierre de Rosette, elle, reste exposée au British Museum, où elle passe pour l’objet le plus visité du musée. Sur sa tranche, une inscription peinte rappelle sa capture par l’armée britannique en 1801. L’Égypte en demande périodiquement le retour. Le décret de Memphis, lui, existe en d’autres exemplaires retrouvés depuis, dont la stèle de Noubaireh, conservée au Musée égyptien du Caire, qui restitue une partie du texte que Rosette a perdu.
Le déchiffrement de Champollion ouvre directement sur l’histoire de l’écriture démotique et du copte, deux états tardifs de la langue égyptienne. On peut aussi le comparer au déchiffrement du cunéiforme au XIXe siècle, autre course savante appuyée sur une inscription trilingue, celle de Behistun, ou prolonger vers la naissance de l’égyptologie comme discipline et les grandes fouilles du XIXe siècle.
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