Le disque de Phaistos, une énigme d’écriture toujours non résolue

Découvertes archéologiquesÉcriture & languesGrèce antique19 juillet 202611 sources vérifiées
C messier, crop and composite image by Bammesk · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Le 3 juillet 1908, au soir, dans une pièce effondrée du palais minoen de Phaistos, au sud de la Crète, un petit disque d’argile cuite sort de terre. C’est Zacharias Eliakis, contremaître de la Mission archéologique italienne, qui le repère lors d’une inspection. Il l’apporte à l’archéologue Luigi Pernier, qui dirige alors la fouille. Environ 16 centimètres de diamètre, à peine plus d’un centimètre d’épaisseur. Sur ses deux faces, une spirale de signes court vers le centre. Plus d’un siècle après, le disque de Phaistos demeure l’un des documents les plus discutés de toute l’épigraphie, cette science qui étudie les inscriptions anciennes. Personne ne sait le lire.

Une trouvaille dans les décombres du premier palais

Pernier fouille alors pour la Mission archéologique italienne de Crète, dans le sillage des découvertes de Knossos par Arthur Evans. Le disque gît dans un dépôt souterrain de la salle 8 du bâtiment 101, au nord-est du palais, associé à de la céramique de type Kamares et à une tablette en linéaire A, l’écriture encore indéchiffrée des Minoens. Ce contexte oriente la datation vers 1700-1650 avant notre ère, à la charnière du Minoen moyen et du Minoen récent. Le dossier reste discuté : des propositions plus basses ont circulé, mais aucune ne fait consensus. Pernier publie sa découverte dans la revue Ausonia (volume III, 1908, p. 255-302), sous le titre « Il disco di Phaestos con caratteri pittografici », avec des planches photographiques et un premier inventaire des signes. Sa description reste le point de départ de toute la littérature savante sur l’objet.

Le disque rejoint ensuite le Musée archéologique d’Héraklion, où il est toujours exposé. Il n’a jamais quitté la Crète.

Quarante-cinq signes estampés, comme une imprimerie avant l’heure

Ce qui frappe d’abord, c’est la technique. Les signes n’ont pas été incisés à main levée dans l’argile fraîche, comme sur les tablettes en linéaire A ou en linéaire B. Ils ont été estampés, chacun avec un poinçon distinct, probablement en métal ou en ivoire. Le même signe, répété plusieurs fois, présente toujours exactement la même forme. On a donc fabriqué un jeu de caractères mobiles avant d’imprimer le texte. Certains y ont vu, avec les précautions d’usage, le plus ancien exemple connu de typographie, trois millénaires avant Gutenberg. La formule est séduisante, mais elle suppose que ces poinçons aient servi à produire d’autres documents, et aucun autre n’a jamais été retrouvé.

Le corpus se laisse compter précisément. Quarante-cinq signes différents, pour un total de 241 ou 242 impressions selon la lecture d’un signe abîmé, réparties en 61 groupes séparés par des traits verticaux. Les signes figurent des choses reconnaissables : une tête d’homme au profil orné d’une crête, un bouclier rond, un poisson, un bateau, une fleur, un oiseau en vol. Trente et un groupes sur la face A, trente sur la face B. Des points sous certains signes, en fin de groupe, restent d’interprétation incertaine.

Ce que le nombre de signes permet quand même de dire

On ne peut pas lire le disque, mais on peut raisonner sur lui. Quarante-cinq signes, c’est trop pour un alphabet, qui en compte généralement entre 20 et 30, et bien trop peu pour une écriture logographique comme le chinois, où chaque signe note un mot. L’ordre de grandeur correspond à un syllabaire, un système où chaque signe note une syllabe, comme le linéaire B avec ses quelque 87 signes. La plupart des spécialistes, dont Yves Duhoux dans son étude « Le disque de Phaestos » parue à Louvain en 1977, admettent donc que le disque porte une écriture syllabique, et que les 61 groupes correspondent vraisemblablement à des mots.

Le sens de lecture lui-même a fait débat. L’examen des chevauchements de signes, là où un poinçon a mordu sur l’impression voisine, indique que le texte a été estampé de l’extérieur vers le centre, et la majorité des chercheurs lisent dans ce même sens, de droite à gauche. Le dossier documentaire s’arrête à peu près là. Et c’est précisément le problème : un texte unique de 242 signes est statistiquement trop court pour un déchiffrement, surtout quand la langue sous-jacente est inconnue. Michael Ventris, pour percer le linéaire B en 1952, disposait de milliers de tablettes.

Un siècle de déchiffrements annoncés, aucun accepté

Les propositions de lecture se comptent par dizaines. On y a vu, selon les auteurs, un hymne religieux, un calendrier, un texte grec archaïque, du louvite, du sémitique, un document de nature astronomique. Le linguiste Gareth Owens, avec le phonéticien John Coleman d’Oxford, a soutenu à partir de 2014 pouvoir prononcer une partie du texte en projetant sur les signes du disque les valeurs phonétiques du linéaire B, et y lit une prière à une déesse mère minoenne. La communauté savante reste très réservée : rien ne garantit que les signes du disque, graphiquement distincts de ceux du linéaire A comme du linéaire B, aient porté les mêmes valeurs.

Pourquoi tant d’échecs ? La réponse tient en une phrase que les épigraphistes répètent depuis des décennies : sans texte bilingue, sans corpus étendu et sans langue de comparaison assurée, un déchiffrement ne peut pas être démontré, seulement affirmé. Chaque nouvelle « solution » du disque est invérifiable par construction. Quelques parallèles existent pourtant. La hache votive en bronze trouvée à Arkalochori en 1934 par Spyridon Marinatos, conservée elle aussi à Héraklion, porte quinze signes gravés dont certains rappellent ceux du disque, en particulier la tête ornée. La ressemblance a ses limites : plusieurs chercheurs y voient une imitation maladroite du linéaire A plutôt qu’un vrai parallèle, et aucun signe ne correspond exactement. Un fragment de sceau de Phaistos présente une parenté discutée. C’est maigre, mais cela suggère que l’écriture du disque n’était pas totalement isolée en Crète.

L’hypothèse du faux, posée puis largement écartée

En 2008, pour le centenaire de la découverte, le marchand d’art et spécialiste des faux Jerome Eisenberg publie dans la revue Minerva un article retentissant : le disque serait une supercherie fabriquée par Pernier lui-même, jaloux des succès d’Evans à Knossos et de ses compatriotes à Gortyne. Eisenberg s’appuie sur des anomalies supposées, notamment la cuisson soignée et complète du disque, inhabituelle pour les documents d’archives minoens, qui n’étaient cuits qu’accidentellement lors des incendies de palais. Il réclame une datation par thermoluminescence, une méthode qui mesure le temps écoulé depuis la dernière cuisson d’une argile.

Le Musée d’Héraklion a refusé le test, jugé inutilement invasif pour un objet aussi fragile, et la thèse du faux n’a convaincu presque personne. Les arguments contraires pèsent lourd : la hache d’Arkalochori, découverte 26 ans après le disque, présente des signes apparentés qu’un faussaire de 1908 n’aurait pas pu anticiper, et le contexte stratigraphique décrit par Pernier, quoique documenté selon les standards de son époque, ne présente pas d’incohérence flagrante. Le débat a toutefois eu un mérite. Il a rappelé qu’aucune analyse physico-chimique moderne n’a jamais été menée sur l’objet, et la question de la datation directe reste posée.

Une spirale sous vitrine à Héraklion

Aujourd’hui, le disque de Phaistos occupe une vitrine du Musée archéologique d’Héraklion, à quelques mètres des tablettes en linéaire A et de la hache d’Arkalochori. Les visiteurs se penchent sur la spirale, suivent du regard la petite tête à crête qui revient dix-neuf fois, le bouclier rond dix-sept fois. Quelque part, peut-être, sous les niveaux non fouillés d’un site crétois, dort un second document estampé avec les mêmes poinçons. Il suffirait de quelques centaines de signes supplémentaires pour changer la donne. En attendant, ces 242 empreintes d’argile forment le plus long texte du monde écrit dans une écriture dont on ignore tout, jusqu’à la langue qu’elle notait.

Pour aller plus loin

Le dossier du disque croise directement celui du linéaire A, l’écriture minoenne indéchiffrée, et celui du linéaire B, déchiffré par Michael Ventris en 1952. On peut aussi le rapprocher de l’histoire du palais de Knossos et de la civilisation minoenne, ou des autres écritures non déchiffrées de l’Antiquité, comme l’élamite linéaire ou le rongorongo de l’île de Pâques.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Disque de Phaistos, Musée archéologique d'Héraklion, no AE 1358 Heraklion Archaeological Museum, Crète
  2. Hache votive d'Arkalochori, Musée archéologique d'Héraklion, no X 2416 Heraklion Archaeological Museum, Crète
  3. Luigi Pernier, « Il disco di Phaestos con caratteri pittografici », Ausonia III, 1908, p. 255-302 Ausonia, Rivista della Società italiana di archeologia e storia dell'arte

Bibliographie

  1. Yves Duhoux, Le disque de Phaestos, Louvain, 1977 Peeters / Institut orientaliste de Louvain
  2. Georgia Flouda, « Materiality and script: constructing a narrative on the Minoan inscribed axe from the Arkalochori cave », SMEA Nuova Serie 1, 2015, p. 43-56 Studi Micenei ed Egeo-Anatolici (SMEA)
  3. Torsten Timm, « Der Diskos von Phaistos. Anmerkungen zur Deutung und Textstruktur », Indogermanische Forschungen 109, 2004, p. 204-231 Indogermanische Forschungen (De Gruyter)

Sources en ligne

  1. The Phaistos Disc Musée archéologique de Messara
  2. The Phaistos Disk – An Enigmatic Artifact in its Cultural Context The Ancient Near East Today (ASOR)
  3. Phaistos Disk Deciphered? Not Likely, Say Scholars Biblical Archaeology Society
  4. bibliografia ragionata su festos Centro di Archeologia Cretese, Università di Catania
  5. The Phaistos Disc - The earliest “printed” text Ancient World Magazine
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