La question homérique : qui a réellement composé l’Iliade ?
Un poète aveugle, des ciseaux de philologues, des bardes serbes enregistrés au phonographe : deux mille ans d’enquête sur l’auteur de l’Iliade.
Le 1er juin 1952, un architecte londonien de vingt-neuf ans fait circuler auprès d’une vingtaine de spécialistes un texte ronéotypé de quelques pages. C’est la vingtième d’une série de notes de travail qu’il rédige depuis deux ans. Elle porte un titre en forme de question : les tablettes de Cnossos et de Pylos sont-elles écrites en grec ? Son auteur prend soin d’y qualifier lui-même son hypothèse de digression frivole. Elle était juste.
L’affaire commence en 1900, quand Arthur Evans dégage à Cnossos, en Crète, des tablettes d’argile portant une écriture qu’il baptise linéaire B. Il en trouvera des milliers. Il consacrera le reste de sa vie à tenter de les lire, sans y parvenir, et mourra en 1941.
Deux convictions d’Evans ont pesé lourd. La première tenait au bon sens de son époque : ces tablettes venaient de Crète, donc elles notaient la langue des Minoens, un peuple dont on ignorait tout. L’hypothèse d’un grec archaïque paraissait absurde, les archéologues excluant catégoriquement une présence grecque à Cnossos à la fin de l’âge du bronze. La seconde était plus prosaïque. Evans a très peu publié, gardant la main sur un matériel que personne d’autre ne pouvait travailler.
Ce verrou a sauté ailleurs. En 1939, sur la crête d’Épano Englianos, en Messénie occidentale, l’Américain Carl Blegen ouvre un chantier sur ce que la tradition appelait la Pylos sablonneuse d’Homère. Dès le premier jour, il tombe sur la salle des archives du palais. Six cents tablettes cette année-là. Le linéaire B n’était donc pas crétois.
Alice Kober enseigne les lettres classiques au Brooklyn College de New York. Elle attaque le problème par les statistiques, relevant pour chaque signe les positions qu’il occupe et les signes qui l’accompagnent. Faute de moyens informatiques, elle constitue un fichier manuscrit qui atteindra quelque cent quatre-vingt mille fiches et une quarantaine de carnets.
Sa découverte est décisive. Certains mots reviennent avec des terminaisons différentes, accompagnés du même idéogramme. Elle en déduit que la langue est flexionnelle, qu’elle décline ou conjugue, et que les variations de signes correspondent à des changements de voyelle. Elle isole des groupes de trois séquences apparentées, que la recherche appellera les triplets de Kober.
Elle en tire un tableau. Sur les lignes, les signes qui partagent une même consonne ; sur les colonnes, ceux qui partagent une même voyelle. Le principe est puissant : il permet de reconstituer les valeurs de tout le syllabaire à partir d’un petit nombre de sons connus, sans savoir quelle langue on lit. Elle publie en 1948 une première grille de dix signes. Elle écrit à Blegen pour voir les tablettes de Pylos ; il refuse. Elle meurt en 1950, à quarante-trois ans.
Blegen avait confié l’étude de ses tablettes à l’un de ses étudiants, Emmett L. Bennett Jr. Interrompu par la guerre, celui-ci travaille d’abord sur photographies et publie en 1947 une analyse des signes, puis en 1951 la transcription complète des tablettes de Pylos.
Ce travail change tout. Il établit combien de signes distincts compte l’écriture, moins d’une centaine, ce qui impose une conclusion mécanique : trop nombreux pour un alphabet, trop peu pour une écriture logographique, ces signes notent des syllabes. Il distingue aussi les syllabogrammes des logogrammes, des métrogrammes et des chiffres. Bennett reste le grand oublié des récits populaires du déchiffrement.
Michael Ventris, né en 1922, est architecte de métier. Il avait quatorze ans quand il entendit Evans parler de ses tablettes, et le problème ne l’a plus lâché. En 1950, il fait circuler un état des lieux de la recherche, construit à partir d’un questionnaire envoyé à vingt spécialistes. Puis viennent les notes de travail, où il documente chaque étape de son raisonnement.
Sa méthode reprend et étend la grille de Kober. Il en agrandit considérablement les dimensions, identifie les signes notant des voyelles seules, et remarque que certaines séquences apparaissent à Cnossos mais jamais à Pylos. Il en déduit qu’il s’agit de noms de lieux crétois. En glissant dans sa grille les noms d’Amnisos, de Cnossos ou de Tylissos, les valeurs des signes se mettent en place. Et les mots qui apparaissent alentour ressemblent à du grec.
Le 1er juillet 1952, Ventris expose son hypothèse à la BBC. Un jeune enseignant de Cambridge, John Chadwick, l’écoute. Helléniste spécialiste des dialectes, il obtient les notes de Ventris par l’intermédiaire de John Myres, vérifie, se convainc, et écrit le 9 juillet. Ventris lui répond le 13 en lui proposant de travailler ensemble. La collaboration durera quatre ans.
Une hypothèse séduisante ne vaut pas démonstration, et Ventris lui-même doutait. La confirmation est venue du sol.
En juin 1952, Blegen avait exhumé à Pylos une petite tablette en deux morceaux, référencée PY Ta 641. Comme toutes les autres, elle était recouverte d’une croûte calcaire durcie par l’incendie qui avait détruit le palais, et illisible avant nettoyage. Le travail de conservation occupe l’hiver. En mars 1953, Blegen revient à Athènes avec les valeurs proposées par Ventris en main.
La tablette énumère des récipients, et elle les dessine à côté des mots. Là où le texte porte ti-ri-po-de, deux trépieds sont figurés. Là où il porte ti-ri-po, il y en a un seul. Et le mot grec pour trépied est bien tripous. Blegen écrit à Ventris. Le déchiffrement tenait devant un document que personne n’avait pu consulter au moment où il avait été proposé.
Tous ne se sont pas rendus. En 1956, l’helléniste A. J. Beattie soutenait encore dans le Journal of Hellenic Studies que le déchiffrement était erroné et que la langue ne pouvait pas être du grec. Sa contestation n’a pas résisté.
Ventris meurt dans un accident de voiture le 6 septembre 1956, à trente-quatre ans, quelques semaines avant la parution de Documents in Mycenaean Greek, le livre écrit avec Chadwick. Quant aux tablettes qu’il a rendues lisibles, elles ne contiennent ni poème, ni loi, ni récit. Elles comptent des moutons, des roues de char, des rations d’huile, des femmes affectées au tissage. Ventris n’a pas ouvert une bibliothèque, il a ouvert un service de comptabilité. Et le linéaire A, l’écriture minoenne dont dérive le linéaire B, n’est toujours pas déchiffré.
Ce dossier croise l’archéologie de la Crète minoenne et les fouilles de Cnossos, la civilisation mycénienne telle que les tablettes la documentent, et la question homérique, que le grec de Pylos éclaire d’un jour nouveau en attestant une langue grecque cinq siècles avant Homère.
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