La liste royale sumérienne : ce que vaut un règne de 28 800 ans
Vingt-quatre mille cinq cent dix ans, trois mois et trois jours et demi. Ce que compte vraiment la liste royale sumérienne, et pourquoi sa plus vieille copie ignore le déluge.
À l’époque paléo-babylonienne, des maîtres d’école alignent sur des tablettes des colonnes de formes verbales sumériennes, chacune suivie de son équivalent akkadien. Ces paradigmes existent pour une raison précise : le sumérien avait cessé d’être une langue maternelle, et il fallait l’enseigner à des enfants qui parlaient autre chose. Quatre mille ans plus tard, on le lit et on l’édite sans trop de peine. On ne sait toujours pas à quelle famille il appartient.
Les fouilles allemandes d’Uruk ont livré, entre 1928 et 1976, près de cinq mille tablettes et fragments proto-cunéiformes, des niveaux Uruk IV et III, soit approximativement 3 350 à 3 000 avant notre ère. Ce sont des comptes : rations, livraisons de céréales, cheptel, totaux reportés au revers. La question de savoir quelle langue ces signes notent reste ouverte, et elle est franchement disputée.
Piotr Michalowski tient que de rares compléments phonétiques et quelques écritures de type rébus attestent la présence du sumérien dès le IVᵉ millénaire. Robert Englund a soutenu l’inverse en 2004 : ni la polyvalence supposée des signes archaïques, ni l’argument tiré du lien entre les noms de nombre sumériens et le système sexagésimal ne pèsent assez pour convaincre un sceptique, et un argument du silence sérieux peut être opposé à la présence du sumérien dans les premières communautés lettrées. La charge de la preuve, ajoute-t-il, revient aux sumérologues.
Regardons ce que fait un grammairien devant ce dossier. Bram Jagersma, dont la thèse de Leyde de 2010 forme la description la plus complète de la langue, restreint son corpus aux sources écrites entre 2 500 et 2 000 environ. Le motif est explicite : après cette date, le sumérien est écrit par des gens qui ne le parlent plus, et leurs formes cessent d’être des données fiables. Le sumérien sûr commence donc bien après l’invention de l’écriture dans l’Eanna d’Uruk.
Une question plus ancienne reste ouverte. Benno Landsberger a soutenu en 1944, sur des bases linguistiques, que les Sumériens avaient été précédés par les locuteurs d’une langue non sémitique disparue. Gonzalo Rubio a démonté ce dossier en 1999 dans le Journal of Cuneiform Studies : la méthode d’identification des mots « pré-sumériens » ne tient pas, et la liste mêle des termes qui peuvent être sémitiques ou sumériens. Gordon Whittaker en défend depuis 2005 une variante indo-européenne, l’euphratique. Le sol ne tranche pas : la continuité des séquences archéologiques s’accommode de plusieurs peuplements successifs comme d’un seul.
Le sumérien est agglutinant. Le verbe fini se construit comme une chaîne de préfixes et de suffixes autour d’une base. La langue ignore le masculin et le féminin, et distingue à la place l’animé de l’inanimé. Les paradigmes paléo-babyloniens montrent au passage un trait que la linguistique moderne nomme ergativité scindée : au prétérit, le sujet d’un verbe intransitif est traité comme l’objet d’un transitif, ce qui est le régime ergatif ; au présent, la langue bascule sur un régime nominatif-accusatif.
La difficulté est ailleurs. Une série de préfixes dits de conjugaison doit figurer dans presque tout verbe fini à l’indicatif, et leur valeur reste discutée : Christopher Woods leur a consacré en 2008 une monographie qui les réinterprète comme un système de voix. Une langue dont on ne s’entend pas sur les morphèmes les plus fréquents est difficile à comparer.
Il faut ajouter une variété. L’emesal, littéralement la langue « fine », est un sociolecte réservé au discours direct des déesses et des femmes dans certains genres, ainsi qu’aux lamentations chantées par les gala. La grammaire y est la même ; le lexique et la prononciation changent par endroits. C’est la seule variation interne que les scribes aient jugé utile de noter.
Rien de tout cela ne dit quoi que ce soit d’une parenté. L’agglutination et l’ergativité se rencontrent en basque, en hourrite, en élamite et en finnois, sans que ces langues aient de rapport entre elles. Une parenté génétique se démontre par des correspondances phonétiques régulières dans le vocabulaire de base et la morphologie, pas par une ressemblance de type. Le dossier sumérien butte précisément là.
Le mot « sumérien » a un auteur et une date. Jules Oppert propose en 1869 de désigner ainsi l’ensemble des variantes de cette langue non sémitique dont les signes portent la trace. Avant lui, Rawlinson et Lenormant l’attribuaient aux « Akkadiens », et Paul Haupt réservait le terme de sumérien à l’emesal. La confirmation vient tard : en 1889, Carl Bezold publie un texte bilingue où l’akkadien donne l’expression lišān šumeri, la langue de Sumer.
Entre-temps, Joseph Halévy avait avancé en 1874 une objection radicale. Il tenait ces signes pour une manière d’écrire pratiquée dans les milieux sacerdotaux, une sorte de hiératique mésopotamien, et refusait d’y voir la langue d’un peuple. La thèse a tenu des décennies et n’a été abandonnée qu’avec l’accumulation des textes du sud de l’Irak et les premiers travaux lexicographiques.
Halévy a perdu. Jerrold Cooper a montré en 1993, dans la Revue de l’histoire des religions, à quel point ce débat était pris dans les théories raciales du XIXᵉ siècle et dans la politique académique parisienne. Il ajoute une remarque qu’un debunk pressé aurait supprimée : l’apport durable de Halévy à la sumérologie aura été de démolir les rapprochements avec le turc et le hongrois, deux langues qu’il parlait couramment. Celui qui s’est trompé sur l’essentiel a eu raison sur un point que la discipline n’a jamais eu à reprendre.
En 1929, Paul Rivet publie soixante et une pages intitulées Sumérien et océanien, dans la collection linguistique de la Société de linguistique de Paris. Le futur directeur du Musée de l’Homme, qui défendait la même année des migrations océaniennes vers l’Amérique, n’a convaincu personne. En 1975 paraît à Paris un Dictionnaire d’étymologie sumérienne et grammaire comparée rapprochant le sumérien du hongrois ; Dietz Otto Edzard en donne une recension négative.
La proposition la plus lourde est récente. Simo Parpola, professeur émérite d’assyriologie à Helsinki, défend depuis une communication de 2007 à la Rencontre assyriologique internationale de Moscou l’appartenance du sumérien à la famille ouralienne. Son Etymological Dictionary of the Sumerian Language, deux volumes en 2016, propose des étymologies ouraliennes pour 3 030 mots et morphèmes, soit à peu près les deux tiers du vocabulaire de base retenu par le dictionnaire sumérien de Pennsylvanie. Un troisième volume, en 2022, conclut à un rattachement à la branche ougrienne et à une proximité avec le khanty.
Le camp adverse mérite mieux qu’un haussement d’épaules, et son recenseur français le dit sans détour : la proposition retient l’attention parce qu’elle vient d’un spécialiste reconnu et parce qu’elle rassemble une masse de matériaux qui va bien au-delà des tentatives habituelles de ce genre. Le reproche porte ailleurs. Thierry Poibeau relève dans les Études finno-ougriennes que l’introduction n’esquisse qu’à peine la méthode par laquelle les rapprochements ont été établis. Or c’est la méthode qui fait la démonstration : sans correspondances phonétiques régulières, une liste de ressemblances reste une liste. Et la phonologie du sumérien n’est accessible qu’à travers une écriture faite pour elle, puis maniée par des locuteurs de l’akkadien.
Le sumérien reste langue officielle dans le sud plus d’un siècle après l’effondrement de la troisième dynastie d’Ur, vers 2 000. Il survit ensuite comme langue d’école, de culte et d’érudition jusqu’à la fin du Iᵉʳ millénaire. Sur la date et les modalités de sa mort, les avis divergent, et pas sur des détails. Michalowski juge possible que le bilinguisme sumérien-akkadien ait été plus bref et moins conséquent qu’on ne le suppose. Christopher Woods a soutenu en 2006 la position inverse, en s’appuyant sur des noms de personnes forgés en sumérien par des gens ordinaires. Rubio a rouvert le dossier la même année à partir du règne de Šulgi.
Une tablette néo-babylonienne trouvée dans une maison privée d’Uruk sert de pièce à conviction aux deux camps. Numéro de fouille W 23558, Musée national d’Irak, IM 78552. Elle porte une histoire drôle : un homme de Nippur mordu par un chien se fait soigner à Isin, invite son guérisseur chez lui, et le prêtre, arrivé à Nippur, demande son chemin à une jardinière. Elle répond en sumérien. Il croit qu’elle le maudit et finit chassé de la ville par les apprentis scribes. Le colophon précise que le texte servait justement à l’instruction des apprentis scribes d’Uruk. Antoine Cavigneaux l’a publié en 1979 sans en saisir le ressort comique ; A. R. George en a donné en 1993 une édition révisée. Reste à savoir ce que la scène prouve. Qu’on parlait encore sumérien à Nippur, ou qu’il était assez mort pour qu’un lettré qui l’écrivait ne le comprenne plus à l’oral ? George note que la seconde lecture est très largement majoritaire.
L’inventaire de ce qu’on ignore est court et net. On ne sait pas combien de personnes ont parlé cette langue, ni sur quelle étendue exacte. On ne sait pas si elle connaissait d’autres variétés que l’emesal. On ne sait pas si les Sumériens sont arrivés en Basse Mésopotamie ou s’ils y étaient. On tient une langue, pas ses locuteurs.
Ce qu’on tient, en revanche, est très matériel. Des listes néo-babyloniennes mettent en regard chaque morphème de la chaîne verbale sumérienne et un mot akkadien, pour expliquer une grammaire à un public qui ne la possède plus ; l’unique commentaire antique de ces listes se trouve à la Free Library de Philadelphie, cote FLP unn72. Et au British Museum, la tablette BM 34816 porte au recto une incantation sumérienne et akkadienne en cunéiforme, au verso la même chose translittérée en alphabet grec. Les derniers à écrire du sumérien l’ont écrit dans l’alphabet d’une autre langue, parce qu’ils apprenaient encore les signes.
Le dossier croise l’invention de l’écriture dans le secteur de l’Eanna à Uruk, où les tablettes proto-cunéiformes posent la question de la langue qu’elles notent, et l’akkadien, qui a emprunté le cunéiforme au sumérien avant de le remplacer dans les rues. Il rejoint aussi le récit sumérien du déluge, dont la version de Ziusudra n’est connue que par une tablette de Nippur copiée au XVIIᵉ siècle, quand plus personne ne parlait la langue dans laquelle elle est écrite.
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