Le journal de Merer : les plus vieux papyrus et le chantier de Khéops
Les plus anciens papyrus inscrits connus ont été retrouvés à 200 kilomètres du chantier qu’ils décrivent. Ce que la comptabilité d’une équipe de marins dit de l’État de Khéops.
Le musée du Louvre et la Bibliothèque nationale de France décrivent le même objet. Une sphère d’argile creuse de Suse, inventaire SB 1940, sans doute la bulle la plus reproduite de l’archéologie orientale. Le Louvre lui donne 4,9 centimètres de diamètre et compte à l’intérieur trois pastilles rondes et trois bâtonnets ; la BnF écrit 6 centimètres, et lit trois jetons lenticulaires et trois petits cônes. Sur cet objet et sur quelques dizaines de ses semblables repose l’une des plus célèbres hypothèses de l’archéologie du XXᵉ siècle.
En 1966, la revue Archeologia publie coup sur coup deux textes qui ouvrent le dossier. Pierre Amiet, spécialiste de la glyptique susienne, signe « Il y a 5 000 ans les Élamites inventaient l’écriture » aux pages 16 à 23 ; Maurice Lambert enchaîne aux pages 24 à 31 avec « Pourquoi l’écriture est née en Mésopotamie ». L’un et l’autre proposent la même lecture : les petits objets d’argile que les fouilleurs de Suse trouvaient depuis des décennies à l’intérieur d’enveloppes scellées sont des unités de compte, des calculi.
Denise Schmandt-Besserat commence ses recherches sous la direction d’Amiet. Formée à l’École du Louvre, installée aux États-Unis avec une bourse au Peabody Museum de Harvard, elle passe une décennie à mesurer, dessiner et classer ces objets dans les réserves des musées d’Europe et du Proche-Orient. Son premier grand article paraît en 1977 dans Syro-Mesopotamian Studies. La somme, deux volumes intitulés Before Writing, sort en 1992 chez University of Texas Press. Le second volume est un catalogue de plusieurs milliers d’entrées, avec matériau, dimensions, site, stratigraphie et numéro d’inventaire.
Le corpus retenu compte environ 8 000 jetons provenant de 116 sites d’Iran, d’Irak, du Levant et de Turquie. Karenleigh Overmann, qui a converti ce catalogue en base électronique avec l’accord de son auteur, en dénombre 8 477 entrées, augmentées de 2 352 trouvailles nouvelles tirées d’une trentaine de publications.
Le système décrit se divise en deux âges. Les jetons simples, cônes, sphères, disques, cylindres, tétraèdres et ovoïdes, apparaissent au VIIIᵉ millénaire et existent le plus souvent en deux calibres, autour de 1 et de 3 centimètres. Puis, au milieu du IVᵉ millénaire, arrivent les jetons complexes : vaisselles miniatures, outils, meubles, animaux, souvent incisés ou percés. Schmandt-Besserat retient un répertoire d’environ trois cents types. Chacun vaudrait pour une marchandise précise, un cône pour une petite mesure d’orge, une sphère pour une grande, un ovoïde pour une jarre d’huile.
Une difficulté est reconnue par tous, y compris par elle. Rien ne distingue matériellement une vaisselle miniature employée comme jeton d’une amulette, d’un jouet ou d’une offrande. L’identification repose sur le contexte de trouvaille, et ce contexte manque pour une grande partie des objets exhumés avant les années 1960.
Le maillon central est vérifiable à l’œil nu. Sur SB 1940, les encoches et les cercles imprimés dans la paroi correspondent, en nombre, aux jetons enfermés à l’intérieur. Le geste est explicite : on note à l’extérieur ce que contient l’objet pour n’avoir plus à le briser. Sur environ 150 bulles connues, 80 ont été ouvertes, ce qui laisse soixante-dix objets scellés dont personne ne connaît le contenu.
Jean-Jacques Glassner, qui consacre en 2000 un livre entier à réfuter l’origine comptable de l’écriture, concède ce point sans réserve. À partir du milieu du IVᵉ millénaire, écrit-il, il existe un noyau dur composé d’un petit nombre de jetons groupés dans des bulles-enveloppes, et ce sont d’incontestables calculi ; on peut logiquement y voir les ancêtres des signes réservés à la notation des nombres. Il ajoute aussitôt la restriction qui fait le prix de la concession : lorsque la comparaison est possible, la silhouette des marques numérales et la forme des calculi ne se correspondent pas.
Suit la séquence que la recherche accepte dans ses grandes lignes. Les tablettes numérales, qui ne portent que des signes de nombre et des empreintes de sceau. Les tablettes numéro-idéographiques, où un ou deux idéogrammes désignent l’orge, le bétail ou le poisson. Puis le proto-cunéiforme, attesté à Uruk entre 3350 et 3000 avant notre ère, dans le secteur de l’Eanna : environ 5 400 textes et fragments, dont plus de 5 000 pour ce seul quartier.
La contestation porte sur l’autre moitié de la thèse, celle qui fait dériver les signes de mots des formes de jetons. Elle est venue vite et de partout. En 1993, Robert Englund recense Before Writing dans Science, Piotr Michalowski publie dans American Anthropologist un article intitulé « Tokenism », Paul Zimansky produit dans le Journal of Field Archaeology la recension la plus dévastatrice. Peter Damerow suit la même année, Jöran Friberg en 1994 dans l’Orientalistische Literaturzeitung.
L’argument de Zimansky est arithmétique. Si l’on suit les identifications proposées, il n’existe qu’un seul jeton de mouton pour le VIIᵉ millénaire et trois pour le IVᵉ ; la vache et le chien ne sont documentés qu’une fois chacun. Sur la cinquantaine de jetons complexes rapprochés de signes cunéiformes, dix-huit n’apparaissent qu’à un seul exemplaire. Le type le plus fréquent, cent trente-six exemplaires dont quarante-deux pour le VIᵉ millénaire, désignerait une journée de travail. Des villageois néolithiques auraient donc tenu la comptabilité des journées d’ouvrage bien plus soigneusement que celle de leurs bêtes. Zimansky demande si c’est croyable. Personne n’a répondu.
Englund vise ailleurs. La ressemblance entre un jeton et un signe archaïque, écrit-il en 1998, est une impression, non une mesure : rien ne permet de la contrôler. Glassner reprend le problème par le haut et attaque les prémisses. La thèse comptable suppose que les inventeurs sont d’abord occupés de leurs besoins élémentaires et qu’un registre de comptes ne peut pas se tenir oralement, deux postulats qu’aucune donnée n’impose. Il rappelle enfin que les plus anciens documents comptables d’Uruk sortent de maisons privées de la ville basse, là où les élites ne sont pas.
L’autre bout de la chaîne a cédé plus récemment. Lucy Bennison-Chapman a repris en 2019 les milliers de petits objets géométriques de Tell Sabi Abyad et d’autres sites néolithiques : ils apparaissent dès le Xᵉ millénaire, mais leur distribution ne soutient pas l’idée d’un rôle unique et universel de dispositif comptable. Joel Palka a montré en 2021 que beaucoup proviennent de temples, de sépultures et de dépôts rituels.
Un article de 2024 signé Kathryn Kelley, Mattia Cartolano et Silvia Ferrara, paru dans Antiquity, formule l’état du dossier en une phrase : l’élaboration des jetons a pu stimuler le développement du proto-cunéiforme et servir de modèle à plusieurs signes, mais les rapprochements de jeton à signe, notations numériques mises à part, sont rarement démontrables. Ces auteurs signalent au passage le contre-exemple le plus solide de la thèse adverse : le signe NI, qui note vraisemblablement une huile laitière, a un parallèle plausible dans un jeton complexe effectivement retrouvé à l’intérieur d’une bulle d’Uruk.
Leur propre démonstration porte sur les sceaux-cylindres. Deux motifs pré-littéraires, l’étoffe frangée et le vase pris dans un filet, se retrouvent presque à l’identique dans des signes proto-cunéiformes, et ils figurent déjà sur les bulles et les tablettes numérales, c’est-à-dire sur les supports de transition. L’invention de l’écriture y gagne une allure décentralisée : des administrateurs porteurs de sceaux, des scribes, plusieurs traditions visuelles.
Le dossier garde ses zones franches. Sur les quelque huit cents signes du proto-cunéiforme, le référent figuré de plus de la moitié reste contesté ou inconnu. Et le système de jetons n’a jamais été remplacé : une enveloppe de Nuzi datée des environs de 1500 avant notre ère, publiée par A. Leo Oppenheim, contenait encore ses calculi, deux millénaires après l’invention de l’écriture, chez des gestionnaires qui savaient parfaitement écrire.
Dans la salle 232 du Louvre, vitrine 3, un jeton de comptabilité en forme de tête de bovin, inventaire SB 4977, sorti de l’acropole de Suse. Douze perforations réparties sur ses deux faces. Aucun texte n’établit ce que ces douze trous comptaient.
Le dossier croise l’invention de l’écriture dans le secteur de l’Eanna à Uruk, d’où proviennent les plus anciennes tablettes proto-cunéiformes, et le vase de Warka, sorti du même quartier, dont les registres ont servi eux aussi de terrain de comparaison avec les signes archaïques. Il rejoint la question de l’écriture proto-élamite de Suse, apparue dans le sillage immédiat du modèle mésopotamien et toujours indéchiffrée.
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