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Les lupercales, fête romaine de la purification et de la fertilité

Histoire des religionsRome & les Étrusques13 juillet 20265 sources vérifiées
CC BY 4.0 (Wikimedia Commons)

Le 15 février, à Rome, des jeunes gens de bonne famille courent dans les rues, le corps à peu près nu, ceints de peaux de bouc fraîchement écorchées. Ils tiennent des lanières taillées dans ces mêmes peaux et en frappent les passants, surtout les femmes, qui tendent volontairement leurs mains. La scène se répète chaque année pendant des siècles. Ce sont les lupercales, l’une des fêtes les plus anciennes et les plus déroutantes du calendrier romain, à mi-chemin entre purification collective et rite de fertilité.

Une grotte au pied du Palatin

Tout part d’un lieu précis : le Lupercal, une grotte située au pied du mont Palatin, du côté sud-ouest, vers le Tibre. La tradition romaine y situe l’épisode fondateur par excellence, celui de la louve allaitant Romulus et Rémus après que les jumeaux, exposés sur le fleuve, se sont échoués là. La grotte contenait, selon les sources anciennes, un autel et un bois sacré consacrés au dieu Lupercus, et se rattachait au figuier sous lequel les jumeaux auraient été recueillis.

Les Anciens eux-mêmes hésitaient sur l’origine de la fête. Plutarque, dans sa Vie de Romulus (21), rapporte des traditions concurrentes : les lupercales viendraient soit d’un culte arcadien importé par Évandre avant même la fondation de Rome, culte que les Romains rattachaient à Pan et à Faunus, soit d’une course de Romulus et Rémus après une victoire de jeunesse. Ovide, dans le livre II des Fastes, brode longuement sur ces récits. Autant dire que dès l’époque d’Auguste, personne ne savait plus vraiment ce que l’on commémorait. On célébrait pourtant, et avec ferveur.

Un bouc, un chien, du sang et du rire

Le rituel, lui, est mieux documenté, principalement par Plutarque et Ovide. Le 15 février, les luperques, répartis en deux confréries anciennes rattachées à des gentes romaines, les Fabiani et les Quinctiales (le nom de ce second collège est diversement transmis, Quinctilii ou Quinctiales selon les sources), sacrifient des boucs et, détail rare dans la religion romaine, un chien. Plutarque s’interroge d’ailleurs sur ce sacrifice canin dans ses Questions romaines (68) et le rapproche des rites grecs de purification. Vient ensuite un geste étrange : on touche le front de deux jeunes gens avec le couteau ensanglanté, puis on essuie le sang avec de la laine trempée dans du lait. Les deux jeunes gens doivent alors rire. Plutarque le dit expressément (Vie de Romulus, 21), et ce rire obligatoire a fait couler beaucoup d’encre chez les historiens des religions, qui y ont vu tantôt un signe de mise à mort rituelle, tantôt une renaissance symbolique.

Les luperques découpent ensuite les peaux des victimes en lanières, appelées februa, un mot que les Romains rattachaient à l’idée de purification et qui a donné son nom au mois de février, februarius, dans le vieux calendrier où l’année commençait en mars. Puis ils s’élancent. Le parcours exact reste discuté : course autour du Palatin, selon l’hypothèse longtemps dominante d’un rite protégeant l’enceinte primitive de la ville, ou course passant par le Forum et le Comitium, comme le suggèrent certains témoignages d’époque impériale. Sur leur passage, ils fouettent les femmes avec les lanières. Ovide (Fastes, II) explique le geste : les femmes frappées concevront plus facilement et accoucheront sans douleur.

Le 15 février 44, un diadème pour César

Les lupercales ont aussi leur heure politique, et elle est célèbre. Le 15 février de l’an 44 avant notre ère, un mois exactement avant les ides de mars, Jules César préside la fête assis sur une chaise dorée, vêtu de pourpre, sur les Rostres du Forum. Marc Antoine, alors consul, court cette année-là comme luperque. C’est aussi l’année où César fait créer un troisième collège de luperques, les Juliani, dont Antoine devient le premier magister, avant que ce collège ne disparaisse après sa mort. Antoine s’approche de César et lui tend un diadème, l’insigne des rois hellénistiques. La foule applaudit à peine. César refuse, une fois, deux fois, et fait porter le diadème au temple de Jupiter Capitolin, en déclarant, selon Dion Cassius, que Jupiter seul est roi des Romains. Cicéron reviendra sur la scène avec une rage froide dans la deuxième Philippique (84-87), reprochant à Antoine d’avoir voulu faire un roi devant le peuple assemblé.

Que s’est-il vraiment joué ce jour-là ? Test de l’opinion publique, initiative d’Antoine, mise en scène d’un refus destiné à couper court aux rumeurs de royauté : les lectures ont leurs défenseurs depuis l’Antiquité, et le dossier n’est pas tranché. Une partie de la recherche récente doute même qu’il se soit agi d’un vrai geste de couronnement, l’essentiel de nos sources dérivant du réquisitoire de Cicéron. Reste que l’épisode a contribué à précipiter la conjuration des ides de mars.

Purification, fertilité ou rite de passage : les historiens hésitent

La fonction même des lupercales divise la recherche depuis plus d’un siècle. Le nom des luperques semble contenir lupus, le loup, et les Anciens y voyaient des prêtres liés à un dieu Lupercus protecteur des troupeaux, figure que les sources tardives assimilent à Faunus et à Pan. Mais cette étymologie fait débat, et le dieu Lupercus lui-même pourrait être une reconstruction savante plutôt qu’une divinité archaïque réellement honorée.

Georges Dumézil, dans La religion romaine archaïque (1966), lisait dans la course des luperques la survivance d’une confrérie de jeunes hommes comparable aux sociétés attestées ailleurs dans le monde indo-européen, et rattachait la fête aux rituels de fin d’année du vieux calendrier. D’autres, à la suite des travaux de T. P. Wiseman, insistent sur la dimension de fertilité et sur les remaniements successifs du rite, qui aurait beaucoup changé entre la République et l’Empire, au point que la nudité complète des luperques serait une donnée tardive plus qu’archaïque. Une troisième piste y voit d’abord un rite de passage : les deux jeunes gens marqués de sang puis lavés de lait, et tenus de rire, mimeraient une mort suivie d’une renaissance. Le dossier documentaire, presque entièrement composé de sources littéraires tardives qui interprètent autant qu’elles décrivent, ne permet pas de trancher. Il est même probable que la fête ait cumulé ces fonctions au long de sa très longue histoire.

Gélase contre les derniers luperques

Car la fête a la vie dure. Auguste restaure la confrérie. Trois siècles plus tard, l’empire devenu chrétien, les lupercales continuent. À la fin du Ve siècle, elles se courent toujours à Rome, sous une forme devenue plus théâtrale que rituelle. Vers 494-495, le pape Gélase Ier adresse une longue lettre au sénateur Andromachus et aux notables romains qui défendent le maintien de la fête, au motif qu’elle protégerait la ville des maux, une peste ayant frappé la Campanie. Gélase répond que la fête n’avait pas cette vocation, mais celle de favoriser la fécondité des femmes, et que les malheurs ont abondé alors même que les lupercales se célébraient. Le texte, conservé dans la Collectio Avellana, constitue notre dernier témoignage détaillé sur la fête vivante. On a longtemps répété que Gélase aurait remplacé les lupercales par la Saint-Valentin, le 14 février. Rien, dans les sources, n’appuie cette idée : le lien entre les deux fêtes est une construction moderne, régulièrement démontée par les historiens du christianisme ancien.

Et la grotte ? En janvier 2007, l’archéologue Irene Iacopi annonce la découverte, à seize mètres sous la maison d’Auguste sur le Palatin, d’une cavité circulaire d’environ sept mètres de diamètre et huit mètres de haut, voûtée et décorée de mosaïques et de coquillages, explorée par sonde sans qu’on puisse y pénétrer. Certains, dont Andrea Carandini, y ont aussitôt reconnu le Lupercal monumentalisé. D’autres spécialistes, comme Fausto Zevi et Adriano La Regina, objectent qu’il s’agit plus vraisemblablement d’un nymphée, une salle à fontaine de la résidence impériale, et que le vrai Lupercal devrait se trouver ailleurs, plus proche du Circus. La cavité attend toujours une fouille en règle. Quelque part sous le Palatin, la grotte de la louve garde son secret.

Pour aller plus loin

Les lupercales touchent directement au mythe de Romulus et Rémus et aux récits de la fondation de Rome, ainsi qu’au fonctionnement du calendrier romain et de ses mois rituels. On peut aussi les rapprocher des autres rites de février, comme les Parentalia en l’honneur des morts, période durant laquelle tombaient d’ailleurs les lupercales, ou les mettre en regard de la christianisation des cultes de la Rome tardive au Ve siècle.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. THE TOPOGRAPHY OF THE LUPERCALIA | Papers of the British School at Rome Cambridge University Press / British School at Rome
  2. Lupercalia (Encyclopaedia Romana) University of Chicago (LacusCurtius / Penelope)
  3. The Lupercalia in the Fifth Century, Classical Philology 26 (1931) University of Chicago (LacusCurtius) / Classical Philology
  4. Cicero, Philippic 2, §84 : On to the Lupercalia Dickinson College Commentaries
  5. Lupercalia | Encyclopedia.com (Dictionnaire des religions antiques) Encyclopedia.com
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