Deux nombres, et l’écart entre eux. Depuis 1748, les fouilles ont livré environ 1 150 corps à l’intérieur des murailles de Pompéi. Pour la population de 79, l’estimation la plus serrée, celle de Miko Flohr d’après le parc de logements dégagé, va de 7 500 à 13 500 personnes ; Steven Tuck travaille avec un ordre de grandeur proche de 30 000. Quel que soit le bord de la fourchette, l’immense majorité des Pompéiens n’est pas sous la cendre.
Une ville en chantier depuis dix-sept ans
Avant l’éruption, il y a eu le séisme. Sénèque le raconte au livre VI des Questions naturelles et le place aux nones de février, sous le consulat de Regulus et de Verginius, soit le 5 février 63. Tacite rapporte le même épisode dans le dernier chapitre qu’il consacre à l’année 62, aux Annales, XV, 22. Deux témoignages formels, incompatibles, sans troisième pour les départager. Sénèque signale au passage la mort de six cents moutons dans la campagne pompéienne.
Jean Andreau a montré en 1973, dans les Annales, qu’on distingue à Pompéi les murs antérieurs à la secousse des reconstructions qui l’ont suivie, et qu’on mesure ainsi ce qui restait à faire. Le bilan ne ressemble pas à un décor achevé. Dans la Casa del Giardino, en Regio V, les pièces ouvrant sur le jardin sont finement peintes, mais l’atrium garde un sol de terre battue mêlée de gravats : le pavement prévu n’a jamais été posé. Dans l’insula 10 de la Regio IX, en revanche, les fouilleurs ont trouvé un chantier actif, avec ses tas de chaux, son tuileau en poudre et ses outils.
Le désordre n’était pas que matériel. Sous Vespasien, des cippes plantés aux portes rendent à la res publica Pompeianorum des terrains publics que des particuliers s’étaient appropriés. Pourquoi les travaux s’étiraient, on l’ignore : la fouille donne l’état d’un chantier, jamais ses comptes ni ses procès.
Ce que le plâtre a remplacé
Giuseppe Fiorelli dirige les fouilles à partir de 1860. En 1863, il fait couler du plâtre dans les cavités que les corps décomposés ont laissées dans la cendre durcie. Cent quatre individus ont été moulés depuis. On a longtemps tenu pour acquis que le squelette restait pris dans le bloc, intact.
En 2015, une équipe conduite par Estelle Lazer a passé vingt-six moulages au scanner et aux rayons X. Les os avaient souvent été retirés avant la coulée, d’autres éléments introduits dans la cavité, et l’ensemble portait la marque de restaurations dont les méthodes n’ont pas été consignées. Le moulage est un objet du XIXᵉ siècle autant qu’un objet de 79.
L’ADN a fait le reste. En novembre 2024, une équipe réunissant Florence, Harvard et le Parc archéologique a publié le génome de cinq individus prélevés dans les moulages. L’adulte au bracelet d’or, un enfant sur les genoux, lu depuis toujours comme une mère et son fils, est un homme sans lien biologique avec l’enfant. Le couple enlacé qu’on donnait pour deux sœurs comprend au moins un homme, et les cinq descendent surtout de migrants venus de Méditerranée orientale.
Le camp adverse garde du solide. L’empreinte, elle, est authentique : la trame des étoffes se lit dans le plâtre, et le groupe ÁTROPOS de l’université de Valence, qui a examiné quatorze moulages, y reconnaît des tuniques et des manteaux de laine épaisse. Sur la mort elle-même, Giuseppe Mastrolorenzo et ses collègues ont établi en 2010 que la déferlante portait au moins 250 degrés et tuait sur place, jusque derrière les murs.
Les chariots, les navires et les coffres vides
L’éruption a duré plus de dix-huit heures. Ce délai a laissé partir beaucoup de monde, et le site le montre en creux : les écuries sont vides de bêtes et de chariots, les quais vides de bateaux, les coffres vidés de leur argent et de leurs bijoux.
Steven Tuck a passé huit ans à chercher les partants dans les bases épigraphiques, en isolant des gentilices propres à Pompéi et à Herculanum pour les traquer ailleurs après 79. Il recense plus de deux cents survivants dans douze cités, proches mais situées au nord du Vésuve, hors de la zone la plus détruite. Les Caltilii se réinstallent à Ostie et y fondent un temple à Sérapis. Aulus Umbricius, marchand de garum, relance son commerce à Pouzzoles et donne à son premier enfant né là-bas le surnom de Puteolanus.
Combien sont partis ? Personne ne peut le dire. Le dénominateur est disputé, le numérateur est un plancher : sur les 66 hectares enclos par les murailles, un tiers environ n’a jamais été fouillé.
Une agglomération grise dans les décombres
Le 6 août 2025, le Parc archéologique a publié les résultats du chantier de l’Insula Meridionalis. Des gens sont revenus sur le lieu du désastre, des survivants sans moyen de recommencer ailleurs et sans doute des sans-abri venus d’ailleurs. Ils se sont installés dans les étages qui émergeaient encore de la cendre. Les rez-de-chaussée ensevelis sont devenus des caves, où l’on a monté des foyers, des fours et des meules.
Cette occupation précaire a duré jusqu’au Vᵉ siècle et s’est éteinte avec une nouvelle éruption, celle dite de Pollena, datée entre 472 et 512. Gabriel Zuchtriegel, qui dirige le site, formule le point le plus dérangeant : pressées d’atteindre les niveaux de 79 et leurs fresques intactes, des générations de fouilleurs ont enlevé ces traces sans les documenter. La ville arrêtée est en partie le produit d’une méthode de fouille.
Cent soixante bombes et un mur de béton
Le site a sa propre histoire de destructions. Le 23 mars 1748, sur ordre de Charles de Bourbon, l’ingénieur Roque Joaquín de Alcubierre ouvre un chantier dans la zone dite de Civita : on creuse en galeries, on prélève ce qui peut aller au palais royal, on rebouche. Il faut attendre 1763 et une inscription mentionnant la res publica Pompeianorum pour que le site retrouve son nom.
Les raids alliés touchent Pompéi entre la nuit du 24 au 25 août 1943 et le 26 septembre, et y font tomber plus de cent soixante bombes. L’Antiquarium est détruit avec ses vitrines, la maison du Faune endommagée. Nigel Pollard, qui a dépouillé les archives britanniques et américaines, a établi que le site n’était pas visé : les bombes d’août manquaient la gare de triage de Torre Annunziata, celles de septembre les nœuds routiers qu’il fallait couper pour desserrer la contre-attaque allemande sur la tête de pont de Salerne. Les murs abattus ont été relevés en béton dans les années 1950.
Le 6 novembre 2010, la Schola Armaturarum s’effondre sur la Via dell’Abbondanza. Parmi les causes retenues figurent le poids de la couverture moderne, le mauvais fonctionnement des drainages et l’incompatibilité des matériaux d’après-guerre. L’effondrement a déclenché le Grande Progetto Pompei, 105 millions d’euros et soixante-dix bâtiments restaurés.
Deux inscriptions au charbon sur le même mur
Restait la date. Pline le Jeune écrit à Tacite, dans la lettre VI, 16, que tout a commencé le neuvième jour avant les calendes de septembre, le 24 août. Les manuscrits les plus anciens, du IXᵉ siècle, portent tous cette date, certains laissant une lacune à la place du mois. Comme la distinction entre « n » et « v » est incertaine dans l’écriture médiévale, « non. » a été lu « nov. » puis complété en novembres. En 1929, Giovanni Battista Alfano et Immanuel Friedlaender gardent le neuvième jour et lui ajoutent ce mois de novembre : le 24 octobre est né. Pedar Foss a collationné en 2022 tous les manuscrits et les éditions anciennes, travail jamais fait auparavant, et conclut que cette date n’a aucune base documentaire. Dion Cassius, qui place l’événement en automne, ne contredit rien : chez Pline l’Ancien, l’automne romain commence le 8 août.
Le dossier archéologique semblait pourtant tenir l’autre bout. En 2018, la fouille de la Casa del Giardino livre sur un mur de l’atrium une inscription au charbon datée « XVI K NOV », le 17 octobre. Massimo Osanna, premier éditeur du texte, avance que le charbon est un support éphémère et que la pièce était en travaux. Le Parc a testé le premier argument. Le 17 octobre 2023, sur la même paroi, des restaurateurs ont écrit au charbon de chêne « XVI K NOV 2023 ARCHEOLOGIA SPERIMENTALE », puis photographié le texte chaque mois. Le 24 août 2024, l’inscription était intacte et parfaitement lisible. Celle de l’Antiquité peut donc dater du 17 octobre 78.
Le camp adverse garde ses pièces, et elles ne sont pas faibles. Grete Stefani et Michele Borgongino ont rassemblé les monnaies, les braseros, les textiles lourds et les fruits d’automne, à commencer par les dix quintaux de peaux de grenades d’un entrepôt d’Oplontis. L’archéobotanique du Parc répond contexte par contexte : ces grenades étaient un stock de teinture, conservable des mois ; les foins avaient été coupés en été ; il existe des châtaignes précoces et des pêches tardives. Le denier de la maison du Bracelet d’or, qui semblait dater le dépôt après septembre 79, a vu sa lecture contestée en 2013. Une tortue d’Hermann retrouvée sous les thermes de Stabies, morte avec son œuf dans le ventre, renvoie à une ponte de mai ou juin. Aucune pièce ne tranche seule, et Gabriel Zuchtriegel le dit sans détour : rien ne permet aujourd’hui de mettre en doute le 24 août de Pline, ce qui n’oblige personne à croire que Pline avait raison.
Sur la paroi est de la pièce 5, à cent quatre-vingts centimètres du sol, deux inscriptions au charbon portent la même date. L’antique est consolidée sous une plaque transparente. L’autre a été tracée pour savoir combien de temps la première avait pu tenir. Elle est encore lisible.
Pour aller plus loin
Le dossier croise Herculanum, ensevelie le même jour par des déferlantes plus chaudes, dont la villa des Papyrus a livré des rouleaux carbonisés que l’on déchiffre par imagerie. Il rejoint Pline l’Ancien, mort à Stabies pendant l’éruption, et son Histoire naturelle, source majeure sur le calendrier agricole romain. Il touche à la naissance de l’archéologie de terrain, entre galeries bourboniennes et méthode stratigraphique.
Une ville romaine de Campanie, posée au bord de la mer, au pied d’un volcan. Le Vésuve l’ensevelit sous la pierre ponce et la cendre en 79 de notre ère. Depuis, on la présente comme une cité arrêtée net, conservée telle qu’elle était le matin du désastre. Les fouilles des dernières décennies racontent autre chose. Et le doute commence dès le calendrier.
Le jour que personne ne sait fixer
Un seul auteur ancien donne un jour précis. Il s’appelle Pline le Jeune, il écrit à un ami historien longtemps après les faits, et il indique le 24 août. Les copies médiévales de sa lettre portent toutes la même indication.
Le doute est né d’une confusion de lecture. Dans l’écriture des copistes, certaines lettres se ressemblent, et le mot qui désigne le rang du jour a été pris pour un nom de mois. Un ouvrage publié entre les deux guerres a combiné les deux lectures et fabriqué ainsi une date d’octobre, aujourd’hui répandue partout. Pedar Foss a repris l’ensemble des manuscrits et montré qu’elle ne repose sur rien.
Les archéologues avaient pourtant un indice. Une inscription tracée au charbon sur un mur porte la date du 17 octobre, sans année, et on l’a crue forcément récente parce que le charbon s’efface vite. Le parc archéologique a donc refait l’expérience sur la même paroi, avec un morceau de charbon de chêne. Des mois plus tard, le texte restait parfaitement lisible. L’inscription ancienne peut dater de l’année précédente.
Une ville qui se réparait encore
Un tremblement de terre avait durement touché la région dix-sept ans plus tôt. Les deux auteurs romains qui le mentionnent ne le placent pas la même année, et le désaccord n’est toujours pas réglé.
Les maisons portent la trace des travaux qui ont suivi. Dans l’une d’elles, les salles de réception sont soigneusement peintes, tandis que la cour d’entrée attend encore son pavement : le sol y est resté en terre battue. Ailleurs, un vrai chantier était en cours, avec sa chaux et ses outils. Personne ne sait pourquoi cela traînait. Une fouille montre l’état des travaux, pas les raisons du retard.
Ce qu’on a cru lire dans le plâtre
Les corps ont disparu sous la cendre en laissant des cavités à leur forme. À partir de 1863, un archéologue nommé Giuseppe Fiorelli a eu l’idée d’y couler du plâtre pour retrouver les silhouettes. Cent quatre personnes ont été moulées ainsi.
Passés au scanner, ces blocs ont réservé une surprise. On avait retiré les os avant de couler le plâtre, puis glissé d’autres matériaux dans le creux. Puis l’analyse génétique a défait les familles qu’on croyait voir : l’adulte au bracelet d’or qui tient un enfant contre lui est un homme, sans aucune parenté avec lui.
Ce que le plâtre garde de vrai, c’est l’empreinte. La trame des étoffes s’y lit encore, et les spécialistes y reconnaissent des vêtements de laine, lourds, portés en double épaisseur.
Ce qui a continué après
Le nombre de morts retrouvés ne colle avec aucune estimation de population. Dans les écuries, ni bêtes ni chariots. Sur les quais, aucun bateau. Les coffres des maisons ont été vidés de leur contenu.
La catastrophe s’est étalée sur plus de dix-huit heures, et beaucoup ont eu le temps de fuir. Un historien américain a retrouvé les traces de plus de deux cents rescapés dans les cités voisines, en suivant leurs noms de famille sur les pierres tombales.
D’autres sont revenus. Ils se sont réinstallés dans les étages qui dépassaient encore de la cendre, et cette occupation misérable a duré des siècles, jusqu’à une nouvelle éruption. Les fouilleurs ont longtemps balayé ces traces sans les noter, pressés d’atteindre les fresques intactes du niveau de la catastrophe.
Les pièces du rez-de-chaussée, ensevelies, servaient alors de caves. On y a installé des foyers, des fours et des meules.
La version complète donne l’expérience au charbon photographiée mois après mois, le nom des familles qui ont refait leur vie à Ostie et à Pouzzoles, et la tortue morte avec son œuf qui complique encore la date.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Pline le Jeune, *Lettres*, VI, 16, 4 : *nonum kal. Septembres*, lettre à Tacite sur la mort de Pline l’Ancien
- Sénèque, *Questions naturelles*, VI, 1, 1-2 et VI, 28, 1-2 : nones de février sous le consulat de Regulus et Verginius, six cents moutons morts
- Tacite, *Annales*, XV, 22 : le séisme de Campanie placé dans le récit de l’année 62
Voir les 28 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Dion Cassius, *Histoire romaine*, LXVI, 21 : l’éruption située en automne
- Inscription au charbon « XVI K NOV », atrium (pièce 5) de la Casa del Giardino, V 3, a, paroi est, à environ 180 cm du sol Parc archéologique de Pompéi
- Cippes de Titus Suedius Clemens, restitution des terrains publics à la *res publica Pompeianorum*, règne de Vespasien Pompéi, abords des portes urbaines
- Dépôt d’environ dix quintaux de peaux de grenades, ambiente 42, villa B d’Oplontis Parc archéologique de Pompéi
Bibliographie
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- Massimo Osanna, *Pompei. Il tempo ritrovato. Le nuove scoperte*, Milan, 2019 Rizzoli
Sources en ligne
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- « Archaeologists find records of Pompeii survivors that reveal how they rebuilt their lives », Steven L. Tuck PBS News, article repris de The Conversationhttps://www.pbs.org/newshour/world/archaeologists-find-records-of-pompeii-survivors-that-reveal-how-they-rebuilt-their-lives
- « Ancient DNA challenges prevailing interpretations of the Pompeii plaster casts » Current Biology, Cell Presshttps://www.cell.com/current-biology/abstract/S0960-9822(24)01361-7
- « État de conservation (2011) : Zones archéologiques de Pompéi, Herculanum et Torre Annunziata (Italie) » Centre du patrimoine mondial de l’UNESCOhttps://whc.unesco.org/fr/soc/354/
- « Pompéi. La chronologie des fouilles » Odysseum, Éduscol, ministère de l’Éducation nationalehttps://odysseum.eduscol.education.fr/pompei-la-chronologie-des-fouilles
- « Début de la restauration de la Maison des Gladiateurs à Pompéi » Le Journal des Artshttps://www.lejournaldesarts.fr/patrimoine/debut-de-la-restauration-de-la-maison-des-gladiateurs-pompei-127788
- « Pompeii restored thanks to a €78 million investment in Cohesion Policy Funds » Commission européenne, politique régionalehttps://ec.europa.eu/regional_policy/whats-new/newsroom/10-04-2023-pompeii-restored-thanks-to-a-eur78-million-investment-in-cohesion-policy-funds_en
- « Las víctimas de la erupción de Pompeya vestían túnica y manto de lana pesada » Universitat de Valènciahttps://www.uv.es/uvweb/uv-noticias/es/noticias/victimas-erupcion-pompeya-vestian-tunica-manto-lana-pesada-hecho-sugiere-condiciones-ambientales-diferentes-verano-1285973304159/Novetat.html?id=1286463700033&plantilla=UV_Noticies%2FPage%2FTPGDetaillNews





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