Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

𐌀
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Pompéi, ville arrêtée par le Vésuve ? Ce que l’archéologie corrige

Rome & les ÉtrusquesDécouvertes archéologiques29 août 202631 sources vérifiées
Kim Traynor / Wikimedia Commons
8 min de lecture31 sources vérifiées
L’article complet en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF

Deux nombres, et l’écart entre eux. Depuis 1748, les fouilles ont livré environ 1 150 corps à l’intérieur des murailles de Pompéi. Pour la population de 79, l’estimation la plus serrée, celle de Miko Flohr d’après le parc de logements dégagé, va de 7 500 à 13 500 personnes ; Steven Tuck travaille avec un ordre de grandeur proche de 30 000. Quel que soit le bord de la fourchette, l’immense majorité des Pompéiens n’est pas sous la cendre.

Une ville en chantier depuis dix-sept ans

Avant l’éruption, il y a eu le séisme. Sénèque le raconte au livre VI des Questions naturelles et le place aux nones de février, sous le consulat de Regulus et de Verginius, soit le 5 février 63. Tacite rapporte le même épisode dans le dernier chapitre qu’il consacre à l’année 62, aux Annales, XV, 22. Deux témoignages formels, incompatibles, sans troisième pour les départager. Sénèque signale au passage la mort de six cents moutons dans la campagne pompéienne.

Jean Andreau a montré en 1973, dans les Annales, qu’on distingue à Pompéi les murs antérieurs à la secousse des reconstructions qui l’ont suivie, et qu’on mesure ainsi ce qui restait à faire. Le bilan ne ressemble pas à un décor achevé. Dans la Casa del Giardino, en Regio V, les pièces ouvrant sur le jardin sont finement peintes, mais l’atrium garde un sol de terre battue mêlée de gravats : le pavement prévu n’a jamais été posé. Dans l’insula 10 de la Regio IX, en revanche, les fouilleurs ont trouvé un chantier actif, avec ses tas de chaux, son tuileau en poudre et ses outils.

Le désordre n’était pas que matériel. Sous Vespasien, des cippes plantés aux portes rendent à la res publica Pompeianorum des terrains publics que des particuliers s’étaient appropriés. Pourquoi les travaux s’étiraient, on l’ignore : la fouille donne l’état d’un chantier, jamais ses comptes ni ses procès.

Ce que le plâtre a remplacé

Giuseppe Fiorelli dirige les fouilles à partir de 1860. En 1863, il fait couler du plâtre dans les cavités que les corps décomposés ont laissées dans la cendre durcie. Cent quatre individus ont été moulés depuis. On a longtemps tenu pour acquis que le squelette restait pris dans le bloc, intact.

En 2015, une équipe conduite par Estelle Lazer a passé vingt-six moulages au scanner et aux rayons X. Les os avaient souvent été retirés avant la coulée, d’autres éléments introduits dans la cavité, et l’ensemble portait la marque de restaurations dont les méthodes n’ont pas été consignées. Le moulage est un objet du XIXᵉ siècle autant qu’un objet de 79.

L’ADN a fait le reste. En novembre 2024, une équipe réunissant Florence, Harvard et le Parc archéologique a publié le génome de cinq individus prélevés dans les moulages. L’adulte au bracelet d’or, un enfant sur les genoux, lu depuis toujours comme une mère et son fils, est un homme sans lien biologique avec l’enfant. Le couple enlacé qu’on donnait pour deux sœurs comprend au moins un homme, et les cinq descendent surtout de migrants venus de Méditerranée orientale.

Le camp adverse garde du solide. L’empreinte, elle, est authentique : la trame des étoffes se lit dans le plâtre, et le groupe ÁTROPOS de l’université de Valence, qui a examiné quatorze moulages, y reconnaît des tuniques et des manteaux de laine épaisse. Sur la mort elle-même, Giuseppe Mastrolorenzo et ses collègues ont établi en 2010 que la déferlante portait au moins 250 degrés et tuait sur place, jusque derrière les murs.

Les chariots, les navires et les coffres vides

L’éruption a duré plus de dix-huit heures. Ce délai a laissé partir beaucoup de monde, et le site le montre en creux : les écuries sont vides de bêtes et de chariots, les quais vides de bateaux, les coffres vidés de leur argent et de leurs bijoux.

Steven Tuck a passé huit ans à chercher les partants dans les bases épigraphiques, en isolant des gentilices propres à Pompéi et à Herculanum pour les traquer ailleurs après 79. Il recense plus de deux cents survivants dans douze cités, proches mais situées au nord du Vésuve, hors de la zone la plus détruite. Les Caltilii se réinstallent à Ostie et y fondent un temple à Sérapis. Aulus Umbricius, marchand de garum, relance son commerce à Pouzzoles et donne à son premier enfant né là-bas le surnom de Puteolanus.

Combien sont partis ? Personne ne peut le dire. Le dénominateur est disputé, le numérateur est un plancher : sur les 66 hectares enclos par les murailles, un tiers environ n’a jamais été fouillé.

Une agglomération grise dans les décombres

Le 6 août 2025, le Parc archéologique a publié les résultats du chantier de l’Insula Meridionalis. Des gens sont revenus sur le lieu du désastre, des survivants sans moyen de recommencer ailleurs et sans doute des sans-abri venus d’ailleurs. Ils se sont installés dans les étages qui émergeaient encore de la cendre. Les rez-de-chaussée ensevelis sont devenus des caves, où l’on a monté des foyers, des fours et des meules.

Cette occupation précaire a duré jusqu’au Vᵉ siècle et s’est éteinte avec une nouvelle éruption, celle dite de Pollena, datée entre 472 et 512. Gabriel Zuchtriegel, qui dirige le site, formule le point le plus dérangeant : pressées d’atteindre les niveaux de 79 et leurs fresques intactes, des générations de fouilleurs ont enlevé ces traces sans les documenter. La ville arrêtée est en partie le produit d’une méthode de fouille.

Cent soixante bombes et un mur de béton

Le site a sa propre histoire de destructions. Le 23 mars 1748, sur ordre de Charles de Bourbon, l’ingénieur Roque Joaquín de Alcubierre ouvre un chantier dans la zone dite de Civita : on creuse en galeries, on prélève ce qui peut aller au palais royal, on rebouche. Il faut attendre 1763 et une inscription mentionnant la res publica Pompeianorum pour que le site retrouve son nom.

Les raids alliés touchent Pompéi entre la nuit du 24 au 25 août 1943 et le 26 septembre, et y font tomber plus de cent soixante bombes. L’Antiquarium est détruit avec ses vitrines, la maison du Faune endommagée. Nigel Pollard, qui a dépouillé les archives britanniques et américaines, a établi que le site n’était pas visé : les bombes d’août manquaient la gare de triage de Torre Annunziata, celles de septembre les nœuds routiers qu’il fallait couper pour desserrer la contre-attaque allemande sur la tête de pont de Salerne. Les murs abattus ont été relevés en béton dans les années 1950.

Le 6 novembre 2010, la Schola Armaturarum s’effondre sur la Via dell’Abbondanza. Parmi les causes retenues figurent le poids de la couverture moderne, le mauvais fonctionnement des drainages et l’incompatibilité des matériaux d’après-guerre. L’effondrement a déclenché le Grande Progetto Pompei, 105 millions d’euros et soixante-dix bâtiments restaurés.

Deux inscriptions au charbon sur le même mur

Restait la date. Pline le Jeune écrit à Tacite, dans la lettre VI, 16, que tout a commencé le neuvième jour avant les calendes de septembre, le 24 août. Les manuscrits les plus anciens, du IXᵉ siècle, portent tous cette date, certains laissant une lacune à la place du mois. Comme la distinction entre « n » et « v » est incertaine dans l’écriture médiévale, « non. » a été lu « nov. » puis complété en novembres. En 1929, Giovanni Battista Alfano et Immanuel Friedlaender gardent le neuvième jour et lui ajoutent ce mois de novembre : le 24 octobre est né. Pedar Foss a collationné en 2022 tous les manuscrits et les éditions anciennes, travail jamais fait auparavant, et conclut que cette date n’a aucune base documentaire. Dion Cassius, qui place l’événement en automne, ne contredit rien : chez Pline l’Ancien, l’automne romain commence le 8 août.

Le dossier archéologique semblait pourtant tenir l’autre bout. En 2018, la fouille de la Casa del Giardino livre sur un mur de l’atrium une inscription au charbon datée « XVI K NOV », le 17 octobre. Massimo Osanna, premier éditeur du texte, avance que le charbon est un support éphémère et que la pièce était en travaux. Le Parc a testé le premier argument. Le 17 octobre 2023, sur la même paroi, des restaurateurs ont écrit au charbon de chêne « XVI K NOV 2023 ARCHEOLOGIA SPERIMENTALE », puis photographié le texte chaque mois. Le 24 août 2024, l’inscription était intacte et parfaitement lisible. Celle de l’Antiquité peut donc dater du 17 octobre 78.

Le camp adverse garde ses pièces, et elles ne sont pas faibles. Grete Stefani et Michele Borgongino ont rassemblé les monnaies, les braseros, les textiles lourds et les fruits d’automne, à commencer par les dix quintaux de peaux de grenades d’un entrepôt d’Oplontis. L’archéobotanique du Parc répond contexte par contexte : ces grenades étaient un stock de teinture, conservable des mois ; les foins avaient été coupés en été ; il existe des châtaignes précoces et des pêches tardives. Le denier de la maison du Bracelet d’or, qui semblait dater le dépôt après septembre 79, a vu sa lecture contestée en 2013. Une tortue d’Hermann retrouvée sous les thermes de Stabies, morte avec son œuf dans le ventre, renvoie à une ponte de mai ou juin. Aucune pièce ne tranche seule, et Gabriel Zuchtriegel le dit sans détour : rien ne permet aujourd’hui de mettre en doute le 24 août de Pline, ce qui n’oblige personne à croire que Pline avait raison.

Sur la paroi est de la pièce 5, à cent quatre-vingts centimètres du sol, deux inscriptions au charbon portent la même date. L’antique est consolidée sous une plaque transparente. L’autre a été tracée pour savoir combien de temps la première avait pu tenir. Elle est encore lisible.

Pour aller plus loin

Le dossier croise Herculanum, ensevelie le même jour par des déferlantes plus chaudes, dont la villa des Papyrus a livré des rouleaux carbonisés que l’on déchiffre par imagerie. Il rejoint Pline l’Ancien, mort à Stabies pendant l’éruption, et son Histoire naturelle, source majeure sur le calendrier agricole romain. Il touche à la naissance de l’archéologie de terrain, entre galeries bourboniennes et méthode stratigraphique.

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Pline le Jeune, *Lettres*, VI, 16, 4 : *nonum kal. Septembres*, lettre à Tacite sur la mort de Pline l’Ancien
  2. Sénèque, *Questions naturelles*, VI, 1, 1-2 et VI, 28, 1-2 : nones de février sous le consulat de Regulus et Verginius, six cents moutons morts
  3. Tacite, *Annales*, XV, 22 : le séisme de Campanie placé dans le récit de l’année 62
Voir les 28 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Dion Cassius, *Histoire romaine*, LXVI, 21 : l’éruption située en automne
  2. Inscription au charbon « XVI K NOV », atrium (pièce 5) de la Casa del Giardino, V 3, a, paroi est, à environ 180 cm du sol Parc archéologique de Pompéi
  3. Cippes de Titus Suedius Clemens, restitution des terrains publics à la *res publica Pompeianorum*, règne de Vespasien Pompéi, abords des portes urbaines
  4. Dépôt d’environ dix quintaux de peaux de grenades, ambiente 42, villa B d’Oplontis Parc archéologique de Pompéi

Bibliographie

  1. Pedar W. Foss, *Pliny and the Eruption of Vesuvius*, Londres, 2022 Routledge
  2. Gabriel Zuchtriegel, Chiara Comegna, Fabrizio Conte et Alessandro Russo, « La data della distruzione di Pompei : premesse per un dibattito aperto », *E-Journal degli Scavi di Pompei* 27, 12 décembre 2024 Parco Archeologico di Pompei
  3. Giovanni Battista Alfano et Immanuel Friedlaender, *La storia del Vesuvio illustrata dai documenti coevi*, Ulm, 1929 Karl Höhn
  4. Grete Stefani et Michele Borgongino, « Intorno alla data dell’eruzione del 79 d.C. », *Rivista di Studi Pompeiani* 12-13, 2001-2002, p. 177-215 Rivista di Studi Pompeiani
  5. Richard Abdy, « The last coin in Pompeii : a re-evaluation of the coin hoard from the house of the golden bracelet », *The Numismatic Chronicle* 173, 2013, p. 79-83 Royal Numismatic Society
  6. Estelle Lazer, Kathryn Welch, Dzung Vu et alii, « Inside the Casts of the Pompeian Victims : Results from the First Season of the Pompeii Cast Project in 2015 », *Papers of the British School at Rome* 89, 2021, p. 101-136, DOI 10,1017/S0068246220000264 British School at Romehttps://doi.org/10.1017/S0068246220000264
  7. Elena Pilli, Stefania Vai, David Caramelli, David Reich et Alissa Mittnik et alii, « Ancient DNA challenges prevailing interpretations of the Pompeii plaster casts », *Current Biology* 34 (22), 2024, p. 5307-5318, DOI 10,1016/j.cub.2024,10 007 Cell Presshttps://doi.org/10.1016/j.cub.2024.10
  8. Giuseppe Mastrolorenzo, Pierpaolo Petrone, Lucia Pappalardo et Fabio M. Guarino, « Lethal Thermal Impact at Periphery of Pyroclastic Surges : Evidences at Pompeii », *PLoS ONE* 5 (6), 2010, DOI 10,1371/journal.pone.0011127 Public Library of Sciencehttps://doi.org/10.1371/journal.pone.0011127
  9. Miko Flohr, « Quantifying Pompeii : Population, Inequality, and the Urban Economy », dans M. Flohr et A. Wilson (dir.), *The Economy of Pompeii*, Oxford, 2016, DOI 10,1093/acprof:oso/9780198786573 003,0003 Oxford University Presshttps://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780198786573
  10. Steven L. Tuck, *Escape from Pompeii. The Great Eruption of Mount Vesuvius and Its Survivors*, Oxford, 2025 Oxford University Press
  11. Steven L. Tuck, « Harbors of Refuge : Post-Vesuvian Population Shifts in Italian Harbor Communities », *Analecta Romana Instituti Danici*, Supplementum LIII, 2020, p. 63-77 Accademia di Danimarca
  12. Nigel Pollard, *Bombing Pompeii. World Heritage and Military Necessity*, Ann Arbor, 2020 University of Michigan Press
  13. Laurentino García y García, *Danni di guerra a Pompei. Una dolorosa vicenda quasi dimenticata*, Rome, 2006 L’Erma di Bretschneider
  14. Jean Andreau, « Histoire des séismes et histoire économique. Le tremblement de terre de Pompéi (62 ap. J.-C.) », *Annales. Économies, Sociétés, Civilisations* 28 (2), 1973, p. 369-395, DOI 10,3406/ahess.1973,293352 Armand Colinhttps://doi.org/10.3406/ahess.1973.293352
  15. Nicolas Monteix, « Pompéi et Herculanum, observatoires privilégiés de résiliences urbaines inachevées ? », dans G. Djament-Tran et M. Reghezza-Zitt (dir.), *Résiliences urbaines. Les villes face à la catastrophe*, Paris, 2012, p. 47-71 Éditions Le Manuscrit
  16. Massimo Osanna, *Pompei. Il tempo ritrovato. Le nuove scoperte*, Milan, 2019 Rizzoli

Sources en ligne

  1. « Pompei fu rioccupata dopo la distruzione del 79 d.C. Emergono nuove tracce dal cantiere dell’Insula Meridionalis » Parco Archeologico di Pompeihttps://pompeiisites.org/e-journal-degli-scavi-di-pompei/la-rioccupazione-nellinsula-meridionalis-di-pompei-dopo-il-79-d-c-riflessioni-a-margine-dellinconscio-archeologico/
  2. « Archaeologists find records of Pompeii survivors that reveal how they rebuilt their lives », Steven L. Tuck PBS News, article repris de The Conversationhttps://www.pbs.org/newshour/world/archaeologists-find-records-of-pompeii-survivors-that-reveal-how-they-rebuilt-their-lives
  3. « Ancient DNA challenges prevailing interpretations of the Pompeii plaster casts » Current Biology, Cell Presshttps://www.cell.com/current-biology/abstract/S0960-9822(24)01361-7
  4. « État de conservation (2011) : Zones archéologiques de Pompéi, Herculanum et Torre Annunziata (Italie) » Centre du patrimoine mondial de l’UNESCOhttps://whc.unesco.org/fr/soc/354/
  5. « Pompéi. La chronologie des fouilles » Odysseum, Éduscol, ministère de l’Éducation nationalehttps://odysseum.eduscol.education.fr/pompei-la-chronologie-des-fouilles
  6. « Début de la restauration de la Maison des Gladiateurs à Pompéi » Le Journal des Artshttps://www.lejournaldesarts.fr/patrimoine/debut-de-la-restauration-de-la-maison-des-gladiateurs-pompei-127788
  7. « Pompeii restored thanks to a €78 million investment in Cohesion Policy Funds » Commission européenne, politique régionalehttps://ec.europa.eu/regional_policy/whats-new/newsroom/10-04-2023-pompeii-restored-thanks-to-a-eur78-million-investment-in-cohesion-policy-funds_en
  8. « Las víctimas de la erupción de Pompeya vestían túnica y manto de lana pesada » Universitat de Valènciahttps://www.uv.es/uvweb/uv-noticias/es/noticias/victimas-erupcion-pompeya-vestian-tunica-manto-lana-pesada-hecho-sugiere-condiciones-ambientales-diferentes-verano-1285973304159/Novetat.html?id=1286463700033&plantilla=UV_Noticies%2FPage%2FTPGDetaillNews
La lettre

Vous avez aimé cet article ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.