Du groupe juif de Jérusalem à l’Église d’empire : trois siècles décisifs
Vers 30, quelques disciples galiléens pleurent un crucifié. En 325, un empereur romain préside un concile. Que s’est-il passé entre les deux ?

Au printemps 1948, sur le flanc sud-ouest du Palatin, face au temple de la Magna Mater, des fouilles dégagent des trous de poteaux creusés dans le tuf, un sol aplani, des traces de foyer. Des fonds de trois cabanes ovales, datables du VIIIe siècle avant notre ère, associées à l’archéologue de la préhistoire Salvatore Puglisi. Autrement dit, l’époque même où la tradition situe la fondation de Rome par Romulus, en 753. Coïncidence troublante. Depuis, la question des origines de Rome se joue dans ce face-à-face entre un texte, celui de Tite-Live, et la terre du Palatin et du Forum.
Le récit canonique, on le trouve au premier livre de l’Ab Urbe condita, l’histoire de Rome « depuis la fondation de la Ville » que Tite-Live rédige sous Auguste, à la fin du Ier siècle avant notre ère. Les jumeaux Romulus et Rémus, fils du dieu Mars et de la vestale Rhéa Silvia, exposés sur le Tibre, allaités par une louve au pied du Palatin. La querelle des augures, le meurtre de Rémus, le sillon fondateur. Puis sept rois qui se succèdent sur près de deux siècles et demi, jusqu’à l’expulsion de Tarquin le Superbe en 509 et la naissance de la République.
Détail souvent oublié : Tite-Live lui-même n’y croit qu’à moitié. Dans sa préface, il prévient que les traditions antérieures à la fondation relèvent davantage des embellissements poétiques que des documents authentiques, et qu’il n’entend ni les affirmer ni les réfuter. La date de 753, elle, ne vient pas de lui : c’est le calcul de l’érudit Varron, au Ier siècle avant notre ère, l’un parmi plusieurs en circulation. Timée de Tauroménion plaçait la fondation vers 814, en synchronisme avec Carthage, et Fabius Pictor la situait autour de 748. Les Anciens eux-mêmes ne s’accordaient pas.
Le problème documentaire est massif. Entre les événements supposés du VIIIe siècle et les premiers historiens de Rome, il s’écoule cinq siècles. Fabius Pictor, le plus ancien annaliste romain, écrit à la fin du IIIe siècle avant notre ère, et en grec. Tout ce qui précède a transité par la mémoire orale, les archives pontificales, les traditions familiales des grandes gentes, chacune prompte à embellir le rôle de ses ancêtres.
Que dit le sol ? D’abord que le site est occupé bien avant 753. Des traces d’occupation discontinue remontant au IIe millénaire ont été repérées entre le Tibre et le Forum Boarium. Ensuite que le Palatin porte, aux Xe-VIIIe siècles, un habitat de cabanes à ossature de bois et toit de chaume, celui-là même dont Puglisi a dégagé les fondations. Les Romains d’époque historique en gardaient d’ailleurs le souvenir : ils entretenaient sur le Palatin la casa Romuli, la « cabane de Romulus », restaurée à plusieurs reprises après ses avaries, comme une relique. Elle figure encore dans les inventaires topographiques tardifs de la Ville.
Le Forum, lui, sert d’abord de cimetière. La nécropole fouillée par Giacomo Boni au début du XXe siècle près du temple d’Antonin et Faustine mêle incinérations en urnes-cabanes, ces petites urnes de terre cuite en forme de hutte, et inhumations en fosse. Les mobiliers vont du VIIIe au VIIe siècle, avec des vases proto-corinthiens importés. On enterre là, au cœur de la future ville, parce qu’il n’y a pas encore de ville : seulement des villages distincts sur les collines, Palatin, Esquilin, Quirinal, séparés par un fond de vallée marécageux.
La bascule se lit ensuite dans la stratigraphie. Vers la fin du VIIe siècle, le fond de vallée est drainé, remblayé, et reçoit son premier pavement : le Forum devient une place publique. À la même époque apparaissent les premiers édifices à fondations de pierre et toits de tuiles, la Regia, le sanctuaire de Vesta. C’est ce moment, davantage que 753, que beaucoup d’archéologues considèrent comme la véritable naissance urbaine de Rome. Un processus, pas un coup de charrue.
Et c’est là que l’affaire se complique. À partir de 1985, et notamment lors de la campagne de 1988 sur les pentes septentrionales du Palatin, Andrea Carandini met au jour une stratigraphie de murs superposés, dont le plus ancien, élevé sur le sol vierge, est daté des années 730-720 avant notre ère. Pour lui, la conclusion s’impose : ce mur, associé à un pomerium, la limite sacrée de la cité, renvoie au rituel de fondation raconté par la tradition, à peu près à la date varronienne. Il l’a défendu dans plusieurs ouvrages.
La réplique n’a pas tardé. L’historien britannique Timothy Peter Wiseman, dans Remus : A Roman Myth (Cambridge University Press, 1995), objecte qu’un mur du VIIIe siècle prouve l’existence d’une communauté fortifiée, rien de plus : rien n’autorise à y accrocher le nom de Romulus. De son côté, le philologue Paul Fontaine a montré que l’interprétation romuléenne repose sur un empilement d’hypothèses, sans remettre en cause la qualité de la fouille ni l’intérêt des vestiges. Entre ces positions, une bonne partie de la recherche tient un moyen terme : la légende n’est pas de l’histoire, mais elle a cristallisé la mémoire de réalités anciennes, un habitat primitif sur le Palatin, une frontière sacrée, un pouvoir royal.
Car la royauté, elle, n’est pas une invention. Sur le Forum, sous la dalle de marbre noir dite Lapis Niger, Giacomo Boni découvre en 1899 un cippe de pierre portant l’une des plus anciennes inscriptions latines connues, gravée en boustrophédon, c’est-à-dire en lignes alternant leur sens de lecture, et datable des environs de 570-550. On y lit la forme archaïque recei, datif de rex, « roi ». Un roi était donc bien évoqué à Rome, dans un lieu que la tradition associait aux origines de la cité.
Les trois derniers rois de la liste canonique, Tarquin l’Ancien, Servius Tullius et Tarquin le Superbe, appartiennent au VIe siècle, celui de la forte empreinte étrusque sur Rome. Là encore, l’archéologie offre des points d’appui : la Cloaca Maxima, le grand égout drainant le Forum, les premières phases du temple de Jupiter Capitolin, dont les fondations colossales, environ 62 mètres sur 53, sont attribuées à la fin du VIe siècle, ou encore le sanctuaire de Sant’Omobono près du Tibre. Que ces chantiers correspondent à des rois précis, avec les biographies détaillées que leur prête Tite-Live, reste indémontrable. Que Rome ait été, au VIe siècle, une cité monumentale gouvernée par des rois dans l’orbite culturelle étrusque, cela ne fait plus guère débat.
Quant à la date de 509 pour la chute de la royauté, elle repose sur les fastes consulaires, ces listes de magistrats conservées et retravaillées pendant des siècles. Plusieurs historiens la jugent suspecte, remarquant qu’elle coïncide un peu trop bien avec l’expulsion des tyrans d’Athènes en 510. Le passage à la République fut peut-être moins une révolution datable qu’une transition étalée sur des décennies. Le dossier reste ouvert.
Reste une question : à quoi sert un tel récit ? La légende de Romulus condense des réponses romaines à des questions romaines. Le fratricide fondateur pense la guerre civile, obsession du Ier siècle avant notre ère, quand écrivent Tite-Live et Virgile. L’asile ouvert par Romulus aux fugitifs et l’enlèvement des Sabines justifient une cité d’emblée composite, capable d’intégrer les vaincus. Et le rattachement à Énée le Troyen, greffé sur la légende sous influence grecque, offre à la cité un pedigree homérique. Le mythe ne décrit pas les origines : il les met en ordre, au service du présent de ceux qui le racontent. Ce qui en fait, pour l’historien, un document de premier ordre, à condition de le dater lui-même.
Le symbole le plus connu de cette légende a d’ailleurs connu sa propre révision. La Louve du Capitole, ce bronze conservé aux Musées du Capitole à Rome et longtemps tenu pour une œuvre étrusque du Ve siècle avant notre ère, a été réexaminé lors de sa restauration en 1997 par Anna Maria Carruba : la statue est coulée d’un seul jet à la cire perdue, technique associée plutôt au Moyen Âge, et les analyses publiées à partir de 2006, prolongées par des datations au radiocarbone rendues publiques en 2008, orientent vers une fabrication médiévale. L’étruscologue Adriano La Regina rapproche même son style de l’art carolingien et roman. Les jumeaux, eux, sont un ajout plus tardif. La louve qui incarnait la Rome des origines n’a peut-être jamais vu l’Antiquité. La discussion, chez les spécialistes, n’est pas close.
La Rome des Tarquins invite à regarder du côté de la civilisation étrusque et de son empreinte sur le Latium archaïque. Le travail de la mémoire dans le récit de Tite-Live rejoint les questions posées par les mythes de fondation grecs, de Thésée à Cadmos. Et le cippe du Lapis Niger ouvre sur l’histoire des plus anciennes inscriptions latines et de la naissance de l’alphabet en Italie.
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Avant d’être une puissance, Rome a été une élève. Rois étrusques, haruspices, Cloaca Maxima : inventaire d’une dette que les Romains ont fini par taire.