Pour Ryōgen, abbé du mont Hiei, les armes sont l’affaire des bushi restés dans le siècle et les rouleaux de sûtras celle des hommes qui l’ont quitté. Il pose ce partage en 970, première année de l’ère Tenroku, dans le règlement en vingt-six articles qu’il impose aux moines de l’Enryaku-ji, et il ajoute que le religieux qui porte l’arc et les flèches, va et vient sans retenue sur la montagne et blesse qui il veut ne diffère en rien d’un boucher. Genjō Masayoshi, qui a relevé le passage, pense que ce boucher-là désigne le guerrier lui-même. Le mot bushi, que l’on rend aujourd’hui par samouraïs sans y regarder de près, nomme ainsi au Xᵉ siècle des laïcs que l’on reconnaît à leur équipement et qu’un abbé, depuis son monastère, range parmi les gens qui vivent de verser le sang.
Se tenir auprès d’un maître
On date ici selon les époques que les historiens du Japon ont découpées dans leur propre passé, Heian de 794 à 1185, Kamakura ensuite, et les bornes du Moyen Âge européen ne servent à rien pour situer ces guerriers. Samurai vient d’un verbe, saburau, qui signifie se tenir auprès d’une personne de rang supérieur pour la servir. On préférera rendre le nom qui en dérive par « ceux qui se tiennent auprès » plutôt que par « serviteurs », parce que le mot dit une posture avant de dire une fonction. À la cour de Heian-kyō, l’actuelle Kyōto, les saburai sont des hommes de cinquième et de sixième rang attachés à la maison d’une impératrice, d’un prince ou d’un régent, qui en tiennent les affaires et la garde, et la salle où ils attendent les ordres porte le nom de saburai-dokoro. En 1150, la maison de Fujiwara no Masaruko, épouse de l’empereur Konoe, compte un intendant du quatrième rang, un chef de salle du sixième rang et plusieurs saburai, et cette salle lève dans la province de Noto des pièces de toile pour couvrir ses frais.
Le mot glisse vers les armes par la garde du palais. Dans son journal, au début du XIᵉ siècle, Murasaki Shikibu cite côte à côte « les saburai de l’impératrice et les Takiguchi », ces gardes que l’empereur Uda avait installés pendant l’ère Kanpyō (889-898) près de l’endroit où le canal du palais tombe en cascade, au nord-est du Seiryōden, d’où leur nom de « bouche de la cascade ». Le Saikyūki, recueil de cérémonial composé vers 969, en compte dix à l’origine, et on les choisissait, précise Sasayama Haruo, parmi les saburai de cinquième et de sixième rang qui excellaient à l’arc. Sei Shōnagon mentionne dans ses Notes de chevet le claquement de leurs cordes, que l’on faisait vibrer à vide pour écarter les souillures et les esprits mauvais. Au XIIᵉ siècle apparaît l’expression samurai-bon, « condition de saburai », qui désigne désormais un statut de guerrier, et Fukuda Toyohiko relie ce glissement à l’entrée d’hommes d’armes venus des provinces dans les gardes du palais, de l’empereur retiré et des grandes maisons, où beaucoup venaient d’eux-mêmes chercher un patron.
Bushi appartient à une autre langue, celle des lettrés. Le Shoku Nihongi, histoire officielle de la cour, rapporte qu’au premier mois de 721 un édit range parmi ce que l’État tient en estime les bunjin et les bushi, les hommes de lettres et les hommes de guerre, couple de mots venu du chinois où le guerrier fait pendant au lettré. Francine Hérail rappelait en 2003 qu’au XIIᵉ siècle un samurai pouvait n’être qu’un serviteur ordinaire, armé ou non, et que le terme ne désigne précisément les guerriers qu’à l’époque d’Edo.
Un homme sur trois, au moins sur le papier
Les codes que la cour adopte au début du VIIIᵉ siècle, sur le modèle chinois, prévoient une conscription qui touche, au moins sur le papier, un homme adulte sur trois. Les conscrits forment des régiments d’un millier d’hommes, deux ou trois par province, placés sous l’autorité du gouverneur, et Hérail reconnaît que l’on ne sait pas exactement comment ce système a fonctionné. À mesure que les villages se divisent entre familles aisées et familles pauvres, les soldats paysans s’affaiblissent, observe Sasayama Haruo, tandis que le déclin des Tang détend la situation en Asie orientale et rend moins pressante la menace d’une invasion venue du continent.
En 792, onzième année de l’ère Enryaku, la cour de l’empereur Kanmu supprime les régiments partout sauf aux marges exposées, Mutsu, Dewa, Sado et les provinces de Kyūshū. Elle les remplace par des kondei, de vingt à deux cents hommes selon les provinces, chargés de garder le siège du gouvernement provincial, l’arsenal et le magasin des clochettes de la poste, et recrutés d’abord parmi les fils des administrateurs de district. Avant cette réforme, on prenait déjà les kondei dans ces familles rompues au cheval et à l’arc, exemptées en retour d’une partie de leurs redevances et de leurs corvées, au point que certains historiens y voient une cavalerie. Après 792, on y verse des titulaires de rangs de mérite, et les notices réunies par le dictionnaire en ligne Kotobank décrivent des hommes âgés ou malades qui fuient le service, une force dont on ne pouvait guère attendre de combats.
L’aristocratie qui gouverne ne tient pas à reprendre l’arc. Hérail rappelle que les hauts dignitaires tenaient pour souillure toute activité qui faisait couler le sang, même celui des bêtes, au point que les fonctionnaires civils habiles aux armes évitaient de s’en vanter. Karl Friday a tiré de cette histoire, en 1992, une thèse qui a déplacé tout le récit. Dans Hired Swords, « épées louées », c’est l’activisme de la cour qui met les armes entre les mains des élites rurales, dont elle préfère les savoir-faire de cavaliers, longs à acquérir, à une infanterie de paysans conscrits, et Thomas Conlan, rendant compte du livre en 1993, résumait que la cour avait conservé jusqu’aux années 1180 le monopole de la force, même privatisé. Le récit que Friday combattait voyait une classe guerrière surgir d’elle-même dans les campagnes, comme en Europe quelques siècles plus tôt, et une cour condamnée à périr par l’épée faute d’avoir su la manier.
« Celui qui frappe et l’emporte »
Taira no Masakado descend à la cinquième génération de l’empereur Kanmu, et le récit de sa révolte s’ouvrait, d’après les abrégés qui en ont gardé le début, sur cette généalogie. Son père avait commandé la défense du Nord, dans la province de Mutsu. La querelle commence en famille, avec ses oncles, à propos d’une affaire de femme dont le texte dit peu de chose, et tourne à partir de 935 en raids et en incendies dans les provinces de l’Est. En 939, Masakado prend le siège du gouvernement de Hitachi et s’empare de ses sceaux, puis de ceux des provinces voisines, et le récit le montre maître des huit provinces du Kantō sous le titre de shinnō, « nouvel empereur ». Au 14ᵉ jour du 2ᵉ mois de 940, selon une note du texte, il meurt sous les coups de Taira no Sadamori et de Fujiwara no Hidesato, chargé de la police de la province de Shimotsuke, et sa tête arrive à Kyōto au 4ᵉ mois.
Tout ce récit tient dans un seul texte, le Shōmonki, dont on ne connaît ni l’auteur ni le titre d’origine. Les deux copies anciennes ont perdu leur début, Kajiwara Masaaki donne pour nom primitif « Relation des combats de Masakado », et le titre employé aujourd’hui figure sur l’édition xylographique qu’Uematsu Arinobu publie à Nagoya en 1799. La copie la plus complète, au Shinpukuji Hōshō-in d’Ōsu, à Nagoya, a été copiée en 1099, troisième année de l’ère Jōtoku, et une autre, fragmentaire, qui a appartenu à l’érudit chinois Yang Shoujing, passe pour un peu plus ancienne ; une carte postale vendue au temple en 1910 présentait la première comme « trésor national », rang de l’ancienne législation, et toutes deux sont aujourd’hui des biens culturels importants. Une mention finale date la rédaction du 6ᵉ mois de 940, quatre mois après la mort de Masakado, et plusieurs historiens y voient un artifice. Fukuda Toyohiko relevait que l’on tenait autrefois le texte pour la relation d’un témoin et qu’on y voit de plus en plus une œuvre composée au début du XIᵉ siècle, à partir de documents, avec une part d’invention, ce qui laisse un écart de deux générations au moins entre la révolte et le récit qui la fait connaître. Nonaka Tesshō a montré en 2019 que l’on peut y séparer au moins trois écritures. Les passages qui racontent, dates, noms et lieux à l’appui, ne comportent presque pas de phrases parallèles, tandis que ceux qui décrivent, se lamentent et jugent en sont faits à plus de 90 % dans les exemples qu’il a comptés, s’enlèvent sans que le fil se rompe et contredisent parfois le récit qu’ils entourent. Il y voit des ajouts portés d’abord dans les marges des copies, et c’est dans ces couches tardives que se concentrent la condamnation de Masakado, l’éloge de Sadamori et l’idée que le rebelle a tenu les huit provinces.
Le fond ancien laisse parler Masakado. Quand son frère Masahira l’avertit que le trône ne se conquiert ni par l’intelligence ni par la force, le texte lui prête une réponse sans détour, dans un passage que Nonaka ne range pas parmi les ajouts tardifs. L’art de l’arc, dit-il, a déjà secouru deux dynasties, les gens d’aujourd’hui prennent pour maître celui qui frappe et l’emporte, et il invoque le roi des Khitan qui avait pris, pendant l’ère Enchō, le royaume de Bohai pour en faire le pays de Dongdan. Les couches tardives lui reprochent au contraire d’avoir fait de la guerre l’occupation de chaque mois de chaque année, sans faire cas des lettrés, tout entier aux choses des armes, et le Shōmonki s’achève sur un message que Masakado adresse depuis l’enfer.
Karl Friday a consacré en 2008 à cet homme un livre au titre provocant, The First Samurai, qui sépare la vie de la légende et demande si Masakado a réellement pris le titre impérial. La suite la plus durable de la révolte vint pourtant de ceux qui l’écrasèrent. Shimomukai Tatsuhiko fait naître le statut de guerrier du moment où la cour, les nobles et les gouvernements provinciaux reconnurent comme bushi les hommes récompensés pour avoir abattu Masakado et, sur les mers de l’Ouest, le pirate Fujiwara no Sumitomo, et la noblesse militaire du siècle suivant compte, selon Takahashi Masaaki, une lignée de Fujiwara issue de Hidesato.
Shokunōron
Pendant un demi-siècle, l’histoire japonaise a cherché ses guerriers dans les champs. Ishimoda Shō, marxiste, rédige en 1944 un livre qu’il publie en 1946, La Formation du monde médiéval, et il y suit, dans le domaine de Kuroda, en Iga, propriété du Tōdai-ji, la lutte perdue de seigneurs locaux contre un grand temple qu’il tient pour une puissance antique. Le guerrier, dans ce schéma, naît du seigneur foncier qui s’arme pour défendre sa terre, et il fait le Moyen Âge en abattant la vieille aristocratie ; Hongō Keiko, directrice de l’Institut historiographique de l’université de Tokyo, rappelle que le livre a marqué de façon décisive l’histoire d’après-guerre.
Toda Yoshimi avait objecté en 1974 que l’explication habituelle raisonne après coup, et qu’elle ne rend compte ni de l’armement et de la manière de combattre propres aux guerriers, ni du mode de vie qui les porte, ni de leur rôle sous le gouvernement des nobles, ni de l’image que les autres en avaient. Takahashi Masaaki a fait de cette objection une théorie, en 1999, dans La Formation des guerriers et la fabrication de leur image, et les historiens japonais l’appellent shokunōron, la théorie du métier. Le guerrier y est le professionnel d’un art, le tir à l’arc à cheval, qu’une famille se transmet comme d’autres familles de la cour se transmettent un savoir technique, et il naît auprès du souverain, dans les gardes du palais, avant d’être posté dans la capitale et aux frontières, puis envoyé dans les provinces selon les besoins. Au Xᵉ siècle, les officiers de la garde passent la main à une noblesse militaire, Taira, Minamoto, Fujiwara de la lignée de Hidesato, qui obtient peu à peu le droit de porter l’arc dans la capitale, interdit à tous ceux qui n’étaient pas officiers de la garde, à force de permissions accordées pour la chasse aux brigands. Selon Takahashi, ces guerriers ne s’enracinent dans les provinces comme seigneurs qu’au XIᵉ siècle, et la grande guerre des années 1180 fait des guerriers reconnus des seigneurs locaux ralliés à Minamoto no Yoritomo.
Takahashi a fait du même geste l’histoire d’une image. Le guerrier de l’Est, rude et sain, qui chasse une cour amollie par les fêtes, s’est formé selon lui par couches successives. À partir du milieu de l’époque de Muromachi, les nobles de cour, privés de pouvoir réel, cherchent leur identité dans le Dit du Genji et les lettres ; le shogunat d’Edo les enferme ensuite dans l’étude et les arts ; Ieyasu se donne Yoritomo pour modèle ; et le Japon moderne, devenu puissance militaire, s’attache à ses guerriers de l’Est. Takahashi reconnaît dans l’image flatteuse que représente Hara Katsurō, l’historien qui avait arraché au début du XXᵉ siècle le Moyen Âge japonais à la réputation d’âge obscur et dont le troisième chapitre traite de la formation des guerriers de l’Est et du bushidō, la projection d’un nationalisme dangereux, et il estime que la théorie de la seigneurie locale, après la guerre, n’a pas échappé à ce portrait de convention.
Le camp de la terre a pourtant un texte pour lui, et il est médiéval. Un manuel de procédure rédigé à la fin de l’époque de Kamakura, le Sata miren sho, définit le samurai comme un kaihatsu ryōshu, un seigneur qui a mis des terres en valeur. Genjō Masayoshi accorde à Takahashi que les guerriers de la capitale vivaient d’un art, mais demande ce que la théorie du métier fait des petits guerriers de l’Est, qui s’armaient pour garder et agrandir leurs terres sans tirer leur identité du tir à l’arc. Fukuda Toyohiko jugeait même la critique mal dirigée, puisque la théorie du métier prétend couvrir tous les guerriers, de l’Antiquité à l’époque moderne, quand celle de la seigneurie ne parlait que de ceux du Moyen Âge. Momosaki Yūichirō a proposé en 2018 de marier les deux, avec une formule qu’il donne en titre à son dernier chapitre, le père dans la capitale, la mère dans les provinces. L’histoire commence pour lui en 743, avec l’édit qui laisse en propriété perpétuelle les terres nouvellement défrichées et déclenche une course aux rizières, et elle prend forme quand des descendants de princes et de ministres s’allient par mariage aux vieilles familles de notables des provinces. Il estimait alors que, Takahashi excepté, les historiens semblaient avoir renoncé à répondre à la question.
Des flèches à tête fourchue
Le Konjaku monogatarishū, recueil compilé au début du XIIᵉ siècle, ouvre son livre XXV sur Masakado et sur Sumitomo, et en consacre le troisième récit à deux guerriers de l’Est, Minamoto no Mitsuru et Taira no Yoshifumi, que des propos rapportés par leurs hommes ont brouillés. Au jour convenu, chacun aligne cinq à six cents combattants derrière des boucliers plantés à un chō, une centaine de mètres, de ceux d’en face. Yoshifumi fait alors proposer que les deux chefs s’affrontent seuls, à cheval et à l’arc, pour juger chacun de l’adresse de l’autre. Ils se croisent au galop à plusieurs reprises, en faisant volter leurs chevaux à chaque passage, et visent le milieu du corps avec des flèches à tête fourchue. Mitsuru se jette presque à bas de sa selle pour esquiver, et la flèche de Yoshifumi frappe la garniture de son sabre ; celle de Mitsuru se plante dans la ceinture de son adversaire. Les deux hommes s’arrêtent là, estimant qu’ils ont vu ce que valait l’autre et qu’ils ne sont pas ennemis de père en fils, et le recueil assure qu’ils vécurent ensuite en bonne entente. Francine Hérail a traduit en français, en 2004, un choix de ces histoires de gouverneurs de province et de guerriers.
L’arme qui décide est l’arc, et le sabre n’apparaît dans le récit que pour avoir reçu une flèche. Les petites unités du IXᵉ siècle réunissaient déjà, écrit Hérail, des fils de notables « habitués à l’équitation et au tir à l’arc », et les Takiguchi étaient choisis pour leur adresse à l’arc. Takahashi fait remonter le yabusame, le tir à cheval sur cibles des fêtes de sanctuaire, à l’art des officiers de la garde, passé de la capitale aux provinces, et il voit dans celui que Yoritomo fit donner au Tsurugaoka Hachiman-gū de Kamakura un effort pour faire de vrais guerriers de vassaux qui n’étaient pas tous habiles à tirer en selle. Les guerriers de l’Est, selon lui, préféraient le corps à corps, ceux de la capitale, comme les Taira, le tir monté. Le sabre comme insigne du samouraï appartient à une autre époque, celle des guerriers d’Edo qui gardaient jalousement, rappelle Hérail, le privilège de porter deux sabres.
Les images arrivent tard. Le rouleau de la guerre de Gosannen, qui raconte la campagne menée de 1083 à 1087 par Minamoto no Yoshiie contre les Kiyohara du Nord, a été peint en 1347, troisième année de l’ère Jōwa, par Hida no kami Korehisa, sur des textes calligraphiés par Jimyōin Yasunobu et rédigés par Gen’e, moine du mont Hiei. Trois rouleaux en subsistent au Musée national de Tokyo, hauts de 45,7 centimètres et longs de 19,57, 17,67 et 19,69 mètres, et le premier porte le numéro A-11187-1. On y voit Yoshiie deviner une embuscade au désordre d’un vol d’oies sauvages, et le texte montre les défenseurs du fort de Kanazawa tirant à l’arc sur les assaillants éloignés et lâchant des pierres sur ceux qui s’approchent. Deux cent soixante ans séparent la guerre de la peinture, et la notice du rouleau rappelle elle-même que le récit a été mis en forme par un homme qui n’était pas un guerrier.
Une caste, vraiment ?
Jien, abbé du Tendai issu de la maison des régents Fujiwara, date le basculement à sa manière. Dans le Gukanshō, sa méditation sur le cours de l’histoire japonaise, il note qu’après la mort de l’empereur retiré Toba, en 1156, survinrent les désordres du pays, et qu’avec eux vint le monde des guerriers, musa no yo. Les combats de Hōgen en 1156 puis de Heiji en 1159 font des chefs Taira et Minamoto les arbitres de la cour, et un chef Taira, Kiyomori, domine Kyōto de 1160 à 1180. Quand Minamoto no Yoritomo s’installe à Kamakura en 1180, il met Wada Yoshimori à la tête d’un samurai-dokoro, et l’organe qui encadre ses vassaux porte ainsi le nom de la salle où attendaient les saburai des grandes maisons ; sa première cérémonie fait comparaître tous les vassaux devant le maître.
La loi de Kamakura sépare ensuite nettement le samurai du bonge, l’homme du commun. Le samurai peut circuler à cheval et en armes dans Kamakura, échappe à la question lors des procès et paie d’ordinaire ses fautes par la confiscation de ses terres là où le bonge subit une peine corporelle. En 1247, un règlement rapporté par l’Azuma kagami, que l’on attribue plutôt au bureau des Hōjō qu’au shogunat lui-même, assigne aux plaideurs leur place selon leur rang, les samurai à la place des hôtes, leurs hommes d’armes sous l’auvent et les gens du commun dans la grande cour.
Fermée, la catégorie ne l’était pas.
Hérail l’écrivait sans détour en 2003, il n’existait pas vraiment, avant le shogunat des Tokugawa, de statut de guerrier, et des irréguliers ont connu de grandes réussites, Toyotomi Hideyoshi, homme de très modeste origine, plus que tout autre. C’est lui qui commence à fermer la porte. Son édit de 1591, en trois articles, interdit aux serviteurs armés des guerriers de devenir paysans ou citadins, aux paysans d’abandonner leurs champs pour le commerce ou le travail à la journée, et menace de mort les contrevenants, dans le but probable de garder hommes et impôts à la veille de l’expédition de Corée. Le statut héréditaire du guerrier, conclut Hérail, n’est clairement défini qu’à l’époque d’Edo. Pierre-François Souyri insiste en 2017 sur la singularité de ce parcours, contre les lectures qui faisaient du Japon un double de la féodalité européenne.
Le code arrive plus tard encore. Nitobe Inazō date de Malvern, en Pennsylvanie, au douzième mois de 1899, la préface d’un petit livre écrit en anglais, Bushido, the Soul of Japan, publié à Philadelphie en 1900. Oleg Benesch a montré en 2014 que le mot surgissait déjà dans des essais japonais de la fin des années 1880 et du début des années 1890, et que la vogue du bushidō suivit les guerres contre la Chine, en 1894-1895, et contre la Russie, en 1904-1905. Christian Etzrodt lui a opposé en 2018 l’examen le plus sérieux, celui de vingt-neuf textes de morale guerrière écrits entre l’époque de Kamakura et celle d’Edo, avec lesquels les valeurs décrites par Nitobe concordent le plus souvent, au point qu’il lit le livre comme une source tardive plutôt que comme une invention. Son échantillon ne compte qu’un texte de l’époque de Kamakura, les préceptes de Hōjō Shigetoki, et aucun de l’époque de Heian.
Karl Friday soutenait en 1994 qu’on ne déduit pas les conduites réelles des codes moraux, et que la disposition à mourir, centrale dans le bushidō moderne, décrit mal le comportement des guerriers médiévaux ; Etzrodt lui répond que conclure de conduites peu morales à l’absence de toute morale guerrière revient à commettre la même faute de raisonnement, et que les guerriers ont fort bien pu avoir un code sans s’y tenir.
Pour aller plus loin
Les invasions mongoles de 1274 et de 1281, que l’encyclopédie raconte à travers le rouleau de Takezaki Suenaga, montrent les vassaux de Kamakura réclamer le prix de leurs combats un siècle après Yoritomo. Le Dit du Genji et la cour de Heian éclairent le monde de rangs et de saburai où le mot samurai est né, et la guerre de Genpei, de 1180 à 1185, porte Yoritomo et ses vassaux au pouvoir.
Samouraï vient d’un verbe japonais qui veut dire se tenir près d’un maître pour le servir. Le mot parlait donc d’abord de service. Pour comprendre comment ces serviteurs sont devenus des combattants, puis un groupe à part, il faut remonter à plus de mille ans, à la cour de l’empereur du Japon, installée à Kyōto.
Des serviteurs près des grands
À cette cour, les grandes maisons emploient des hommes de rang moyen. Ils tiennent les affaires de leur maître, gardent sa porte et attendent ses ordres dans une salle réservée. On les appelle samouraïs, au sens de serviteurs proches, et beaucoup ne portent aucune arme.
Le palais impérial a aussi sa garde. Vers la fin du IXᵉ siècle, un empereur installe dix gardes près d’une petite cascade du palais. On les choisit pour leur adresse à l’arc. Peu à peu, le mot samouraï passe à ces hommes armés, venus souvent des provinces.
Ces provinces n’ont presque plus d’armée. Au départ, l’État levait ses soldats parmi les paysans, mais le système marchait mal. En 792, la cour le supprime presque partout. Elle confie la garde des provinces à de petites troupes, recrutées dans des familles qui savent monter à cheval et tirer.
Les nobles de la capitale, eux, évitent de verser le sang, qu’ils jugent impur. Un historien pense que la cour a fait ce choix exprès. Elle préférait des cavaliers entraînés à une foule de paysans enrôlés.
Le rebelle de l’Est
L’un de ces guerriers s’appelle Taira no Masakado. Il descend d’un empereur et vit dans l’est du Japon. Une querelle de famille le dresse contre ses oncles, puis contre les gouverneurs. Il s’empare de plusieurs provinces, et un récit ancien affirme qu’il se fit appeler « nouvel empereur ». Il est tué en 940.
Ce récit pose un problème. Personne ne sait qui l’a écrit, ni à quelle date exacte. Sa copie la plus complète a été faite un siècle et demi après la révolte. Un chercheur japonais a montré qu’on y a glissé des passages plus tard. Ces ajouts accablent le rebelle et grandissent ses vainqueurs.
Les vainqueurs justement sont récompensés par la cour. Pour un historien japonais, c’est à ce moment que le guerrier devient une condition reconnue. Le récit ancien prête d’ailleurs à Masakado une phrase dure. Selon lui, les gens de son temps suivent celui qui frappe et qui gagne.
La rizière ou le palais
Longtemps, les historiens japonais ont vu dans ces guerriers des seigneurs de campagne. Ces hommes se seraient armés pour défendre leurs terres, puis auraient abattu la vieille noblesse. Un historien marxiste a rendu cette idée célèbre juste après la guerre.
Takahashi Masaaki lui a répondu en 1999. Selon lui, le guerrier naît près de l’empereur, dans la garde du palais. Il pratique un art transmis en famille, le tir à l’arc à cheval, et ne devient seigneur de terres que plus tard.
L’autre camp garde un argument sérieux. Vers la fin de l’époque de Kamakura, un manuel de justice définit encore le samouraï comme un homme qui a défriché des terres. Un troisième historien propose de réunir les deux idées. Le guerrier aurait un père à la capitale et une mère dans les provinces.
L’arc avant les deux sabres
Dans les vieux récits, l’arme qui compte est l’arc. Un recueil d’histoires raconte le duel de deux chefs de l’Est. Chacun laisse ses centaines d’hommes derrière des boucliers. Les deux cavaliers se croisent au galop et se tirent dessus. Une flèche touche le sabre du premier, une autre la ceinture du second, et les deux hommes s’arrêtent là pour devenir amis.
Le sabre comme marque du samouraï vient bien plus tard. Ce sont les guerriers de l’époque d’Edo qui tiennent au droit d’en porter deux. Le groupe lui-même reste longtemps ouvert, au point qu’un homme de très modeste origine, Toyotomi Hideyoshi, finit par gouverner le pays. C’est lui qui commence à le fermer, par un édit de 1591.
Le code d’honneur des samouraïs, le bushidō, arrive plus tard encore. Le mot apparaît dans des essais japonais de la fin du XIXᵉ siècle. Il devient célèbre avec un petit livre en anglais de Nitobe Inazō, publié aux États-Unis en 1900.
Sur ce livre, les spécialistes ne s’entendent pas. Les uns y voient une tradition inventée à l’époque moderne, les autres l’écho tardif mais fidèle de vieux textes de guerriers.
La version complète donne la phrase de l’abbé du mont Hiei qui comparait les moines armés à des bouchers, et décrit le rouleau de la guerre de Gosannen, peint deux siècles et demi après la bataille.
Sources de cet article
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Sources primaires
- Ryōgen, règlement en vingt-six articles (Nijūroku kajō kishō) pour l’Enryaku-ji, Tenroku 1 (970), Heian ibun n° 303 : « 右兵器、これ在俗武士の所持、経巻これ出家行人の翫ぶところなり » ; moines portant arc et flèches « 彼の屠兒に異ならず », cité d’après Genjō Masayoshi
- Shoku Nihongi, Yōrō 5 (721), 1ᵉʳ mois, jour kinoe-inu : « 又詔曰、文人武士、国家所重 », cité d’après le Nihon kokugo daijiten (Kotobank, « 文人 »)
- Murasaki Shikibu nikki, début du XIᵉ siècle : « 宮の侍も、滝口も », cité d’après le Daijisen (Kotobank, « 侍 »)
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Sources primaires (suite)
- Saikyūki, vers 969, livre VIII : « 滝口在御所近辺、寛平被置衆十 », cité d’après le Nihon kokugo daijiten (Kotobank, « 滝口 »)
- Sei Shōnagon, Makura no sōshi, section 56 : « たきぐちの弓鳴らし », cité d’après le Nihon kokugo daijiten (Kotobank, « 滝口 »)
- Ruijū sandaikyaku, livre XVIII, ordre du 14ᵉ jour du 6ᵉ mois d’Enryaku 11 (792) instituant les kondei après la suppression des régiments, cité d’après le Nihon kokugo daijiten (Kotobank, « 健児 »)
- Ordre (chō) de la salle des saburai de la maison de Fujiwara no Masaruko, épouse de l’empereur Konoe, Kyūan 6 (1150), levée de toiles dans la province de Noto, cité d’après Fukuda Toyohiko, Sekai daihyakka jiten (Kotobank, « 侍所 »)
- Shōmonki (« 将門合戦状 »), copie du Shinpukuji, début perdu, colophon de Jōtoku 3 (1099), mention finale « 天慶三年六月中記文 », note sur la mort de Masakado au 14ᵉ jour du 2ᵉ mois, bien culturel important – Nagoya, Kitanosan Shinpukuji Hōshō-in (Ōsu Kannon) ; copie fragmentaire anciennement chez Yang Shoujing, bien culturel important ; carte postale « 国宝 将門記 大須宝生院蔵 », 1910 Sendai, bibliothèque de l’université du Tōhoku, fonds Kanō, D-8-1394, ; texte cité d’après Nonaka 2019 et l’édition du Shinpen Nihon koten bungaku zenshū 41, Shōgakukan, 2002https://touda.tohoku.ac.jp/collection/en/database/library/public/10010030015797
- Shōmonki, édition xylographique d’Uematsu Arinobu, Nagoya, Kansei 11 (1799), 40 vues numérisées Sendai, bibliothèque de l’université du Tōhoku, fonds Kanō, 3/4845/1,https://touda.tohoku.ac.jp/collection/en/database/library/public/10010000008083
- Konjaku monogatarishū, livre XXV, récits 1 (Masakado), 2 (Sumitomo) et 3 (« 源宛平良文合戦語 », duel de Minamoto no Mitsuru et de Taira no Yoshifumi : cinq à six cents hommes de chaque côté, boucliers à un chō, flèches karimata, flèche frappant le « 太刀の股寄 » et le « 腰宛 »), texte de l’édition Haga Yaichi, Kōshō Konjaku monogatarishū, Tokyo, Fuzanbō, 1921, transcription numérique de Nakagawa Satoshi Yatanavi,https://yatanavi.org/text/k_konjaku/k_konjaku25-3
- Gosannen kassen emaki, trois rouleaux, papier, couleurs, Jōwa 3 (1347), peints par Hida no kami Korehisa, textes calligraphiés par Jimyōin Yasunobu, rédigés par Gen’e ; rouleau supérieur 45,7 × 1 957,4 cm, rouleau moyen 45,7 × 1 767,0 cm, rouleau inférieur 45,7 × 1 968,7 cm, bien culturel important Tokyo, Musée national de Tokyo, A-11187-1 pour le rouleau supérieur (numéro relevé sur le lien ColBase de la notice Bunka Isan Online)
- Jien, Gukanshō, passage « 鳥羽院失せさせ給ひて後、日本国の乱逆と云ふことは発りて後、武者の世になりにける也 », cité d’après Shigeta Shin’ichi
- Sata miren sho, fin de l’époque de Kamakura : « 侍トハ開発領主ノコト也 », cité d’après Kawashima Shigehiro, Nihon daihyakka zensho (Kotobank, « 侍 »)
- Azuma kagami, Hōji 1 (1247) : places des plaideurs, samurai à la place des hôtes, rōtō sous l’auvent, zōnin dans la grande cour, cité d’après Fukuda Toyohiko, Sekai daihyakka jiten (Kotobank, « 侍 »)
- Toyotomi Hideyoshi, édit en trois articles dit Mibun tōsei rei, Tenshō 19 (1591), cité d’après le Sekai daihyakka jiten (Kotobank, « 侍 », renvoi « 身分統制令 »)
- Hōjō Shigetoki (1198-1261), préceptes dits Gokurakuji dono goshōsoku, trad. angl. « The Message of Master Gokurakuji », dans William S. Wilson, Ideals of the Samurai, Valencia, Ohara Publications, 1982, p. 35-44, cité d’après Etzrodt 2018
- Nitobe Inazō, Bushido, the Soul of Japan. An Exposition of Japanese Thought, Philadelphie, The Leeds & Biddle Company, 1900, préface datée « Malvern, Pa., Twelfth Month, 1899 » Project Gutenberg, n° 12096,https://www.gutenberg.org/ebooks/12096
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- « 「石母田正」磯前順一著 », compte rendu Nikkan Gendaihttps://www.nikkan-gendai.com/articles/view/book/338816



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