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Wu Zetian, seule femme à avoir porté le titre d’empereur en Chine

Asie médiévaleDécouvertes archéologiques médiévales30 août 202628 sources vérifiées
Gary Todd / Wikimedia Commons
9 min de lecture28 sources vérifiées
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Le récit continu de la vie de Wu Zetian tient dans trois livres, et aucun n’a été écrit par un contemporain. Le plus ancien est postérieur de deux cent quarante ans à sa mort, le plus récent de trois cent quatre-vingts. En face, une tablette d’or de 223,5 grammes, un manuscrit retrouvé dans une grotte murée, une inscription sur un socle de statue. Tout le problème est dans ce déséquilibre.

Trois livres, deux cent quarante ans, aucun témoin

Les trois ouvrages n’ont pas le même statut. Le premier, compilé sous une dynastie éphémère du Xᵉ siècle, reprend largement des archives Tang perdues depuis. Les deux autres sont des œuvres de la cour des Song, écrites dans un climat qui tenait le gouvernement d’une femme pour un désordre à expliquer. La règle de lecture est banale et rarement appliquée : on distingue l’annale, qui enregistre une nomination ou une amnistie, de la scène, qui met en dialogue des morts depuis trois siècles.

L’écart se mesure sur un cas. En 654, une fille naît à la favorite et meurt en bas âge. Les compilations les plus anciennes enregistrent une mort subite et l’accusation portée aussitôt contre l’impératrice Wang, sa rivale. L’étranglement par la mère, le drap relevé, la stupeur jouée devant l’empereur : cette scène n’apparaît que dans les deux ouvrages du XIᵉ siècle. Quatre siècles séparent le fait du récit qui l’a rendu célèbre. Cela ne le rend pas faux. Cela interdit de le citer comme un fait.

Un mot sur le cadre, une seule fois. « Médiéval » est ici un vocabulaire d’emprunt : les sinologues appellent Chine médiévale la période qui va de 220 à 907, découpage de commodité qui ne recouvre ni les bornes de l’Occident latin ni leurs causes. L’empire des Tang n’a rien de féodal et recrute déjà une partie de ses fonctionnaires par concours.

Le mot huangdi et ce qu’il a coûté

Wu Zhao est faite impératrice en titre le 22 novembre 655. En 674 elle prend celui de Tianhou, souveraine céleste, et la cour se met à parler des « deux sages ». Gaozong meurt le 27 décembre 683 ; elle dépose deux de ses propres fils en quelques mois, gouverne comme régente, puis, en octobre 690, prend le titre de huangdi. Elle fonde une dynastie qu’elle nomme Zhou, du nom de la maison royale antique dont elle se dit issue, et fait de Luoyang la Shendu, la capitale divine.

Le superlatif demande une correction. D’autres femmes ont gouverné, avant et après, comme régentes ou douairières : ce qui est unique n’est pas l’exercice du pouvoir, c’est le titre. Et même là il y a une antériorité. En 653, dans le Zhejiang, une meneuse de révolte nommée Chen Shuozhen s’était proclamée empereur Wenjia ; ses troupes furent écrasées et elle fut tuée en novembre de la même année. Deux mois de règne autoproclamé ne font pas une dynastie, mais le geste était pensable trente-sept ans plus tôt.

Le coût se lit dans la parenté. Deux de ses fils meurent, l’un en 675 dans des circonstances que les chroniques imputent à leur mère sans en administrer la preuve, l’autre contraint au suicide en 684. On tient les décisions, pas les délibérations.

Un sûtra de Dunhuang et un mât de bronze

L’instrument décisif de 690 est un texte. Dans les mois qui précèdent son avènement, un groupe de religieux présente à la cour le commentaire d’un sûtra traduit au Vᵉ siècle, le Sûtra du Grand Nuage, où une divinité renaît sous forme féminine et exerce la royauté ; le commentaire explique que la prophétie désigne la souveraine régnante. Deux copies en ont été retrouvées dans la grotte murée de Dunhuang. Celle qui porte la cote S.6502 à la British Library a fourni à Antonino Forte la matière d’un livre entier, paru en 1976 et refondu en 2005, où il identifie les rédacteurs et reconstitue leur méthode. On y voit un atelier idéologique au travail, là où les histoires officielles expédient l’affaire en une phrase.

Le programme s’est ensuite bâti en bois et en métal. En 688, la grande salle du palais de Luoyang est démolie et remplacée par un Mingtang de trois étages, carré à la base, polygonal au-dessus, haut de 294 pieds, ce qui donne quatre-vingts à quatre-vingt-dix mètres selon la valeur retenue pour le pied des Tang. Le chantier est confié à Xue Huaiyi, moine et favori. En 692, on y expose les sept trésors du monarque universel bouddhique, dont la roue d’or. En 694 et 695, à l’entrée de la ville, on dresse le Tianshu, l’axe du ciel, colonne de bronze à huit pans de quatre-vingt-dix pieds dont un recueil postérieur donne le devis : plus de cinq cent mille livres de cuivre, trois millions trois cent mille livres de fer, vingt-sept millions de pièces de monnaie.

L’incendie de 695 montre comment un fait se durcit. Le feu part du bâtiment voisin et emporte le Mingtang. Le recueil le plus proche des événements, celui de Zhang Zhuo, dit qu’il y a eu incendie et rien de plus. L’Ancienne histoire des Tang et le Miroir de Sima Guang en font un incendie criminel allumé par Xue Huaiyi, jaloux d’un médecin. C’est la seule version que l’on répète.

Un visage prêté, douze caractères imposés

Au sud de Luoyang, la falaise de Longmen porte la plus grande niche du site. Le Bouddha Vairocana y mesure 17,14 mètres, la tête à elle seule 4 mètres, les oreilles 1,90 mètre ; le chantier a duré trois ans et neuf mois et s’est achevé en 675. Une tradition tenace veut que le visage soit le sien. L’inscription gravée sur le socle, seule source écrite contemporaine de la niche, attribue l’ouvrage à l’empereur Gaozong et donne à l’impératrice le rôle d’une donatrice, qui verse vingt mille ligatures prélevées sur sa cassette de fard. Le portrait est une lecture moderne plaquée sur un texte qui dit autre chose.

Elle a en revanche imposé sa marque sur l’écriture. En décembre 689, un haut fonctionnaire de sa parentèle, Zong Qinke, soumet un lot de caractères neufs destinés à remplacer des graphies chargées de sens : ciel, terre, soleil, lune, astre, souverain, sujet, année. L’Histoire nouvelle des Tang en dénombre douze au chapitre 76 ; d’autres sources en comptent dix-sept, dix-neuf ou trente, et les formes varient d’un support à l’autre. Elle prend pour nom personnel l’un d’eux, composé du soleil et de la lune au-dessus du vide. Ces caractères sortent de l’usage dès sa chute, ce qui en fait un instrument de datation : un document qui les emploie a été écrit entre 690 et 705. Cinq figurent sur la tablette d’or du mont Song.

Cette tablette dit encore autre chose : elle est taoïste. Le texte demande aux Trois Officiers et aux Neuf Palais, administrations du panthéon taoïste, l’effacement des fautes et la longue vie. Dix ans après avoir fait de la prophétie bouddhique le socle de son avènement, une souveraine de soixante-dix-sept ans envoie un officiant jeter de l’or sur une montagne pour un motif entièrement personnel. Les deux gestes appartiennent à des registres différents. Les confondre revient à faire d’elle la dévote d’une seule religion, ce qu’elle n’a jamais été.

Les examens, la délation et le choix de 698

Le bilan administratif est le terrain où le camp adverse est le plus solide, et il faut lui donner sa version forte. Elle a présidé en personne des épreuves de concours, ouvert des examens militaires, admis que des candidats se recommandent eux-mêmes et se fassent essayer en poste. Plusieurs des hommes sans ascendance illustre qu’elle a promus sont restés en fonction après elle. Une thèse des années 1940 en tirait une conclusion large : le concours aurait été son arme contre l’aristocratie du nord-ouest, et son règne le moment où une bureaucratie de mérite remplace une noblesse de naissance. Cette lecture est aujourd’hui contestée, les grandes familles restant surreprésentées dans les hautes charges longtemps après 705.

L’autre versant est aussi documenté. Le régime s’est appuyé sur la dénonciation et sur des juges dont le plus connu, Lai Junchen, a fait exécuter des familles entières avant d’être arrêté et mis à mort en 697. La répression se concentre dans la décennie qui suit la mort de Gaozong, puis s’apaise. Elle n’est ni un détail ni le tout.

La décision qui a scellé le sort des Zhou est de 698 : il fallait choisir entre un neveu Wu et un fils Li. Sur l’avis de conseillers dont Di Renjie, elle rappelle son fils déposé quatorze ans plus tôt et le rétablit héritier. La restauration des Tang n’est plus dès lors qu’une question de calendrier. Elle intervient le 20 février 705, par un coup de palais mené par le chancelier Zhang Jianzhi. La souveraine abdique, meurt le 16 décembre à plus de quatre-vingts ans, et demande à être inhumée non comme empereur mais comme épouse, dans le tombeau de Gaozong.

Une épitaphe contre une chronique

Autour de son tombeau, Qianling, s’alignent des sépultures satellites. Celle de sa petite-fille, la princesse Yongtai, née Li Xianhui, a été repérée en 1960 et fouillée dans les années suivantes. La jeune femme est morte le 9 octobre 701, à dix-sept ans. Les chroniques sont formelles : mise à mort, ou contrainte au suicide, sur ordre de son aïeule, pour avoir critiqué les favoris. Son épitaphe, gravée cinq ans plus tard, dit autre chose dans une langue allusive où il est question d’un embryon et d’une lune détruite, que la plupart des commentateurs lisent comme une mort en couches. Le débat ne peut pas être tranché avec ces deux pièces seules : d’un côté un texte de cour composé sous un régime restauré qui avait intérêt à la version pudique, de l’autre des annalistes qui avaient intérêt à l’autre.

Le sol est avare ailleurs. La plate-forme de terre battue dégagée au centre de Luoyang et publiée en 1988 passe pour la base du Mingtang, mais l’identification a été discutée des années. Le Tianshu a été fondu sur ordre de Xuanzong ; les fourneaux y ont passé plus d’un mois et il n’en reste rien. La chambre funéraire principale de Qianling n’a jamais été ouverte.

Devant l’allée, à l’est, se dresse un bloc de pierre de plusieurs dizaines de tonnes, coiffé de dragons entrelacés, dressé en 706, l’année où on l’a enterrée. Il ne portait aucune inscription. On y a vu son testament ironique, une manière de laisser la postérité juger. Elle était morte depuis des mois quand on l’a planté là, et la décision n’était pas la sienne. Depuis les Song, des visiteurs l’ont couvert de textes sur ses quatre faces. Le plus ancien date de 1134 : le frère de l’empereur des Jin, venu chasser et trouvant le site en ruine, y fit graver le récit de son passage en kitan et en chinois. C’est le seul bilingue kitan connu, et il a servi de clé à la lecture de cette écriture. La stèle muette de la seule femme empereur de Chine est devenue lisible pour une raison qui n’a rien à voir avec elle.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise celui de la grotte murée de Dunhuang, qui a livré, outre le commentaire de 690, une bonne part de ce que l’on sait de l’administration et de la vie religieuse chinoises de ces siècles. Il touche aussi aux débuts de l’impression sur planches de bois et à la question du recrutement des lettrés par concours, qui ne prend sa forme classique qu’après les Tang.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Tablette d’or de Wu Zetian (jin jian), or à plus de 96 %, 36,2 × 8 cm, épaisseur inférieure à 1 mm, 223,5 g, soixante-trois caractères, déposée sur le pic Junji du mont Song le septième jour du septième mois de l’année 700, découverte en 1982 Musée du Henan, Zhengzhou
  2. Dayun jing Shenhuang shouji yishu, commentaire de la prophétie du Sûtra du Grand Nuage, manuscrit de Dunhuang, vers 690 British Library, collection Stein, Or. 8210/S.6502 (second exemplaire : S.2658)
  3. Grande niche du Bouddha Vairocana, temple Fengxian, grottes de Longmen, Luoyang : statue de 17,14 m, tête de 4 m, oreilles de 1,90 m, chantier de 672 à 675
Voir les 25 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Inscription de la grande niche de Vairocana (Da Lushena xiang kan ji), gravée sur le socle de la statue, attribution de l’ouvrage à l’empereur Gaozong et mention du don de vingt mille ligatures prélevées sur la cassette de fard de l’impératrice
  2. Stèle sans inscription (Wuzi bei), mont Liang, Qianling, district de Qian, Shaanxi, dressée en 706, aujourd’hui gravée sur ses quatre faces
  3. Da Jin huangdi dutong jinglüe langjun xingji, inscription bilingue kitan et chinois gravée en 1134 sur la face antérieure de la stèle sans inscription de Qianling
  4. Xin Tangshu (Histoire nouvelle des Tang, 1060), chapitre 76, biographies des impératrices : liste des douze caractères créés à la fin de l’ère Zaichu et adoption par la souveraine de son nom personnel
  5. Zizhi Tongjian (Miroir universel pour aider à gouverner, Sima Guang, 1084) : récit de la mort de la fille née en 654 et de l’accusation portée contre l’impératrice Wang
  6. Chaoye qianzai, recueil de Zhang Zhuo : mention de l’incendie de 695 sans imputation d’incendie volontaire
  7. Datang xinyu, recueil de Liu Su : devis du Tianshu, colonne octogonale de quatre-vingt-dix pieds dressée devant la porte Dingding de Luoyang, plus de 500 000 livres de cuivre, 3 300 000 livres de fer, 27 000 000 de pièces de monnaie
  8. Épitaphe de la princesse Yongtai (Li Xianhui, morte le 9 octobre 701), tombe satellite de Qianling repérée en 1960 et fouillée dans les années suivantes

Bibliographie

  1. Antonino Forte, Political Propaganda and Ideology in China at the End of the Seventh Century. Inquiry into the Nature, Authors and Function of the Dunhuang Document S.6502, Followed by an Annotated Translation, 2ᵉ éd., Kyôto, 2005, XXII-574 p., ISBN 4-900793-23-X Italian School of East Asian Studies, Monographs 1
  2. Denis Twitchett et Howard J. Wechsler, « Kao-tsung and the Empress Wu », dans Denis Twitchett (dir.), The Cambridge History of China, vol. 3, Sui and T’ang China, 589-906, première partie, Cambridge, 1979, p. 242-289 Cambridge University Press
  3. Richard W. L. Guisso, Wu Tse-t’ien and the Politics of Legitimation in T’ang China, Bellingham, 1978 Western Washington University, Program in East Asian Studies
  4. N. Harry Rothschild, Emperor Wu Zhao and Her Pantheon of Devis, Divinities, and Dynastic Mothers, New York, 2015 Columbia University Press
  5. N. Harry Rothschild, « Heroic Śāktism with Chinese Characteristics », Hualin International Journal of Buddhist Studies 4 (2), 2021 DOI 10,15239/hijbs.04,02,06https://doi.org/10.15239/hijbs.04.02.06
  6. Daniel Kane, The Kitan Language and Script, Leyde et Boston, 2009, 315 p., Handbook of Oriental Studies, section huit, vol. 19, ISBN 978-90-04-16829-9 Brill
  7. Yifeng Xie, « Struggle on the Axis : The Advance and Retreat of Buddhist Influences in the Political Axis of Capitals in Medieval China (220-907) », Religions 12 (11), 2021, article 984 DOI 10,3390/rel12110984https://doi.org/10.3390/rel12110984
  8. Jacques Gernet, Le monde chinois, tome 1, De l’âge de bronze au Moyen Âge (2100 avant J.-C. – Xᵉ siècle), Paris, 2005, ISBN 978-2-266-15368-3 Pocket, coll. « Agora » (première édition Armand Colin)
  9. Frédéric Girard, compte rendu d’Antonino Forte, Political Propaganda and Ideology in China at the End of the Seventh Century, Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient 94, 2007, p. 369-371 École française d’Extrême-Orient, sur Persée

Sources en ligne

  1. « Gold Slip of Wu Zetian » Musée du Henan, Zhengzhouhttps://www.chnmus.net/sitesources/hnbwy/page_pc/WeeklySelection/GoldSlipofWuZetian/list1.html
  2. « Wu Zetian gold strip » China Daily, Regionalhttp://regional.chinadaily.com.cn/en/2024-02/06/c_961644.htm
  3. « Biographie de WU ZETIAN [WOU TSÖ-T’IEN] impératrice de Chine » Encyclopædia Universalishttps://www.universalis.fr/encyclopedie/wu-zetian-wou-tso-t-ien-imperatrice-de-chine/
  4. « CBC@ : Text : S.6502 ; Dayun jing Shenhuang shouji yishu 大雲經神皇授記義疏 » Chinese Buddhist Canonical Attributions databasehttps://dazangthings.nz/cbc/text/4594/
  5. « The British Library Collection » International Dunhuang Programme, British Libraryhttps://idp.bl.uk/the-british-library-collection/
  6. « Political Propaganda and Ideology in China at the End of the Seventh Century » Scuola italiana di studi sull’Asia orientale, Kyôtohttps://iseas-kyoto.org/en/pubblicazioni/political-propaganda-and-ideology-in-china-at-the-end-of-the-seventh-century
  7. « Buddhist Cave Shrines of Longmen » Asian Art Museum, San Franciscohttps://education.asianart.org/resources/buddhist-cave-shrines-of-longmen/
  8. « The Political Economy of China’s Imperial Examination System » Cambridge University Press, coll. « Cambridge Elements »https://www.cambridge.org/core/elements/political-economy-of-chinas-imperial-examination-system/3DA0EC88AE5901AEE641FD5686C7F8B8
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