Sur les trois cent six livres de gros auxquelles deux juges vénitiens estiment, en juillet 1366, les meubles trouvés chez Marco Polo à sa mort, vingt reviennent à un seul objet. L’inventaire l’appelle « tola d’oro granda de comandamento », grande tablette d’or de commandement, et il s’agit bien de la « table d’or des comandemens » du Devisement du monde, l’insigne d’autorité que les souverains mongols remettaient à ceux qu’ils chargeaient d’une mission et que l’on nomme paiza. Rien d’autre dans la maison n’approche ce prix, pas même le joyau d’or garni de pierres et de perles, estimé quatorze livres, ni la plus grosse des boîtes de musc, qui en vaut dix.
Ca’ Polo, paroisse de San Giovanni Grisostomo
L’inventaire tient sur deux cédules de papier de coton écrites par Marco Bragadin, le gendre, peu après le 3 février 1324, pour partager les meubles entre les trois filles du défunt. Il n’existe plus qu’en copie. Fantina, l’aînée, l’avait gardé, et elle le produisit des années plus tard contre les exécuteurs testamentaires de son mari, qui avait disposé de sa part ; le notaire l’inséra dans la sentence du 13 juillet 1366, une grande feuille de parchemin de 890 à 1 050 millimètres sur 530 conservée à l’Archivio di Stato de Venise. On y trouve du bois d’aloès, de la rhubarbe, des soies dites « Catai », du nom que les Latins donnaient à la Chine du Nord, et un petit sac « de pelo ch’è dela bestia » où l’on a proposé de reconnaître du poil de yak.
Une ligne de cet inventaire a fait une carrière imméritée. En 1938, l’édition anglaise d’Arthur Moule y lisait « bochta », que l’on a ensuite rapproché du boghta, haute coiffe mongole de brocart d’or ornée de plumes, de gemmes et de perles, et l’on en a fait une pièce rapportée de la cour du khan. Vittorio Formentin et Alessandra Schiavon, qui ont réédité la sentence en 2024, lisent sur le parchemin « bocheta », un bijou d’or garni de pierres et de perles estimé trois livres et huit sous, et constatent que l’erreur continue d’être répétée.
Le testament de l’oncle Maffeo, en 1310, mentionnait déjà, à propos d’une dette envers Marco, « tribus tabulis de auro que fuerunt Magni Chani Tartarorum », trois tablettes d’or qui avaient appartenu au grand khan des Tatars. La famille possédait donc des insignes mongols, et les archives de Venise le disent sans détour. Elles ne disent pas qui les a reçus. Niccolò et Maffeo avaient paru devant Kubilai dans les années 1260, avant de revenir à Venise chercher le jeune Marco, et une tablette d’or, à elle seule, ne désigne pas lequel des trois l’a obtenue.
Sur une autre cédule, Bragadin avait noté « 1323 die 8 çener morì miser Marco Polo », soit le 8 janvier 1324 (n. st.), l’année vénitienne commençant au 1er mars. Le testament, reçu par Giovanni Giustinian, prêtre de San Procolo et notaire, porte le 9. On a invoqué l’usage de faire commencer le jour au coucher du soleil, mais l’hypothèse d’un notaire qui met l’acte au propre le lendemain et le date du jour où il écrit paraît préférable, parce qu’elle ne suppose rien sur l’heure de la mort.
Wuludai, Abishiha et Huozhe
Le nom de Marco Polo, lui, manque dans les sources chinoises, et on l’y a longtemps cherché. Au XIXᵉ siècle puis dans l’entre-deux-guerres, on crut le reconnaître dans un vice-ministre nommé Boluo, cité dans les annales du règne de Kubilai. C’était un Mongol, et son nom, Bolod, veut dire « acier ».
La percée vient en 1941, presque par hasard. Yang Zhijiu, étudiant à l’université associée du Sud-Ouest, réunit alors des documents sur les musulmans de l’empire des Yuan pour son mémoire, quand il tombe, au chapitre 19418 du Yongle dadian, l’immense encyclopédie compilée sous les Ming, sur un mémoire administratif recopié depuis la section du Jingshi dadian consacrée aux relais de poste, le Zhanchi. Le texte date du huitième mois lunaire de 1290. Il concerne trois envoyés, Wuludai, Abishiha et Huozhe, qui s’apprêtent avec cent soixante compagnons à gagner par mer, via le Ma’bar, sur la côte sud-est de l’Inde, la cour du prince Arghun. Ce sont, lettre pour lettre, l’Oulatai, l’Apousca et le Coja du Devisement. Le livre raconte qu’Arghun, souverain mongol de Perse, avait perdu son épouse Bulughan et demandé à Kubilai une femme de son lignage, que ses envoyés, une fois la jeune Kökechin obtenue, jugèrent la route de terre trop pénible pour une dame, et qu’ils réclamèrent pour compagnons les trois Latins, gens d’expérience sur la mer des Indes. Yang tira du document une date, le tout début de 1291 pour le départ, au lieu de 1292 que l’on retenait jusque-là, et publia sa trouvaille la même année dans le Wenshi zazhi.
La guerre a coupé ce résultat de l’Occident. Paul Pelliot, sans connaître l’article, arrivait à la même année 1291 dans la notice « Cocacin » de ses Notes on Marco Polo, parues après sa mort. En 1970, un passage du Jâmiʿ al-tawârîkh, la chronique universelle que Rashîd al-Dîn composa pour les Ilkhans, a été versé au débat. Le prince Ghazan, fils d’Arghun, y reçoit à Abhar l’ambassade de Khwâja revenue de Chine avec Kökechin, et l’épouse, son père étant mort entre-temps. Francis Woodman Cleaves a réuni les deux témoignages en 1976 dans le Harvard Journal of Asiatic Studies.
Aucun de ces textes ne nomme les Polo.
Le mémoire chinois atteste le départ, la chronique persane l’arrivée, et le livre vénitien relie l’un à l’autre en donnant les mêmes noms. Pour Ma Xiaolin, qui a dressé en 2025 le bilan des recherches chinoises, ce recoupement reste la seule confirmation directe de la présence de Marco en Chine. David Morgan y renvoyait dès 1996, dans le compte rendu du livre de Frances Wood que publiait le Journal of the Royal Asiatic Society.
Pas plus loin que la mer Noire
Le doute est presque aussi ancien que l’érudition polienne. L’introduction de l’édition anglaise de Henry Yule, dans sa troisième version revue par Henri Cordier en 1903, recense déjà ce que le livre passe sous silence, la Grande Muraille, le thé, les pieds bandés des femmes, la pêche au cormoran, l’incubation artificielle des œufs, l’imprimerie, l’écriture chinoise, sans que Yule renonce pour autant à la bonne foi du voyageur. À la fin des années 1970, John W. Haeger relit le texte de l’intérieur et conclut que Marco n’a vu que la capitale, le reste du pays lui étant parvenu par ouï-dire.
Frances Wood, qui dirigeait le département chinois de la British Library, porte la question devant le grand public en 1995 avec Did Marco Polo Go to China ?, bientôt traduit en plusieurs langues, dont le français. Elle reprend la liste des absences, mais son argument le plus fort tient à l’état du texte. L’original rédigé à Gênes est perdu, chaque version ajoute ou retranche, et l’on ne sait pas toujours qui parle. Elle relève aussi que les noms de lieux sont presque toujours donnés sous une forme persane ou turque, que l’itinéraire ne suit pas d’ordre logique, et que l’administration des Yuan, qui a tant écrit, ne mentionne nulle part un Vénitien prétendument familier du khan. Sa conclusion est que le livre compile des guides marchands persans et des récits de seconde main, et que Marco n’a probablement guère dépassé les comptoirs familiaux de la mer Noire et de Constantinople.
La notice éditoriale des rééditions en anglais s’ouvre d’ailleurs sur une autre certitude, celle d’un Marco Polo rapportant d’Asie la recette des pâtes et de la glace. Celle-là a une date et des auteurs. Elle sort d’un récit publicitaire, « A Saga of Cathay », paru en octobre 1929 dans le Macaroni Journal, la revue des fabricants de pâtes nord-américains, et le cinéma l’a fixée en 1938 avec The Adventures of Marco Polo, où Gary Cooper tient le rôle.
Les réponses sont venues des historiens de la Chine mongole, qui lisent les sources en chinois et en persan. Morris Rossabi, de l’université Columbia, rappelle que l’essentiel de la Grande Muraille visible aujourd’hui date du XVIᵉ siècle, deux cents ans après la mort de Marco. Huang Shijian et Gong Yingyan ont précisé en 1998 que les murs des Qin et des Han n’étaient plus, sous les Yuan, que des ruines connues par la poésie et les traités de géographie, que la frontière du Nord se marquait alors par les fossés des Jin, et que l’ouvrage des Ming est postérieur de plus d’un siècle. Pour le thé, les baguettes et l’écriture, Rossabi fait valoir que Marco a servi les souverains mongols et fréquenté peu de Chinois, dans un milieu où le thé n’était pas la boisson ordinaire ni le chinois la langue courante. Huang Shijian avait retracé, dans un article de 1993 traduit en anglais l’année suivante, la diffusion du thé en Asie du Nord et dans les régions de l’Ouest pour expliquer ce silence.
Le silence des archives chinoises a reçu deux réponses complémentaires. Rossabi observe que bien des étrangers actifs sous les Yuan n’y figurent pas davantage. Cai Meibiao a proposé en 1992 de voir en Marco un ortaq, un marchand associé aux capitaux des princes mongols, ce qui expliquerait à la fois la discrétion du livre sur ses propres affaires et son absence des écrits officiels. Igor de Rachewiltz a consacré en 1997 cinquante-neuf pages de la revue Zentralasiatische Studien à reprendre l’ouvrage de Wood point par point, et jugeait sans fondement l’idée que des toponymes persans trahissent une source écrite persane.
En 2000, Yang Zhijiu invita Frances Wood à Tianjin pour un colloque présenté comme un débat. Selon les comptes rendus chinois, elle n’y nia pas le voyage et parla surtout de la complexité des manuscrits, sujet d’un article qu’elle venait de publier.
Les puits à saumure du Yunnan
Pour la Chine, le mot « médiéval » ne découpe rien ; on date par dynasties, et le pays que décrit le Devisement est celui des Yuan, dynastie proclamée par Kubilai en 1271, maîtresse du Sud après la chute des Song en 1279. C’est sur l’économie de cet empire qu’a porté le travail le plus neuf. Hans Ulrich Vogel, sinologue de l’université de Tübingen, publie en 2013 chez Brill plus de six cents pages consacrées à la monnaie, au sel et aux revenus fiscaux tels que les décrivent les manuscrits du Devisement, confrontés un à un aux sources chinoises.
Pour la monnaie de papier, il compare huit versions du livre et huit autres auteurs non chinois du temps sur vingt-trois points, et Marco se révèle de loin le plus précis, le seul aussi à signaler que le papier ne circulait pas dans toutes les provinces. Il est encore le seul auteur non chinois à décrire l’usage des cauris, petits coquillages servant de monnaie, au Yunnan, en précisant qu’ils venaient de l’Inde, là où Frances Wood soupçonnait une confusion avec la porcelaine. Elle doutait aussi des puits à saumure de la province. Vogel montre que le Yunnan en exploitait déjà sous les Tang, qu’on y faisait bouillir l’eau salée tirée des puits, et que le sel y servait de monnaie, comme le dit le livre. Sur la côte, le procédé décrit pour les salines de Changlu correspond à celui que figure le traité illustré de Chen Chun, l’Aobo tu, et n’avait pas d’équivalent en Méditerranée. Le taux cité pour Zaiton, un dixième sur les marchandises des navires venus des Indes, s’accorde avec les règlements maritimes des Yuan, et les douze barons qui administrent trente-quatre grandes provinces se laissent rapporter, de plusieurs manières possibles, aux divisions administratives de l’empire. La plupart de ces sources chinoises n’étaient pas accessibles du temps de Marco, certaines ont été compilées après la chute de la dynastie, et il ne lisait pas le chinois.
Yang Zhijiu avait déjà relevé, dans son livre de 1999, deux détails qu’aucun texte occidental du temps ne fournit, le barème des coups de bâton du droit des Yuan et l’activité à Zhenjiang de Mar Sergis, un chrétien de l’Église d’Orient. Si le livre compile un guide persan, demandait-il, où est ce guide ? Vogel reprend l’objection et constate qu’aucun ouvrage de ce genre n’est connu. L’argument ne fait pas apparaître le nom de Marco dans un document chinois. Il rend très improbable qu’un homme resté sur la mer Noire ait pu savoir tout cela, et l’explique au mieux par un séjour long, au contact de l’administration fiscale.
Saianfu
Le Devisement contient pourtant une affirmation qu’aucune défense ne sauve. Au chapitre du siège de Saianfu, la Xiangyang des sources chinoises, sur la rivière Han, les Polo proposent à Kubilai de faire construire de grands mangonneaux, des machines de jet, qui font tomber la ville. Le siège avait commencé à la fin de 1268 et s’était achevé en mars 1273 ; les trois Vénitiens n’arrivent à Shangdu, la résidence d’été du khan, qu’à l’été 1275. Les sources chinoises et Rashîd al-Dîn, qui attribue les sept grandes machines à un ingénieur venu de Damas ou de Baalbek et à ses trois fils, s’accordent sur l’emploi d’ingénieurs venus de l’Ouest et divergent sur leurs noms. Un manuscrit de la version française et l’adaptation italienne imprimée par Ramusio retirent Marco de l’épisode, ce qui ne règle rien, puisque son père et son oncle n’étaient pas davantage en Chine en 1273. Yule, qui le relevait déjà, avouait trouver ce chapitre très difficile à justifier.
Le gouvernement de Yangzhou, que le livre attribue à Marco, n’est attesté par aucune source contemporaine. Vogel croit à une fonction réelle mais modeste, surveillant adjoint ou agent comptable, durant un séjour à Yangzhou que des historiens chinois placent entre 1282 et 1284. L’hypothèse marchande de Cai Meibiao a pour elle de rendre compte du même mouvement de sa participation aux affaires de Yangzhou et du silence des registres.
Ces gonflements tiennent pour une part à la fabrication du livre. Il est écrit en 1298 dans une prison de Gênes, où Marco, pris pendant la guerre qui oppose Venise à Gênes, partage la captivité de Rustichello de Pise, auteur d’une compilation arthurienne en français composée un quart de siècle plus tôt. Dans le texte, le « je » désigne tantôt Marco, tantôt Rustichello. L’original est perdu. Selon Alvise Andreose, le manuscrit français 1116 de la Bibliothèque nationale de France, dit F, en reste le témoin le plus proche, dans un français semé d’italianismes que l’on rapproche des manuscrits copiés par des Pisans détenus à Gênes depuis la défaite de la Meloria, en 1284. Christine Gadrat-Ouerfelli recensait en 2015 cent quarante et un manuscrits latins et vernaculaires, et montrait que les géographes de la fin du Moyen Âge citaient le livre plus qu’on ne l’a longtemps dit. L’équipe de Philippe Ménard, qui a édité la version française en six volumes entre 2001 et 2009, jugeait vain le projet de reconstituer l’original.
Ce que l’on ignore se laisse donc situer avec précision. Aucun document chinois connu ne nomme un Vénitien à la cour de Kubilai, alors que le mémoire de 1290 nomme ses compagnons de route, et aucun manuscrit ne permet de dire si une vantardise vient de Marco, de Rustichello ou d’un copiste. Personne ne sait non plus ce que Marco a fait de ses quinze années chinoises, marchand associé aux princes, membre d’ambassades, attaché de cour ou petit agent du fisc, ni quel document pourrait un jour trancher, puisque les seules archives qui parlent de lui sont vénitiennes et datent toutes de son retour.
Pour aller plus loin
Le prêtre Jean appartient au même horizon que les premiers lecteurs du Devisement. La Pax Mongolica et Temüdjin devenu Gengis Khan cadrent l’empire que Marco dit avoir servi ; Kaifeng puis Hangzhou et les Song décrivent la Chine que Kubilai achève de conquérir. Les Assassins d’Alamut rappellent ce que le Vénitien a ajouté au portrait du Vieux de la Montagne. L’imprimerie est née en Chine, silence que Frances Wood retenait contre lui.
En 1298, un marchand vénitien prisonnier à Gênes raconte son voyage à un compagnon de cellule. Cet homme s’appelle Marco Polo. Il dit avoir vécu de longues années en Chine, au service du grand khan des Mongols. Son compagnon, un écrivain, met le récit par écrit en français. Depuis, une question revient sans cesse, et elle est simple. Ce marchand a-t-il vraiment vu la Chine ?
Un livre plein de trous
Les soupçons viennent d’abord des oublis du livre. La Grande Muraille n’y figure pas. On n’y lit rien non plus sur le thé ni sur les pieds bandés des Chinoises. Pour beaucoup de lecteurs modernes, un tel silence semblait impossible chez un témoin direct.
En 1995, une spécialiste britannique de la Chine, Frances Wood, pousse le doute jusqu’au bout. Elle remarque qu’aucun document chinois ne cite Marco Polo. Selon elle, le Vénitien aurait assemblé des récits de marchands persans. Il ne serait guère allé plus loin que les comptoirs de sa famille, au bord de la mer Noire.
Cette chercheuse relève aussi un vrai problème. Le texte écrit dans la prison a disparu. Il ne reste que des copies, faites ensuite en latin et dans plusieurs langues d’Europe. Chacune ajoute ou retire des passages. On ne sait donc jamais très bien ce que Marco a dit lui-même.
Trois noms dans un registre chinois
La réponse la plus forte est venue de Chine, en 1941. Un étudiant en histoire y cherchait des documents sur l’empire mongol. Il trouva une note administrative sur des envoyés qui partaient par la mer vers la Perse. Leurs noms étaient ceux que donne le livre de Marco.
Le livre raconte en effet une mission précise. Le souverain mongol de Perse voulait une nouvelle épouse. Ses envoyés vinrent la chercher en Chine, et les Polo partirent avec eux pour escorter la jeune femme. Un chroniqueur persan raconte de son côté l’arrivée de cette princesse.
Ni la note chinoise ni la chronique persane ne citent Marco. Pourtant, seul son livre relie les deux récits par les mêmes noms. Pour beaucoup de spécialistes, c’est la preuve la plus directe de son passage en Chine.
Le sel, l’argent et les coquillages
Une autre preuve est venue des choses de la vie courante. En 2013, un historien allemand de l’économie chinoise, Hans Ulrich Vogel, a repris tout ce que Marco dit de l’argent. Il l’a comparé aux documents chinois de l’époque. Les accords sont nombreux et précis, ce qui affaiblit beaucoup la thèse de Frances Wood.
Marco sait que les billets de papier ne servaient pas partout. Il sait aussi que, dans une province du sud-ouest, on payait avec de petits coquillages venus de l’Inde, les cauris. Il décrit du sel utilisé comme monnaie. Or ces textes chinois ont été rassemblés plus tard, et le Vénitien ne lisait pas leur langue.
Les oublis du livre ont reçu des explications. La Grande Muraille que l’on visite aujourd’hui a été construite pour l’essentiel bien après lui. Marco vivait surtout parmi les Mongols et leurs serviteurs étrangers, un milieu où le thé n’était pas la boisson de tous les jours.
Une vantardise et des années obscures
Le livre contient tout de même une erreur nette. Marco prétend que sa famille a aidé les Mongols à prendre une ville chinoise grâce à de grandes machines de siège. Ce siège s’était pourtant terminé deux ans avant l’arrivée des Polo. D’autres sources attribuent ces machines à des ingénieurs venus de l’Ouest.
On ignore si cette vantardise vient de Marco, de l’écrivain qui tenait la plume ou d’un copiste. Marco affirme aussi avoir gouverné une grande ville chinoise, ce qu’aucun document ne confirme. Les spécialistes ne savent toujours pas ce qu’il faisait vraiment là-bas. Certains voient en lui un marchand associé aux princes mongols, d’autres un petit employé du fisc.
À Venise, après sa mort en 1324, son gendre dressa la liste de ses biens. L’objet le plus cher de la maison était une grande plaque d’or, signe de commandement remis par les souverains mongols.
La version complète déchiffre le mémoire chinois retrouvé dans une encyclopédie et la chronique persane qui lui répond, puis suit la querelle sur les machines de siège et le mot mal lu de l’inventaire vénitien.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Le Devisement dou monde, version franco-italienne dite F, témoin le plus proche de l’original perdu de 1298 Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 1116
- Testament de Marco Polo, Venise, 9 janvier 1324 (n. st.), daté de 1323 selon le style vénitien, acte de Giovanni Giustinian, prêtre de San Procolo et notaire, parchemin de peau de mouton Biblioteca Nazionale Marciana, Venise, Cod. Lat. V, 58 (=2437), n° 33
- Sentence des juges du Procurator en faveur de Fantina Polo, Venise, 13 juillet 1366, parchemin de 890/1 050 × 530 mm, 96 lignes, insérant l’inventaire des meubles de Marco Polo dressé par Marco Bragadin après le 3 février 1324 (« tola d’oro granda de comandamento », « bocheta », musc, « çendadi Catai ») et la note « 1323 die 8 çener morì miser Marco Polo » Archivio di Stato di Venezia, Procuratori di San Marco, Misti, b. 152, fasc. 2
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Sources primaires (suite)
- Testament de Maffeo Polo, Venise, 6 février 1310 : « tribus tabulis de auro que fuerunt Magni Chani Tartarorum », éd. Orlandini, doc. 6, cité d’après Formentin et Schiavon, Reti Medievali Rivista 25 (1), 2024, p. 220
- Yongle dadian, chapitre 19418, citant le Jingshi dadian, section Zhanchi (relais de poste) : mémoire du huitième mois lunaire de 1290 sur les envoyés Wuludai, Abishiha et Huozhe partant par mer vers Arghun, via le Ma’bar
- Rashîd al-Dîn, Jâmiʿ al-tawârîkh : réception par Ghazan, à Abhar, de l’ambassade de Khwâja et de Kökechin, éd. A. A. Alizade, t. III, Bakou, 1957, p. 280 ; récit du siège de Sayanfu (Xiangyang) et des sept machines de l’ingénieur de Damas ou de Baalbek, cité d’après C. d’Ohsson par Henry Yule, The Book of Ser Marco Polo, vol. II, p. 168
- Giovanni Battista Ramusio, Navigationi et viaggi, vol. II, Venise, 1559, version dite R du livre de Marco Polo, chapitre du siège de Saianfu
Bibliographie
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- Yang Zhijiu, Make Boluo zai Zhongguo (Marco Polo en Chine), Tianjin, 1999 Nankai daxue chubanshe
- Paul Pelliot, Notes on Marco Polo, 3 vol., Paris, 1959-1972, vol. I, notice 165, « Cocacin » Imprimerie nationale et Librairie Adrien-Maisonneuve
- Francis Woodman Cleaves, « A Chinese Source Bearing on Marco Polo’s Departure from China and a Persian Source on His Arrival in Persia », Harvard Journal of Asiatic Studies 36, 1976, p. 181-203 Harvard-Yenching Institute
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- Marco Polo, Le Devisement du monde, édition critique publiée sous la direction de Philippe Ménard, 6 vol., Genève, 2001-2009, Textes littéraires français Droz
- Christine Gadrat-Ouerfelli, Lire Marco Polo au Moyen Âge. Traduction, diffusion et réception du Devisement du monde, Turnhout, 2015 Brepols
- Alvise Andreose, « Marco Polo’s Devisement dou monde and Franco-Italian Tradition », Francigena 1, 2015, p. 261-291 Università degli Studi di Padova
- Arthur Christopher Moule et Paul Pelliot, Marco Polo. The Description of the World, 2 vol., Londres, 1938, vol. I, p. 554-558 (édition partielle de l’inventaire Bragadin) G. Routledge and Sons
- Vittorio Formentin et Alessandra Schiavon, « Per il Codice Diplomatico Poliano : una sentenza memorabile (Venezia, 13 luglio 1366) », Reti Medievali Rivista 25 (1), 2024, p. 193-231, DOI 10,6093/1593-2214/10840 Firenze University Presshttps://doi.org/10.6093/1593-2214/10840
- Ma Xiaolin, « Chinese Research on Marco Polo’s Devisement dou monde : an overview », dans Paola Mocella (dir.), Il Milione nel tempo tra Asia ed Europa : Marco Polo nelle letterature medievali e contemporanee, Florence, 2025, p. 81-96, DOI 10,36253/979-12-215-0883-3,12 Firenze University Presshttps://doi.org/10.36253/979-12-215-0883-3.12
Sources en ligne
- « Did Marco Polo Really Go To China ? », essai de Morris Rossabi en réponse au livre de Frances Wood Columbia University, Asia for Educatorshttps://afe.easia.columbia.edu/mongols/pop/polo/mp_essay.htm
- « Marco Polo Was in China : New Evidence from Currencies, Salts and Revenues », compte rendu n° 1667 par Na Chang, 9 octobre 2014 Reviews in History, Institute of Historical Researchhttps://reviews.history.ac.uk/review/1667/
- « 百年以来对马可·波罗来华史实的厘清 » (Un siècle de recherches sur la venue de Marco Polo en Chine), conférence de Li Zhian à la Bibliothèque nationale de Chine, reprise par le Guangming ribao, 20 avril 2019 Zhongguo zuojia wanghttps://www.chinawriter.com.cn/n1/2019/0420/c404090-31040404.html
- « Ego Marcus Paulo volo et ordino », notice du testament de Marco Polo Scrinium, pour la Biblioteca Nazionale Marcianahttps://www.scrinium.org/en-us/Committenza/Biblioteca-Nazionale-Marciana/marco-polos-will
- « The Book of Ser Marco Polo : vol.2 », p. 167, chap. LXX, Siege of Saianfu Toyo Bunko, Digital Silk Road Project, National Institute of Informaticshttps://dsr.nii.ac.jp/toyobunko/III-2-F-c-30/V-2/page-hr/0211.html.en
- « Marco Polo and the myth of pasta », 9 octobre 1997 Tampa Bay Timeshttps://www.tampabay.com/archive/1997/10/09/marco-polo-and-the-myth-of-pasta
- « Did Marco Polo Go To China ? 1st Edition », notice éditoriale Routledgehttps://www.routledge.com/Did-Marco-Polo-Go-To-China-1st-Edition/Wood/p/book/9780429500992






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