Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Suivez-nous :
龍
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Khubilai Khan et les tempêtes kamikaze : les invasions ratées du Japon

Kikuchi Yoosai / (of the reproduction) Tokyo National Museum / Wikimedia Commons
16 min de lecture40 sources vérifiées
L’article complet en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF

Dans l’histoire officielle de la dynastie qui a lancé la flotte de 1274, la tempête n’existe pas. Le Yuan shi consacre au Japon une notice de son chapitre 208, où Khubilai ordonne, au troisième mois de cette année-là, aux généraux Xindu et Hong Dagu d’embarquer quinze mille soldats sur neuf cents navires, trois cents grands vaisseaux, trois cents bateaux légers et rapides, trois cents chaloupes pour l’eau douce, et de partir au septième mois. La campagne elle-même tient ensuite en deux phrases. Au dixième mois, l’armée entre dans le pays et bat l’ennemi, puis, ses troupes en désordre et ses flèches épuisées, elle se borne à piller les côtes avant de rentrer.

Neuf cents navires partis de Co​rée

L’archipel que vise cette flotte ne se range pas dans le Moyen Âge européen, et le découpage occidental ne lui convient pas. On date ici par les ères japonaises, Bun’ei pour 1274, Kōan pour 1281, et par l’époque de Kamakura, du nom de la ville où siège de 1185 à 1333 le gouvernement des guerriers. Pierre-François Souyri parle bien d’un Japon médiéval, dans la synthèse qu’il a consacrée aux XIIᵉ-XVIᵉ siècles de l’archipel, mais pour une période dont les bornes sont japonaises.

Khubilai tient alors la Chine du Nord, et la Co​rée de Goryeo, soumise, lui fournit des hommes. Le Yuan shi conserve la lettre qu’il a fait porter au Japon en 1266, troisième année de l’ère chinoise Zhiyuan. Elle se termine par une menace à peine voilée, sous la forme d’une question sur celui qui pourrait souhaiter en venir aux armes, suivie d’une invitation au roi du pays à y réfléchir. En 1274, la flotte passe d’abord par les îles de Tsushima et d’Iki, pour lesquelles le Hachiman gudōkun, recueil des miracles du dieu Hachiman composé à la fin de l’époque de Kamakura, reste à peu près la seule source. Le 20ᵉ jour du 10ᵉ mois, les guerriers de Kyūshū, sous le commandement de Shōni Kagesuke, affrontent sur les rivages de la baie de Hakata les troupes débarquées. Parmi eux se trouve Takezaki Suenaga, gokenin de la province de Higo, né en 1246, qui se lance en tête de l’assaut, ce que les dictionnaires historiques japonais appellent le mérite du premier à charger.

Combien étaient-ils ? Le Yuan shi dit quinze mille soldats. Hattori Hideo, historien de l’université de Kyūshū, retient pour l’armée mongole, chinoise et coréenne environ quarante mille hommes, équipages compris, et l’Encyclopædia Britannica, dans sa notice révisée en juillet 2026, de trente à quarante mille sur cinq cents à neuf cents navires. Thomas Conlan, qui a traduit en 2001 les rouleaux de Suenaga avec près de soixante-dix documents administratifs de la défense de Kyūshū, tient ces invasions pour bien plus modestes qu’on ne le dit d’ordinaire. Tous ces chiffres viennent de chroniques ou d’estimations modernes, et aucun ne repose sur un décompte. Du côté japonais, on ne dispose d’aucun chiffre comparable. La flotte quitte ensuite la baie. Les sources mongoles et coréennes, d’après le relevé de Mizukoshi Mitsuharu, comptent plus de dix mille hommes qui ne revinrent pas, et rien, du côté japonais, ne permet de dire si les navires ont sombré pendant la traversée du retour.

« Un vent contraire les renvoya chez eux »

La phrase vient de Kyōto. Hirohashi Kanenaka, courtisan né en 1244 et mort en 1308, tient un journal, le Kanchūki, qui reste la principale source contemporaine sur le temps qu’il faisait dans la capitale, et il y note, à propos des envahisseurs, qu’un vent contraire s’est levé soudain et les a renvoyés dans leur pays. Il écrit loin de Kyūshū, sur la foi de nouvelles. Mizukoshi, qui a repris le problème en 2009 dans la revue de la Société météorologique du Japon, tient ce témoignage pour indirect et peu concluant.

Côté coréen, le Goryeosa jeolyo, abrégé de l’histoire de Goryeo compilé en 1452, rapporte que l’on rencontra, de nuit, un grand vent et une grande pluie. Hattori, qui cite le passage, le rattache à la nuit qui suit le combat du 20ᵉ jour, parce qu’il vient juste après lui dans le récit, tout en admettant que la phrase ne dit pas avec certitude si l’orage a éclaté cette nuit-là.

Le typ​hon de 1274 a été contesté d’abord par un météorologue. Arakawa Hidetoshi, de l’observatoire régional de Fukuoka, publie en 1958 un article dont le titre refuse au typ​hon la fin de la campagne de Bun’ei, et il s’appuie sur trois arguments, la saison, le silence des documents fiables et une confusion probable avec la tempête de 1281. La saison pèse lourd. Les tables qu’emploie Mizukoshi, établies en calendrier grégorien pour comparer avec les statistiques modernes, placent le 20ᵉ jour du 10ᵉ mois au 26 novembre, et Hattori relève que, de 1946 à 1994, deux typhons seulement ont touché terre au Japon en novembre, aucun en décembre. L’équipe du géologue Jonathan Woodruff, en 2015, convient elle aussi que les typhons sont rares à la fin de novembre.

Ceux qui ont repris la question après Arakawa gardent pourtant un vent. Pour Mizukoshi, l’armée s’est retirée de son plein gré, à l’approche de l’hiver et par souci de ravitaillement, et une faible dépression, qui donna de la pluie le 22ᵉ jour, a pu causer des pertes en mer pendant la traversée. Hattori, dans une étude de 2003 qui croise la météorologie, la topographie et les vestiges, imagine le passage d’un front froid suivi du vent de nord-ouest de l’hiver, contre lequel les voiliers du temps ne pouvaient pas remonter, et une tempête qui frappe la flotte en mer, sur le chemin du retour, plutôt que dans la baie. Sa lecture paraît la plus défendable, parce qu’elle garde les deux seuls textes qui parlent d’un vent, le journal de Kanenaka et l’abrégé coréen, sans leur faire porter un typ​hon que la saison rend presque impossible. Ce vent de 1274, s’il a soufflé, était un vent d’hiver, de ceux qui, selon Hattori, pouvaient retenir une flotte loin de ses ports jusqu’aux vents d’est du printemps.

Ishitsuiji

En 1275, Takezaki Suenaga fait le voyage de Kamakura pour réclamer le prix de sa charge. Il obtient d’Adachi Yasumori, le dignitaire du bakufu chargé des récompenses, auprès duquel il plaide sa cause en personne, la charge d’intendant, ou jitō, du domaine de Kaitō, dans sa province de Higo. Le premier de ses rouleaux consacrera toute sa seconde moitié à ce voyage et à cette audience.

Le bakufu prépare aussi le retour des envahisseurs. Sur l’ordre de Hōjō Tokimune, les gokenin de Kyūshū élèvent à partir du 3ᵉ mois de 1276 une levée de pierres le long de la baie de Hakata, à peu près achevée dès le 8ᵉ mois, sur une vingtaine de kilomètres, d’Imazu à l’ouest jusqu’à Kashii à l’est. Le mur est bourré de petites pierres, vertical du côté de la mer, en pente du côté de la terre, et à Hakozaki les fouilles ont montré qu’un fossé large de six mètres à six mètres et demi le doublait à l’arrière. Son nom d’origine est ishitsuiji, la levée de pierres. Celui de Genkō bōrui, rempart contre l’invasion des Yuan, sous lequel il est classé site historique national depuis 1931, a été forgé à l’époque moderne par Nakayama Heijirō, un professeur de médecine.

Ishitsuiji vaut mieux, parce que c’est le mot de ceux qui l’ont bâti.

En 1281, quatrième année de l’ère Kōan, Khubilai, maître de toute la Chine depuis la chute des Song en 1279, envoie deux armées. Celle de l’Est part de Co​rée, celle du Sud des ports de la Chine méridionale, et l’armée du Sud aligne à elle seule trois mille cinq cents navires selon le chiffre que reprend Nippon.com ; l’Encyclopædia Britannica compte pour l’ensemble quelque 4 400 vaisseaux et 140 000 soldats et marins, quand le Yuan shi parle de cent mille hommes. L’armée de l’Est arrive la première devant Hakata, où le mur barre la plage, et prend pied sur l’île de Shikanoshima, où les combats que rapporte l’histoire coréenne aux 6ᵉ et 8ᵉ jours du 6ᵉ mois la tiennent sur place. Suenaga combat en mer lui aussi cette année-là, et son second rouleau le montre parti en avance sur un bateau plus rapide, sans attendre ses hommes, la tête couverte d’une de ses jambières faute de casque, jambière qu’il perd dans la mêlée en sautant sur un navire ennemi pour y empoigner un chef mongol. Les deux armées se rejoignent au 7ᵉ mois devant une île que le Yuan shi nomme Pinghu, puis se déplacent vers une montagne qu’il appelle Wulong. Le 1ᵉʳ jour du 8ᵉ mois, dit encore le Yuan shi, un vent brise les navires. Les sources japonaises, dont le calendrier plaçait cette année-là un mois intercalaire après le 7ᵉ, datent la tempête du 1ᵉʳ jour de ce mois intercalaire, et la Britannica la place au 15 août 1281.

La suite vient d’un rescapé. Yu Chang, soldat de l’armée vaincue qui parvint à s’échapper, raconte dans le Yuan shi que le 5ᵉ jour, les généraux, Fan Wenhu en tête, choisissent pour eux les navires les plus solides et abandonnent plus de cent mille soldats au pied de la montagne. Les hommes se donnent pour chef un officier nommé Zhang, qui commandait cent hommes, et commencent à abattre des arbres pour construire des bateaux. Le 7ᵉ jour, les Japonais attaquent et les tuent presque tous, en emmènent vingt à trente mille, et le 9ᵉ, en un lieu que le texte appelle Bajiao, ils mettent à mort les Mongols, les Coréens et les Han, mais réduisent en esclavage les « nouveaux ralliés », soldats de l’ancien empire des Song, qu’ils appelaient les gens des Tang. Des cent mille, conclut la notice, trois revinrent. Ce chiffre sert l’accusation portée contre des chefs qui ont sauvé leurs navires avant leurs hommes, et personne ne sait combien de soldats rentrèrent réellement.

Khubilai ne renonce pas aussitôt. En 1283, il fait construire des navires et lever des troupes, et un dignitaire, Angjier, le supplie de laisser reposer un peuple épuisé ; en 1286, le Yuan shi lui fait dire qu’il faut mettre le Japon de côté pour se consacrer au Jiaozhi, nom chinois du nord de l’actuel Viêt Nam, qui menace la frontière.

Par vingt-trois mètres de fond, au large de Kōzaki

L’île de Takashima ferme l’entrée de la baie d’Imari, sur la côte nord-ouest de Kyūshū. Sa côte sud est protégée depuis 1981 sur 7,5 kilomètres de long et deux cents mètres vers le large, soit quelque 1,5 million de mètres carrés de fonds, et le secteur de Kōzaki, environ 384 000 mètres carrés, est devenu en 2012 le premier site sous-marin classé site historique national au Japon.

Les fouilles régulières commencent avec Hayashida Kenzō et la société d’archéologie sous-marine de Kyūshū et d’Okinawa, qu’il a fondée et qui travaille sur place chaque année depuis 1991. En 1994, près du port de Kōzaki, on dégage quatre ancres de bois en forme de V, intactes, alignées et toutes tournées vers le sud, et l’on a compté depuis trente-six pierres d’ancre, dont la plus lourde dépasse 170 kilos. James Delgado, qui a raconté ces campagnes dans la revue Archaeology en 2003, relève que plusieurs ancres sont faites de deux pierres au lieu d’une et que les jarres de provisions ont été façonnées à la hâte, et il y voit l’indice d’une flotte assemblée trop vite, dont les ancres ont pu lâcher dans la tempête. Les plongeurs ont aussi remonté un casque, des armures de cuir rouge, plus de quatre-vingts sabres et épées, des objets laqués, que des chercheurs de l’Institut national de recherche sur les biens culturels de To​kyo ont étudiés en 2011, et un sceau gravé en écriture mongole, que l’on attribue à un commandant.

Six bombes de céramique, que les Japonais du temps appelaient tetsuhau, sont sorties de la vase ; l’une ne contenait que de la poudre, une autre de la poudre et des éclats de fer, et Delgado les tient pour les plus anciens projectiles explosifs connus.

Le premier navire est apparu en octobre 2011. L’équipe d’Ikeda Yoshifumi, alors à l’université des Ryūkyū, repère par vingt-trois mètres de fond, à environ deux cents mètres de la côte sud, une quille large d’une cinquantaine de centimètres et des bordages couchés le long d’elle, sur une coque que l’on estime longue d’environ vingt-sept mètres. Un second navire, d’une vingtaine de mètres, suit en 2015. Leur fond en V ou arrondi et leurs cloisons intérieures les rattachent à l’armée du Sud. Un troisième navire, reconnu lors des fouilles de la ville de Matsuura en 2023 et 2024, porte les mêmes cloisons et des céramiques de l’époque des invasions, et une nouvelle campagne, du 26 septembre au 13 octobre 2025, devait mesurer son étendue, dont on ne connaissait encore qu’un rectangle de quatre mètres sur six.

Ces coques ont déplacé un débat. Randall Sasaki, dans un travail de recherche déposé en 2009 à l’université Texas A&M sur les bois remontés avant leur découverte, s’interdisait toute conclusion ferme, mais jugeait que la plupart provenaient de petits bateaux construits dans la vallée du Yangzi, des navires de rivière, et que les grands cargos à fond en V et les navires coréens n’en représentaient qu’une faible part. L’image d’une armada de fortune, faite de bateaux fluviaux, d’ancres doubles et de jarres bâclées, rendait la tempête presque inévitable, et elle a perdu une partie de son appui avec deux épaves qui sont des navires de mer, cloisonnés. Ikeda, qui estime la flotte à environ 4 400 navires, constatait en 2013 qu’il en restait 4 399 à trouver ; Hayashida pense que les épaves enfouies au large de Takashima se comptent par centaines. On ne sait pas combien de navires ont réellement coulé dans la baie d’Imari, parce que la vase recouvre les coques et que les fouilles n’en ont dégagé que trois.

Qui a fait souffler le vent ?

Thomas Conlan a donné à sa traduction des rouleaux, en 2001, un titre qui résume sa thèse, In Little Need of Divine Intervention, « sans grand besoin d’une intervention divine ». Les guerriers de Kyūshū, selon lui, avaient tenu les envahisseurs en échec avant toute tempête, et la croyance en un Japon pays des dieux restait au XIIIᵉ siècle l’affaire d’un petit milieu de courtisans et de prêtres. Le camp d’en face a ses meilleurs arguments en 1281. Le Yuan shi lui-même attribue la ruine de la flotte au vent. L’équipe de Jonathan Woodruff a trouvé dans les sédiments du lac Daija, une lagune du sud de l’île d’Amakusa, deux dépôts marins rapprochés de la fin du XIIIᵉ siècle, qu’elle juge très probablement laissés par deux tempêtes de catégorie 3 ou plus, sans pouvoir les rattacher à l’année près à 1274 et à 1281, et une équipe japonaise conduite par un géologue de l’université municipale d’Osaka a décrit en 2016, dans la même lagune, à 1,28 mètre sous le fond, une couche de 63 centimètres qu’elle attribue à un seul typ​hon, celui de 1281. La tempête de 1281 a donc bien eu lieu. Elle a frappé une flotte que le mur de Hakata et les combats de Shikanoshima tenaient depuis des semaines loin de la plage, et c’est elle qui transforme un débarquement manqué en désastre. Conlan, qui parle lui-même des tempêtes, ne conteste pas celle-ci et lui retire seulement la victoire.

Le mot kamikaze précède pourtant la seconde tempête. Hattori l’a relevé dans un projet d’ordre officiel de 1275, première année de l’ère Kenji, et les grands sanctuaires en ont fait un titre de créance. Le moine Eison, du Saidai-ji, prie sur ordre impérial pour la soumission de l’ennemi, et l’on rapporte que le vent s’est levé pendant ses prières ; le Hachiman gudōkun, composé probablement par un moine lié au sanctuaire d’Iwashimizu, insiste sur le mérite de ces prières en 1281 et, selon l’historien Goza Yūichi, grossit l’incapacité des guerriers pour mieux grandir les miracles du dieu. Ces récits avaient un prix. Plusieurs sanctuaires, dont celui d’Usa Hachiman, ont obtenu la restitution de domaines.

Les guerriers ne racontaient pas la même histoire. Pour un historien de l’Université ouverte du Japon, ceux qui ont combattu se battaient pour les récompenses et pour l’honneur, sans l’idée de défendre un pays, et Hattori juge que des hommes qui avaient enjambé les morts n’avaient que faire du vent divin, que seuls les temples et les sanctuaires revendiquaient. Haruko Wakabayashi, qui a rendu compte du livre de Conlan en 2004, lui reprochait d’ailleurs de ne pas avoir assez étudié l’usage politique et économique que ces institutions religieuses ont fait des invasions.

La version moderne du vent divin a ses dates. En 1931, pour les six cent cinquante ans de la campagne de Kōan, des commémorations ont lieu dans tout le pays ; le mot kamikaze entre dans les manuels d’histoire de l’école primaire avec la quatrième génération de manuels, de 1934 à 1940, et ceux de 1943-1945 consacrent aux invasions mongoles deux fois et demie plus de place que la génération précédente. À l’automne 1944, pendant la bataille du golfe de Leyte, la marine lance ses premières attaques formelles d’avions-suicides, réunis en unités spéciales d’attaque Shinpū, autre lecture des mêmes caractères, et l’article de Nippon.com qui retrace cette histoire voit dans les manuels, la presse et la radio de ces années la fabrique d’un mythe d’invincibilité qui conduisit à ces unités. L’Encyclopædia Britannica, dans sa notice révisée en 2026, fait encore sombrer dans un typ​hon un tiers de la flotte de 1274 et noyer treize mille hommes.

Le colophon de l’ère Einin

Takezaki Suenaga, originaire de Takezaki, dans le domaine de Toyofuku, en Higo, a fait peindre deux rouleaux de papier hauts d’une quarantaine de centimètres, longs de 23,2 mètres pour le premier et de 19,9 mètres pour le second, que la tradition attribue à des peintres de la famille Tosa. Le premier raconte la charge de 1274, puis le voyage à Kamakura ; le second, presque entièrement, la campagne de 1281. Les noms des personnages et des lieux sont écrits dans les images.

Les rouleaux devaient garder pour ses descendants la mémoire de ses mérites et remercier ceux à qui il devait sa récompense, le dieu du sanctuaire de Kōsa, dont dépendait le domaine de Kaitō, et Adachi Yasumori. Le dignitaire était mort depuis le 17ᵉ jour du 11ᵉ mois de 1285, tué avec quelque cinq cents membres de son clan et de ses partisans dans l’affaire dite de Shimotsuki, quand son rival Taira no Yoritsuna l’a fait abattre. Le colophon porte la date du 9ᵉ jour du 2ᵉ mois de la première année de l’ère Einin, soit 1293. Or l’ère Shōō n’a cédé la place à l’ère Einin qu’au 5ᵉ jour du 8ᵉ mois de cette année-là, et cette date n’a donc pu être portée qu’après coup, à un moment que personne ne connaît.

Les rouleaux ont ensuite quitté le sanctuaire où Suenaga les avait déposés. Selon Giuseppina Aurora Testa, la famille Nawa les a confisqués avant qu’ils ne changent maintes fois de mains, et quand on les redécouvre au XVIIIᵉ siècle, les scènes et les textes sont dispersés sur des feuillets séparés. La plus ancienne copie connue date de 1795, et la restauration de 1797 remonte l’ensemble en deux rouleaux sans rétablir l’ordre des scènes ; Conlan juge plus logique la suite que donne une copie de la collection Tankaku sōsho. L’intervention la plus visible touche la scène la plus célèbre, celle où Suenaga tombe de son cheval blessé, près d’une bombe qui éclate. Trois soldats mongols plus grands que les autres, aux barbes hirsutes et aux bottes noires, y ont été peints par-dessus d’autres figures, à cheval sur la jointure de deux feuilles, d’un trait plus grossier et d’une encre de moindre qualité. Une historienne de l’art japonaise a relevé cette jointure, et Testa juge probable qu’un membre de la famille Tsuda les ait ajoutés en 1758, en préparant le Sankō Mōko nyūkōki ; elle signale que la bombe elle-même, un pin et quelques flèches pourraient appartenir à la même campagne de retouches. Que la bombe peinte soit d’origine ou non, celles de Takashima ont bien existé. Le site de l’université de Princeton consacré aux rouleaux propose d’ailleurs une restitution sans les figures ajoutées.

La famille Ōyano, d’Amakusa, dernière propriétaire, offre les rouleaux en 1890 à l’empereur Meiji. Conservés au musée des collections impériales, le Sannomaru Shōzōkan, à To​kyo, ils ont été classés trésor national en 2021, et le premier rouleau a été montré à Nagasaki à l’automne 2025, à côté d’une des bombes de céramique de Takashima prêtée par le conseil de l’éducation de Matsuura.

Conlan a tiré de ces rouleaux de quoi montrer que les guerriers de Kyūshū n’avaient guère eu besoin des dieux, et Suenaga lui-même, qui avait fait peindre sa charge, sa jambière en guise de casque et l’audience où il obtint sa récompense, offrit pourtant ses rouleaux au dieu de Kōsa, pour une victoire que lui et ses contemporains, rappelle Wakabayashi, croyaient remportée avec l’aide des dieux.

Pour aller plus loin

Le voyage de Marco Polo à la cour de Khubilai, que l’encycl​opédie examine source par source, appartient aux mêmes années que ces deux expéditions. La conquête de la Chine des Song, achevée en 1279, a fourni à Khubilai la flotte et les soldats de l’armée du Sud, et la chute du bakufu de Kamakura, en 1333, se lit avec l’histoire des gokenin de Kyūshū et de leurs demandes de récompense.

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer
Suivez-nous :

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Yuan shi, chap. 208, liezhuan 95, Waiyi 1, notice « Riben » (Japon) : lettre de Khubilai de 1266, troisième année Zhiyuan, close sur « 夫孰所好?王其圖之 » ; ordre du 3ᵉ mois de 1274 à Xindu et Hong Dagu (« 共九百艘,載士卒一萬五千 ») ; campagne du 10ᵉ mois (« 官軍不整,又矢盡,惟虜掠四境而歸 ») ; témoignage de Yu Chang sur 1281 (« 八月一日,風破舟 », abandon de plus de cent mille soldats, captifs, Bajiao, « 十萬之衆得還者三人耳 ») ; ordres de 1283 et décision de 1286 (« 宜置日本,專事交趾 »)
  2. Hirohashi Kanenaka, Kanchūki (Kenchūki), à l’année Bun’ei 11 (1274) : « 俄逆風吹来,吹帰本国 », cité d’après Mizukoshi 2009
  3. Goryeosa jeolyo, compilé en 1452, règne du roi Chungnyeol, campagne de 1274 : « 会夜大風雨 », cité d’après Hattori 2003
Voir les 37 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Projet d’ordre officiel (kansenji-an) de Kenji 1 (1275) employant le mot « 神風 », cité d’après Hattori 2003
  2. Hachiman gudōkun, version du Gunsho ruijū, fin de l’époque de Kamakura : Tsushima et Iki en 1274, mérite des prières d’Eison en 1281, d’après les notices réunies par Kotobank et Goza 2022
  3. Mōko shūrai ekotoba (dit aussi Takezaki Suenaga ekotoba), deux rouleaux, papier, couleurs, rouleau I 39,3 × 2 324,3 cm, rouleau II 39,7 × 1 985,6 cm, colophon daté du 2ᵉ mois, 9ᵉ jour, de l’ère Einin 1 (1293), trésor national depuis 2021 Tokyo, Museum of the Imperial Collections, Sannomaru Shōzōkan
  4. Tetsuhau, bombe de céramique remontée du site de Takashima, Yuan, XIIIᵉ siècle, exposée à Nagasaki en 2025 Matsuura, conseil de l’éducation
  5. Site sous-marin de Takashima Kōzaki, baie d’Imari, préfecture de Nagasaki : ancres de bois de 1994, épave n° 1 (2011, par 23 m de fond), épave n° 2 (2015), épave n° 3 (fouilles de 2023-2024), site historique national, 384 000 m² environ in situ
  6. Ishitsuiji (Genkō bōrui), levée de pierres de la baie de Hakata, 1276, site historique national par avis n° 116 du ministère de l’Éducation de 1931, extension de Hakozaki notifiée le 11 octobre 2021 Fukuoka, in situ
  7. Famille Tsuda, Sankō Mōko nyūkōki, 1758, cité d’après Testa 2020, p. 48

Bibliographie

  1. Thomas D. Conlan, In Little Need of Divine Intervention : Takezaki Suenaga’s Scrolls of the Mongol Invasions of Japan, Ithaca, 2001, Cornell East Asia Series 113 Cornell University East Asia Program
  2. Haruko Wakabayashi, compte rendu de Thomas D. Conlan, In Little Need of Divine Intervention, Japanese Journal of Religious Studies 31 (1), 2004, p. 209-213 Nanzan Institute for Religion and Culture
  3. Hattori Hideo, « 冬の嵐とは何か 気象・地形・遺跡から復原される文永の役 » (Qu’est-ce que la tempête d’hiver ? La campagne de Bun’ei restituée par la météorologie, la topographie et les vestiges), dans 『歴史を読み解く さまざまな史料と視角』, novembre 2003, hdl.handle.net/2324/17117 Seishi shuppan
  4. Mizukoshi Mitsuharu, « 文永の役に嵐は吹いたのか » (Did a heavy storm blow at the invasion of Mongolian Corps to Japan, in November 1274 ?), Tenki 56 (11), 2009 Société météorologique du Japon
  5. Arakawa Hidetoshi, « 文永の役の終りを告げたのは台風ではない », 1958, cité d’après Mizukoshi 2009 et Hattori 2003
  6. J. D. Woodruff, K. Kanamaru, S. Kundu et T. L. Cook, « Depositional evidence for the Kamikaze typhoons and links to changes in typhoon climatology », Geology 43 (1), 2015, DOI 10,1130/G36209,1 Geological Society of Americahttps://doi.org/10.1130/G36209.1
  7. Randall James Sasaki, The origin of the lost fleet of the Mongol Empire, travail universitaire déposé le 15 mai 2009, College Station, dépôt ETD-TAMU-3100 Texas A&M University
  8. Giuseppina Aurora Testa, « “Mōko Shūrai Ekotoba” (Illustrated Account of the Mongol Invasions) », Eikón / Imago 9, 2020, p. 35-57, DOI 10,5209/eiko.73275 Universidad Complutense de Madridhttps://doi.org/10.5209/eiko.73275
  9. Pierre-François Souyri, Histoire du Japon médiéval. Le monde à l’envers, éd. revue et augmentée, Paris, 2013, 522 p., coll. Tempus 511 Perrin
  10. Kitano Nobuhiko, Honda Takayuki, Matsuo Akiko et Kōzuma Yōsei, « 鷹島海底遺跡出土の元寇関連漆製品に関する調査 » (Study on Urushi Objects Excavated at Takashima Underwater Site), Hozon kagaku 50, 2011, p. 229-238 Tokyo National Research Institute for Cultural Properties

Sources en ligne

  1. « Kamikaze of 1274 and 1281 », révision de Kenneth Pletcher, 3 juillet 2026 Encyclopædia Britannicahttps://www.britannica.com/print/article/1483622
  2. « Ships on the Seabed : Searching for the Mongol Empire’s Lost Invasion Fleet » Nippon.comhttps://www.nippon.com/en/japan-topics/c13704/
  3. « 蒙古襲来750年(最終回):大戦時の国威発揚に利用された「神風」伝説 » Nippon.comhttps://www.nippon.com/ja/japan-topics/c13705/
  4. « Grants-in-aid and Underwater Archaeological Research on the Mongol Invasions of Japan (Genko) », Yoshifumi Ikeda, Kakenhi Essay, juin 2013 Japan Society for the Promotion of Sciencehttps://www.jsps.go.jp/english/e-grants/kakenhi_essay/data/no53_ikeda_e.pdf
  5. « 令和7年度鷹島海底遺跡発掘調査について », 26 septembre 2025 Conseil de l’éducation de Matsuura, service des biens culturels, via la préfecture de Nagasakihttps://www.pref.nagasaki.jp/shared/uploads/2025/09/1759021973.pdf
  6. « Relics of the Kamikaze », James P. Delgado, Archaeology 56 (1), janvier-février 2003 Archaeological Institute of Americahttps://archive.archaeology.org/0301/etc/kamikaze.html
  7. « 元寇船3隻を発見 ! 元寇の主戦場・鷹島神崎遺跡(海底遺跡)とは !? » Tabi-maghttps://tabi-mag.jp/takashima-genkou/
  8. « 国史跡元寇防塁の追加指定について », 7 décembre 2021 Ville de Fukuoka, service des biens culturels enfouishttps://www.city.fukuoka.lg.jp/kyoiku-iinkai/kikaku/ed/documents/211207-hou1.pdf
  9. « 元寇防塁 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/%E5%85%83%E5%AF%87%E9%98%B2%E5%A1%81-1311152
  10. « 竹崎季長 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/竹崎季長-93029
  11. « 蒙古襲来絵詞 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/蒙古襲来絵詞-142645
  12. « 霜月騒動 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/霜月騒動
  13. « 八幡愚童訓 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/八幡愚童訓-114829
  14. « 叡尊 », notices réunies Kotobankhttps://kotobank.jp/word/叡尊
  15. « 『蒙古襲来絵詞』第2巻 第21紙~第27紙 » Agence du tourisme du Japon, base de textes explicatifs multilingues, texte du Sannomaru Shōzōkanhttps://www.mlit.go.jp/tagengo-db/R5-00740.html
  16. « Scrolls of the Mongol Invasion : Annotated Version » Manuscript, Rare Book and Archive Studies at Princetonhttps://marbas.princeton.edu/resource-links/scrolls-mongol-invasion-annotated-version
  17. « Mongol Invasions of Japan - 1274 and 1281 », site de Thomas D. Conlan Bowdoin Collegehttps://learn.bowdoin.edu/mongol-invasions/
  18. « 国宝「蒙古襲来絵詞」を見ればわかる…モンゴル軍を撃退した鎌倉武士が何よりも重視していたこと », Goza Yūichi, 13 décembre 2022 President Onlinehttps://president.jp/articles/-/64269
  19. « ながさきピース文化祭 2025 皇室の名品と長崎―皇居三の丸尚蔵館収蔵品展 », communiqué de presse Musée d’art de la préfecture de Nagasakihttps://www.nagasaki-museum.jp/cms/wp-content/uploads/2025/09/20250718-皇居三の丸尚蔵館収蔵品展プレスリリース.pdf
  20. « War of Words – ‘kamikaze’ », Marc DeSantis, Military History Matters, février-mars 2021 Military History Mattershttps://www.military-history.org/war-of-words/war-of-words-kamikaze.htm
La lettre

Vous avez aimé cet article ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.