Chang’an sous les Tang : ce que le sol dit de la mégapole cosmopolite
Cinq tabliers de pont, alignés côte à côte sur un canal, au nord-ouest du quartier d’Anren. Le site a été dégagé en 2022 et retenu parmi les six découvertes archéologiques de l’année dans la province du Shaanxi ; le pont médian tombe dans l’axe exact du passage central de la porte Mingde. Le canal coupait l’avenue Zhuque, l’artère nord-sud de Chang’an. L’historien Xin Wen, qui visitait un chantier de la ville à l’été 2023, y a vu dégager en prime une section de cette même avenue qu’aucune carte ne portait. La capitale des Tang se remesure sous Xi’an plus vite que les atlas ne se corrigent.
Cent trente mètres au lieu de cent cinquante
Commençons par ce qui est acquis. L’enceinte extérieure mesurait 9 721 mètres d’est en ouest et 8 651,7 mètres du nord au sud, pour 36,7 kilomètres de pourtour et un peu plus de 84 kilomètres carrés dans les murs. La cité palatine occupait un rectangle de 2 820 sur 1 492 mètres au centre du mur nord. Les avenues qui desservaient les portes dépassaient les 100 mètres, les rues les plus étroites tenaient dans 20 à 25.
Le damier découpait la ville en quartiers clos, les fang, murés, gardés, dont les portes s’ouvraient le matin et se refermaient le soir. Combien ? Cent huit, dit l’usage. Cent dix, écrit Victor Cunrui Xiong, auteur de la seule monographie occidentale consacrée à la ville. Le compte bouge selon qu’on inclut ou non les deux marchés et les quartiers absorbés plus tard par le palais de Xingqing. Un plan aussi régulier ne produit pas un nombre stable, et c’est déjà une indication sur la nature du dossier.
Car ce plan ne vient pas des Tang. La description contemporaine, la Nouvelle notice des deux capitales rédigée par Wei Shu en 722, ne subsiste qu’à l’état de fragments. Les deux documents de référence sont postérieurs de trois siècles et demi : la Monographie de Chang’an que Song Minqiu compile en 1076, et la carte que Lü Dafang fait graver sur pierre vers 1080, à l’échelle d’un li pour deux cun, soit environ 1/7 666. La pierre est en morceaux et l’on travaille sur des estampages. L’archéologie n’entre dans le dossier qu’en 1957, après une reconnaissance partielle menée dans les années 1920 par le Japonais Adachi Kiroku.
D’où les corrections. La Monographie de Chang’an donne l’avenue Zhuque pour « cent pas », environ 150 mètres. Les relevés des années 1950 et 1960 confirmaient 150 à 155 mètres, avec un fossé de 2,5 mètres de chaque côté. Les fouilles récentes ramènent la chaussée réelle autour de 130 mètres, fossés exclus, et le chiffre attend confirmation. Trois mesures d’un même objet à mille ans d’écart, dont la plus récente n’est pas définitive.
Un mot sur le vocabulaire, parce qu’une périodisation mal importée fabrique de faux synchronismes. « Médiéval » n’est pas une catégorie chinoise : c’est l’historien japonais Naitō Konan qui, depuis ses cours de 1909 à Kyoto, a plaqué la séquence antique-médiéval-moderne sur la Chine et placé la charnière à la transition Tang-Song. Christian de Pee a rappelé en 2026 que cette découpe avait été conçue pour peser sur la politique de son temps, et que le contexte s’est effacé à mesure qu’elle s’installait en Occident. On l’emploie ici par commodité.
Le million d’habitants n’a jamais été compté
Le chiffre revient partout. Il ne sort d’aucun recensement de la ville.
Ce dont on dispose, c’est du dénombrement de 742 conservé dans le traité de géographie de la Nouvelle Histoire des Tang : 362 921 foyers, 1 960 188 personnes. Le compte porte sur la préfecture de Jingzhao, qui englobe une douzaine de districts autour de la capitale, pas sur l’espace intra-muros. Le même cadre administratif retombe à 241 202 foyers vers 813, un tiers de moins, après la rébellion d’An Lushan. Les estimations courantes situent la population dans les murs entre 800 000 et un million. Ce sont des estimations, bâties sur un chiffre préfectoral et sur des hypothèses de taille des foyers.
La source elle-même signale sa limite. À la notice du marché de l’Ouest, la Monographie de Chang’an note que le district de Chang’an, moitié occidentale de la ville, comptait plus de quarante mille foyers, davantage que celui de Wannian à l’est, puis ajoute que les gens de passage et les résidents sans attache y étaient innombrables. Le texte qui sert de base à tous les calculs dit lui-même où le calcul s’arrête.
L’adjectif cosmopolite est né en 1963
Shao-yun Yang en a établi la généalogie dans les Modern Asian Studies. Le mot n’apparaît qu’une fois dans The Golden Peaches of Samarkand, l’ouvrage d’Edward Schafer paru à Berkeley en 1963, et Schafer lui-même décrivait des marchands étrangers soumis à des restrictions strictes et à des lois de ségrégation. Ce sont les manuels qui ont fait le reste. Jacques Gernet, dans Le Monde chinois en 1972, fait de Chang’an le centre d’une civilisation cosmopolite colorée d’Asie centrale, d’Inde et d’Iran. Patricia Ebrey intitule en 1996 son chapitre Tang « A Cosmopolitan Empire », et Mark Edward Lewis en fait un titre de livre en 2009, alors que le mot ne figure qu’une fois à l’intérieur.
Ce que l’étiquette recouvre est réel et daté. Les réseaux marchands sogdiens, qu’Étienne de La Vaissière a reconstitués depuis le Gansu jusqu’à la Crimée, sont attestés en Chine bien avant les Tang. Le marché de l’Ouest concentrait le négoce, et la Monographie de Chang’an explique pourquoi : les demeures des hauts fonctionnaires occupaient une part telle de la moitié orientale que les marchands se reportaient à l’ouest. Le marché de l’Est comptait deux cent vingt corps de métier alignés. Un temple zoroastrien est signalé dans le sud-ouest de la ville. Et en 781, une communauté de l’Église de l’Orient dresse une stèle de calcaire de 2,79 mètres, gravée en chinois et en syriaque, qui raconte cent cinquante ans de christianisme en Chine depuis l’arrivée du missionnaire Alopen en 635. Enfouie vers 845, exhumée entre 1623 et 1625, elle est aujourd’hui au musée de la Forêt de stèles, à Xi’an.
Voilà pour l’établi. Deux précisions déplacent le tableau. La plupart des zoroastriens, des chrétiens syriaques orientaux et des manichéens de l’empire étaient eux-mêmes sogdiens, et l’on ne dispose à ce jour d’aucune trace de conversion chinoise à ces cultes venus d’Iran. Quant à l’islam, aucune preuve d’une présence musulmane permanente à Chang’an sous les Tang n’a été produite, malgré les communautés marchandes bien attestées à Yangzhou et à Canton.
Ce que la loi interdisait
Le droit des Tang était restrictif, et il l’était dès le début de la dynastie. Un sujet de l’empereur ne pouvait quitter l’empire pour affaires privées, par terre comme par mer : Xuanzang enfreint cette interdiction en partant pour l’Inde en 629, et la règle lui survit longtemps. Un marchand étranger ne pouvait entrer sans autorisation. L’exportation de la soie était prohibée, et les textes qui la prohibent ont été réédités en 714, en 737 et en 780. Une catégorie de marchands sogdiens installés dans l’empire, les xingsheng hu, commerçait par-dessus la frontière contre taxes et péages, sans pouvoir sortir de soie pour autant. Le mariage entre un sujet des Tang et une personne relevant d’un autre État était interdit, sauf pour les envoyés autorisés à séjourner longuement dans la capitale, et ceux-là ne pouvaient pas ramener leur épouse chez eux.
S’y ajoute ce que les récits enthousiastes escamotent. Les musiciennes, les danseurs, les acrobates et les serveuses sogdiennes que célèbre la poésie de l’époque ne sont pas venus tenter leur chance dans une grande ville : beaucoup y sont arrivés comme esclaves, par le tribut ou par la traite.
Reste à donner au camp adverse ce qu’il a de plus solide, et il en a. Dans le T’oung Pao en 2022, le même Shao-yun Yang réexamine ces interdits et conclut qu’ils s’enracinent dans la politique du début des Tang plutôt que dans une montée du sentiment antiétranger : les restrictions au mariage relèvent surtout du contre-espionnage, les embargos commerciaux servent à forcer les souverains voisins à passer par le système tributaire. Le massacre de marchands étrangers à Yangzhou en 760 s’inscrit dans une longue pratique de violence prédatrice de l’armée des Tang. La persécution du bouddhisme sous Wuzong, entre 842 et 846, s’explique par la rivalité des clergés bouddhiste et taoïste et par la quête d’immortalité d’un empereur intoxiqué aux élixirs, comme le montre le journal du moine japonais Ennin, témoin sur place. Et la conclusion de Yang n’est pas que les Tang étaient fermés : c’est que le cosmopolitisme s’est transformé après eux au lieu de disparaître, et que les Song, avec leurs marchands en mer, y ont droit autant que Chang’an. Michel Cartier notait déjà en 1970, dans les Annales, que la ville chinoise se lisait à travers la grille comparatiste de Weber et de Balazs, qui décidait d’avance de ce qu’on y chercherait.
Deux jarres au village de Hejia
Le 5 octobre 1970, dans la banlieue sud de Xi’an, des ouvriers mettent au jour deux grandes jarres de terre et un flacon d’argent. Dedans, plus de mille pièces d’or, d’argent, de jade, de cristal, d’agate et de verre. Un rhyton d’agate à mufle d’animal monté d’or, un flacon d’argent au décor de chevaux danseurs, une sphère à encens de 4,6 centimètres montée sur cardan pour rester à l’horizontale, des monnaies étrangères dont une imitation de solidus byzantin. L’emplacement correspond au quartier de Xinghua. Les objets sont au Musée d’histoire du Shaanxi.
Qui les a enfouis, et quand ? Une lecture ancienne les attribue à Li Shouli, prince de Bin et cousin de l’empereur Xuanzong, qui aurait vidé sa demeure avant de fuir en 756 devant les troupes d’An Lushan. Il possédait une résidence dans le secteur ; aucun objet ne le désigne. En 2003, l’archéologue Qi Dongfang relève autre chose : dix jeux de ceintures de jade réservées aux hauts fonctionnaires, des lingots d’argent portant mention d’un impôt levé pour le trésor, un marquage systématique par nom, poids et numéro. Cela ressemble à un magasin d’État, et la date glisse alors à 783, quand la mutinerie de Jingyuan chasse l’empereur Dezong et que Zhu Ci se proclame empereur dans la capitale. Le musée qui conserve l’ensemble n’a pas tranché : le texte de sa propre galerie pose les trois questions, quand, qui, pourquoi.
La ville, elle, est partie par la rivière. En 904, Zhu Quanzhong transfère la cour à Luoyang. Le Miroir compréhensif pour aider au gouvernement, à l’année 904, décrit l’opération : les habitants de Chang’an déplacés d’après les registres, leurs maisons démontées, les bois jetés dans la Wei et descendus au fil de l’eau, les pleurs qui durent plus d’un mois sous les toits alignés. Terre damée pour les murailles, charpentes de bois pour le reste. Une capitale de 84 kilomètres carrés a pu tenir dans des trains de flottage, et il n’en subsiste presque rien au-dessus du sol de Xi’an.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise celui des Sogdiens et de leurs colonies marchandes, qui ont porté vers l’est le zoroastrisme, le manichéisme et le christianisme syriaque. Il rejoint les capitales japonaises de Heijō-kyō et de Heian-kyō, dont les plans quadrillés reprennent celui de Chang’an à échelle réduite, ainsi que la question du quartier fermé, dont la dissolution au profit de la rue commerçante ouverte sépare la ville des Tang de celle des Song.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Song Minqiu, *Chang’an zhi* (Monographie de Chang’an), 1076, notices du marché de l’Est (deux cent vingt corps de métier, marché carré de six cents pas de côté) et du marché de l’Ouest (plus de quarante mille foyers pour le district de Chang’an, résidents flottants innombrables) éd. Xin Deyong et Lang Jie, *Chang’an zhi, Chang’an zhi tu*, Xi’an, Sanqin chubanshe, 2013
- Lü Dafang, *Chang’an tu*, carte de Chang’an gravée sur pierre vers 1080, à l’échelle d’un li pour deux cun, conservée à l’état de fragments estampages de la bibliothèque de l’université de Pékin, publiés dans *Tang yanjiu* 21, 2016
- Wei Shu, *Liangjing xinji* (Nouvelle notice des deux capitales), 722, description contemporaine de Chang’an conservée par fragments éd. Xin Deyong, *Liangjing xinji jijiao*, Xi’an, Sanqin chubanshe, 2006
- *Xin Tang shu* (Nouvelle Histoire des Tang), 1060, traité de géographie, notice de la préfecture de Jingzhao : dénombrement de 742, 362 921 foyers et 1 960 188 personnes
- Sima Guang, *Zizhi tongjian* (Miroir compréhensif pour aider au gouvernement), achevé en 1084, à l’année 904 : déplacement des habitants de Chang’an d’après les registres, démontage des maisons, flottage des bois sur la Wei
- Ennin, *Nittō guhō junrei kōki* (Mémoire d’un pèlerinage en Chine à la recherche de la Loi), journal tenu de 838 à 847, séjour à Chang’an et récit de première main de la persécution des monastères sous Wuzong
- Stèle de la propagation en Chine de la religion lumineuse de Daqin, dite stèle nestorienne, calcaire, hauteur 2,79 m, textes chinois et syriaque, érigée en 781, enfouie vers 845, exhumée entre 1623 et 1625 musée de la Forêt de stèles (Beilin), Xi’an
- Trésor de Hejiacun : deux jarres de terre et un flacon d’argent, plus de mille objets d’or, d’argent, de jade, de cristal, d’agate et de verre, mis au jour le 5 octobre 1970 dans l’emprise du quartier de Xinghua, banlieue sud de Xi’an Musée d’histoire du Shaanxi, Xi’an, salle des trésors des Tang
- Site des cinq ponts parallèles de l’avenue Zhuque, angle nord-ouest du quartier d’Anren, canal est-ouest coupant l’axe central, pont médian aligné sur le passage central de la porte Mingde fouille de 2022, retenue parmi les six découvertes archéologiques de l’année dans la province du Shaanxi
Bibliographie
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- Qi Dongfang, « The Hejiacun treasure and Sogdian culture », dans Étienne de La Vaissière et Éric Trombert (dir.), *Les Sogdiens en Chine*, Paris, 2005, p. 107-121 École française d’Extrême-Orient
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- Jacques Gernet, *Le Monde chinois*, Paris, 1972 Armand Colin
- Edward H. Schafer, *The Golden Peaches of Samarkand : A Study of T’ang Exotics*, Berkeley, 1963 University of California Press
- Patricia Buckley Ebrey, *The Cambridge Illustrated History of China*, Cambridge, 1996, chapitre « A Cosmopolitan Empire » Cambridge University Press
- Mark Edward Lewis, *China’s Cosmopolitan Empire : The Tang Dynasty*, Cambridge (Massachusetts), 2009 Harvard University Press
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- Xin Wen, « Toward a Deep Map of Chang’an : Some Reflections of a (Beginning) Practitioner », *Startwords* 4, 2023, DOI 10,5281/zenodo.8380878 Center for Digital Humanities, Princeton University
Sources en ligne
- « Chang’an » Berkshire Publishing, *ecph-china*, traduction de l'*Encyclopedia of China*
- « Toward a Deep Map of Chang’an : Some Reflections of a (Beginning) Practitioner » Startwords, Center for Digital Humanities, Princeton University
- « Shaanxi unveils six new archaeological discoveries in 2022 » gouvernement de la province du Shaanxi
- « Chang’an, Capital of the Tang Dynasty » gouvernement de la province du Shaanxi
- « Treasures of the Great Tang Dynasty » Musée d’histoire du Shaanxi
- « Cultural Diversity Conservation in Historic Districts via Spatial-Gene Perspectives : The Small Wild Goose Pagoda District, Xi’an » *Sustainability* 17 (5), 2189, 2025, MDPI (largeur de l’avenue Zhuque, site des cinq ponts d’Anren)
- « Tang « cosmopolitanism » : Towards a critical and holistic approach » Cambridge Core, *Modern Asian Studies*
- « Unauthorized Exchanges : Restrictions on Foreign Trade and Intermarriage in the Tang and Northern Song Empires » Brill, *T’oung Pao*
- « Une tradition urbaine : les villes dans la Chine antique et médiévale » Persée, *Annales*
- « Sui-Tang Chang’an (A.D. 582-904) » Open Research Repository, Australian National University (thèse de Victor Cunrui Xiong, cent dix quartiers et régime de couvre-feu)