Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

⚔
Abonnez-vous pour bénéficier des playlists

Les rois fainéants : autopsie d’une légende noire carolingienne

Didier Descouens / Wikimedia Commons
8 min de lecture24 sources vérifiées
L’article complet en PDFAbonnez-vous pour bénéficier du téléchargement PDF

« L’an cinquième après la mort du roi Thierry. » C’est ainsi que Charles Martel date, le 17 septembre 741 à Quierzy, l’acte par lequel il donne le domaine de Clichy à l’abbaye de Saint-Denis. Il ne porte pas le titre de roi, le trône est vide depuis 737, et ses scribes comptent le temps à partir d’un mort. Au printemps suivant, son fils Carloman réunit évêques et grands en concile et fait dater les décisions de l’année de l’Incarnation, 742, sans nommer aucun souverain. En mars 744, à Soissons, son autre fils Pépin garde l’Incarnation et ajoute une mention que les actes avaient perdue, la deuxième année de Childéric, roi des Francs. Entre ces deux textes, un Mérovingien, un de ceux qu’on appellera les rois fainéants, a été replacé sur le trône par les hommes qui gouvernaient sans lui.

Le roi d’Éginhard n’a pas de nom

Le portrait que l’on connaît ouvre la Vie de Charlemagne. Au premier chapitre, Éginhard montre un roi qui se contente du nom, chevelure répandue et barbe tombante, assis sur son trône, recevant les ambassadeurs d’où qu’ils viennent pour leur rendre, comme de son propre pouvoir, les réponses qu’on lui a apprises ou commandées. Il ne possède en propre qu’une villa de très maigre rapport, unam et eam praeparvi reditus villam, avec quelques serviteurs, et vit d’une pension que le maire du palais lui verse selon son bon vouloir. Pour se rendre au palais ou à l’assemblée annuelle du peuple, il monte dans un char attelé de bœufs qu’un bouvier mène à la manière des paysans.

La grammaire du passage mérite qu’on s’y arrête. Hormis Childéric, nommé à la première ligne au moment de sa déposition, aucun roi n’y porte de nom, et le reste est écrit à l’imparfait d’habitude, solebat, il avait coutume de. Éginhard peint un type, sans visage ni date, et le laisse valoir pour tous les règnes de la fin.

Le texte a été composé entre 817 et 829, plus probablement vers 828 selon l’édition dirigée par Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme, soit plus de soixante-dix ans après la chute du dernier Mérovingien. Sur le seul fait daté de son chapitre, le biographe se trompe de pape. Il écrit que Childéric fut déposé, tondu et enfermé dans un monastère sur l’ordre d’Étienne, alors que les Annales royales, compilées dans le même milieu de cour, nomment Zacharie.

Nous préférons rendre inane regis vocabulum par « le mot de roi, vide » plutôt que par « le vain titre de roi », comme le font certaines traductions, parce qu’Éginhard écrit vocabulum, un mot, et qu’un mot prononcé sans rien derrière est précisément ce qu’il veut faire entendre. Le char à bœufs, lui, n’a pas d’origine connue. Éginhard ne dit pas s’il l’a vu, s’il le tient d’un récit ou s’il a changé un usage d’apparat en scène de ferme, et aucune des sources réunies ici ne permet de trancher. Détail sans lien avec les rois, la numérotation des chapitres que l’on cite n’est pas de lui. Walafrid Strabon, dans le prologue qu’il a placé en tête de l’ouvrage, déclare avoir inséré lui-même les titres et les coupures, pour que chacun trouve plus vite le passage qu’il cherche.

Burchard et Fulrad devant Zacharie

À l’année 749, les Annales royales rapportent l’envoi à Rome de Burchard, évêque de Wurtzbourg, et de Fulrad, chapelain, chargés de demander au pape Zacharie s’il est bon ou non qu’il y ait en Francie des rois privés du pouvoir royal. Zacharie fait savoir à Pépin qu’il vaut mieux appeler roi celui qui détient le pouvoir que celui qui en est dépourvu, et ordonne, par l’autorité apostolique, qu’il soit fait roi, ut non conturbaretur ordo, pour que l’ordre ne soit pas troublé. La question contenait déjà la réponse.

Rédigées à la cour de Charlemagne, ces annales placent l’avènement de Pépin en 750. Léon Levillain rappelait dès 1903 que l’événement appartient à 751 et, en recoupant les actes datés des années de Childéric III, situait la déposition après le 21 juin et au plus tard le 19 novembre de cette année-là. En 2000, dans l’English Historical Review, Rosamond McKitterick a montré que ces récits du VIIIᵉ siècle construisent une version des faits que les historiens avaient ensuite reçue comme à peu près exacte, elle comprise jusqu’alors.

L’autre grand récit du siècle sort de la famille même. Au chapitre 34 des Continuations de la chronique dite de Frédégaire, une note avertit que le comte Childebrand, oncle du roi Pépin, a fait écrire cette histoire avec le plus grand soin jusqu’à ce point, et que la suite relève de l’autorité de son fils Nibelung. Paul Fouracre a étendu le soupçon aux Annales de Metz, rédigées vers 805-806 dans l’entourage de Charlemagne, et soutient qu’en 687 Pépin de Herstal a rejoint le régime neustrien des Mérovingiens bien plus qu’il ne l’a renversé. Pour les années 741 à 751, presque tous les récits disponibles sortent ainsi de la maison qui a pris le trône, ou de sa cour.

Hildricus, rex Francorum

Pendant six ans, de 737 à 743, le royaume se passe de roi. Thierry IV meurt dans le premier semestre de 737 et Charles Martel ne lui donne pas de successeur. Les scribes comptent alors comme ils peuvent, depuis la mort de Thierry dans les actes de Charles, puis selon les années de principat de ses fils, et c’est bien de compter qu’il s’agit, puisqu’un acte sans année de règne n’a plus de repère commun.

Childéric III monte sur le trône entre le 16 février et le 1ᵉʳ mars 743, fourchette que Levillain obtenait en croisant des chartes privées et le capitulaire de Soissons. Il sort d’un monastère, probablement Saint-Bertin selon le même auteur, qui écrit « probablement » et n’en dit pas davantage. Sa filiation n’est guère plus sûre, puisque Levillain voyait en lui, là encore avec un « probablement », le fils de Thierry IV. Le roi dit en revanche très clairement à qui il doit sa place. Dans un diplôme pour Stavelot et Malmedy, il salue l’illustre Carloman, maire du palais, qui nobis in solium regni nostri instituit, qui nous a établi sur le trône de notre royaume.

Il régnera environ huit ans et demi, selon le calcul du même historien.

Pourquoi ressortir un Mérovingien d’un cloître quand on gouverne sans lui depuis six ans ? Les premières années de Carloman et de Pépin sont faites de révoltes, à commencer par celle de leur demi-frère Griffon en 741, et Levillain jugeait vraisemblable qu’ils aient voulu, par ce roi, fortifier une autorité contestée. La vraisemblance est tout ce que les sources autorisent sur ce point.

Des maires qui avaient besoin d’un roi

Le camp de la légende n’a pas tort sur tout, et il faut lui laisser ses meilleurs arguments. La dynastie issue de Clovis tient encore le titre royal, mais depuis la victoire de Pépin de Herstal sur les Neustriens à Tertry, en 687, le maire du palais tient l’armée et les grands, et il se proclame prince des Francs ; Charles Martel a pu laisser le trône vide durant les quatre dernières années de sa vie, et plusieurs rois du VIIIᵉ siècle ont été tirés d’un monastère au gré des besoins. Le Liber Historiae Francorum, au chapitre 52, raconte qu’en 715 les Francs établissent roi un certain Daniel, ancien clerc, caesarie capitis crescente, la chevelure repoussant sur sa tête, et le nomment Chilpéric. Un rite aussi léger dit assez ce que pesait la fonction. Pourtant le même épisode se retourne dès qu’on le regarde de l’autre côté, car si un roi ne servait à rien, on voit mal pourquoi les grands seraient allés chercher un tonsuré pour lui laisser repousser les cheveux et lui donner le nom d’un Mérovingien, et le même geste se répète quand, en 717, Charles Martel se donne à son tour un roi nommé Clotaire, selon les Continuations de Frédégaire et le chapitre 53 du Liber, face au Chilpéric de ses adversaires neustriens. Le Liber, écrit en Neustrie vers 727, donc avant la prise du trône par les Pippinides, appelle encore Childebert III, mort en 711, « le glorieux seigneur de bonne mémoire, le roi juste », rex iustus, au chapitre 50.

Bruno Dumézil, dans L’Empire mérovingien (2023), décrit un monde qui s’est maintenu parce qu’il était sans cesse agité de crises ou de réformes, obligeant quantité d’acteurs à s’investir dans le royaume, jusqu’aux « rois fainéants » inclus. La sur-correction guette pourtant. Rien de tout cela ne fait de Thierry IV ou de Childéric III des souverains qui gouvernent, et le second, qui doit son trône à Carloman de son propre aveu, le perd dès que Pépin n’a plus besoin de lui.

Une chevelure rousse au Salon de 1883

La légende a continué de grossir bien après les Carolingiens. Au XIᵉ siècle, Adémar de Chabannes écrit que Charles Martel, malade, fit élever roi Childéric, frère de Thierry, un homme vecors, sans jugement, comme son frère l’avait été, parce que les Francs ne trouvaient rien de mieux dans la lignée royale. Deux erreurs dans une seule phrase. Le diplôme de Stavelot attribue l’élévation à Carloman, et Levillain notait que la parenté est fausse.

Au XIXᵉ siècle, le personnage reçoit un visage. Évariste Vital Luminais expose au Salon de 1883, sous le numéro 1569, Le Dernier des Mérovingiens, une huile sur toile de 210 centimètres sur 172. Devant un pilier massif qui évoque une architecture monastique, trois moines entourent le roi ligoté ; deux le maintiennent de part et d’autre, le troisième, placé derrière lui, coupe sa chevelure rousse.

Donnée par Casimir Courtejaire, l’œuvre est entrée en 1884 au musée des Beaux-Arts de Carcassonne, où elle est toujours conservée. Sous le numéro d’inventaire 892,51 303, Childéric III y est encore ligoté, et sa chevelure rousse tombe sous la main du moine placé derrière lui.

Pour aller plus loin

La bataille de Poitiers, en 732, et la manière dont les Continuations de Frédégaire en ont fixé le récit prolongent ce dossier du côté des maires du palais. Le bon roi Dagobert, un siècle plus tôt, offre un autre dossier mérovingien où les actes datés contredisent la légende. Le sacre de Pépin et de ses fils par le pape Étienne II, à Saint-Denis en 754, en donne la suite liturgique. La Chanson de Roland montre, plus tard, comment on a fabriqué un héros carolingien. La chevelure des rois francs, signe de rang et enjeu politique, mérite enfin un article à part.

Se connecter pour enregistrer
Se connecter pour enregistrer

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Éginhard, *Vita Karoli Magni*, prologue de Walafrid Strabon et chapitre 1 (portrait du roi mérovingien, char à bœufs, déposition de Childéric « iussu Stephani Romani pontificis ») éd. et trad. Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme (dir.), Paris, Les Belles Lettres, 2014
  2. *Annales regni Francorum*, années 749 et 750 (ambassade de Burchard et Fulrad auprès de Zacharie, avènement de Pépin) éd. Friedrich Kurze, MGH, Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum 6, Hanovre, 1895, p. 8
  3. Continuations de la chronique dite de Frédégaire, chapitre 34 (note sur Childebrand et Nibelung) et mention de l’élévation de Clotaire IV en 717 éd. Bruno Krusch, MGH, Scriptores rerum Merovingicarum II, Hanovre, 1888, p. 174 et 182
Voir les 21 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. *Liber Historiae Francorum*, chapitres 50 (Childebert III, *rex iustus*), 52 (Daniel devenu Chilpéric) et 53 (Clotaire établi par Charles) éd. Bruno Krusch, MGH, Scriptores rerum Merovingicarum II, Hanovre, 1888
  2. *Annales Mettenses priores*, rédigées vers 805-806 dans l’entourage de Charlemagne, récit de l’ascension des Pippinides relu par Paul Fouracre éd. Bernhard von Simson, MGH, Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum 10, Hanovre, 1905
  3. Diplôme de Charles Martel pour l’abbaye de Saint-Denis, donation de Clichy, Quierzy, 17 septembre 741, daté « annum quintum post defunctum Theodericum regem » éd. Jean-Marie Pardessus, *Diplomata, chartae, epistolae, leges*, t. II, p. 380 ; rééd. Ingrid Heidrich, *Die Urkunden der Arnulfinger*, MGH, 2011
  4. *Karlmanni principis capitulare* (concile réuni par Carloman), daté de l’an de l’Incarnation 742 éd. Alfred Boretius, MGH, Capitularia regum Francorum I, Hanovre, 1883, p. 24-27
  5. *Pippini principis capitulare Suessionense*, mars 744, daté « in anno secundo Childerici regis Francorum » éd. Alfred Boretius, MGH, Capitularia regum Francorum I, Hanovre, 1883, p. 29-31
  6. Diplôme de Childéric III pour Stavelot et Malmedy, adressé à Carloman « qui nobis in solium regni nostri instituit » éd. Jean-Marie Pardessus, *Diplomata, chartae, epistolae, leges*, t. II, p. 387
  7. Adémar de Chabannes, *Chronique*, passage sur l’élévation de Childéric, dit *vecors* éd. Chavanon, p. 55 (référence relevée chez Levillain, 1903)
  8. Évariste Vital Luminais, *Le Dernier des Mérovingiens*, huile sur toile, 210 × 172 cm, Salon de 1883, n° 1569, don Casimir Courtejaire, entré en 1884 Carcassonne, musée des Beaux-Arts, inv. 892,51 303

Bibliographie

  1. Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme (dir.), *Éginhard, Vie de Charlemagne. Texte, traduction et notes*, Paris, 2014, CXIII-112 p., « Les classiques de l’histoire au Moyen Âge » 53 Les Belles Lettres
  2. Léon Levillain, « Contribution à la chronologie des rois mérovingiens », *Le Moyen Âge*, 2ᵉ série, t. VII (t. XVI de la collection), 1903, p. 1-11 Le Moyen Âge
  3. Rosamond McKitterick, « The illusion of royal power in the Carolingian Annals », *The English Historical Review* 115 (460), 2000, p. 1-20, DOI 10,1093/ehr/115 460,1 Oxford University Presshttps://doi.org/10.1093/ehr/115
  4. Paul Fouracre, « The long shadow of the Merovingians », dans Joanna Story (dir.), *Charlemagne : Empire and Society*, Manchester, 2005, p. 5-21 Manchester University Press
  5. Bruno Dumézil, *L’Empire mérovingien, Vᵉ-VIIIᵉ siècle*, Paris, 2023, 352 p. Passés composés

Sources en ligne

  1. « Le dernier des Mérovingiens », notice Joconde 04400000403 POP, Plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culturehttps://pop.culture.gouv.fr/notice/joconde/04400000403
  2. « Einhard : Life of Charlemagne », texte latin de la *Vita Karoli Magni* The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/ein.html
  3. « Éginhard. Vie de Charlemagne. Texte, traduction et notes sous la direction de Michel Sot et Christiane Veyrard-Cosme. Avec la participation de Julien Bellarbre, Gaëlle Cadet-Marcadé et al. 2e éd., Paris : Les Belles Lettres, 2014 », compte rendu Bibliothèque de l’École des chartes, Perséehttps://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_2012_num_170_2_464259_t6_0559_0000_1
  4. « illusion of royal power in the Carolingian Annals | The English Historical Review | Oxford Academic » Oxford Academichttps://academic.oup.com/ehr/article-pdf/115/460/1/9754575/1.pdf
  5. « Manchester University Press - Charlemagne », fiche de l’ouvrage dirigé par Joanna Story Manchester University Presshttps://manchesteruniversitypress.co.uk/9780719070891/
  6. « Die Urkunden der Arnulfinger | mgh.de » Monumenta Germaniae Historicahttps://www.mgh.de/de/publikationen/reihen-der-mgh/die-urkunden-der-arnulfinger
  7. « Archive Larousse : Dictionnaire de l’Histoire de France - maires du palais. - Maison du roi, » Laroussehttps://www.larousse.fr/archives/histoire_de_france/page/772
  8. « L’Empire mérovingien, Ve-VIIIe siècle » Passés / Composéshttps://passes-composes.com/book/378
La lettre

Vous avez aimé cet article ?

Les nouveaux récits de l’encyclopédie et l’enquête du moment.