Deux cents livres par an pour le chantier. Environ sept cents livres, disponibles d’un coup, pour les seules verrières. Les deux chiffres viennent du même auteur, l’abbé Suger, dans deux opuscules dictés vers 1145, et ils disent en clair ce que l’invention du gothique a d’abord été à Saint-Denis : un arbitrage financier en faveur du verre. La métaphysique de la lumière, elle, a été écrite en 1946, dans le New Jersey.
Un chantier daté au jour près, un architecte sans nom
Suger a laissé trois textes sur son abbatiale : un mémoire sur son administration, un récit de la consécration, une ordonnance de 1140 ou 1141. Le premier, le Liber de rebus in administratione sua gestis, n’est connu que par un manuscrit unique, copié à Saint-Denis vers 1160-1180, conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Latin 13835. Le second, le Scriptum consecrationis, n’a pas cette chance : son texte médiéval a disparu et il faut passer par une édition imprimée de 1641 pour le lire. Le chantier qui passe pour l’acte de naissance d’un art européen tient à un codex et à un in-folio du XVIIᵉ siècle.
Ce que ces textes contiennent est d’une précision inattendue. Suger chiffre : cent cinquante livres prises sur les offrandes, dont cent à la foire du Lendit et cinquante à la fête du saint, plus cinquante tirées du domaine de Villaine, en Beauce. Il date. Il raconte l’échec de son premier projet, qui consistait à faire venir des colonnes de marbre depuis les thermes de Dioclétien à Rome, par bateau puis par la Seine, avant qu’une carrière ne soit ouverte près de Pontoise.
Une chose manque à l’appel, et elle est énorme. Sur des dizaines de pages consacrées à sa propre église, Suger ne nomme jamais l’homme qui l’a dessinée, et ne décrit nulle part un style : pas un mot sur l’ogive comme système, pas une comparaison avec un autre édifice. Des mesures, des dépenses, des miracles, des vers latins. Le maître d’œuvre du massif occidental est un anonyme, celui du chevet en est un autre : on les distingue par le traitement des chapiteaux, pas par leur nom.
La tempête sur des arcs qui ne tenaient à rien
Le chevet consacré en 1144 se compose d’un déambulatoire double et d’une couronne de sept chapelles contiguës, percées chacune de deux baies et séparées par de simples contreforts. Les voûtes des chapelles et celles du déambulatoire montent à la même hauteur, ce qui suppose une ogive supplémentaire par travée pour recevoir les voûtains ; les colonnes qui les portent sont monolithes, taillées en délit, dans le sens du lit de carrière et non par assises superposées. Suger, qui compte tout, écrit que douze colonnes centrales figurent les douze apôtres.
Le récit de la consécration contient un épisode que l’abbé tient pour un miracle et qui vaut surtout comme rapport de chantier. Un jour d’anniversaire du roi Dagobert, alors que Geoffroy, évêque de Chartres, célébrait à l’autel, une tempête s’abattit sur l’abbaye. Les arcs du nouveau chevet étaient montés, mais les voûtains n’étaient pas encore posés : ils ne reposaient sur aucun cintre ni sur aucun étai. Ils oscillèrent sans tomber. Suger y voit la main de Dieu ; un ingénieur y lit qu’à Saint-Denis, vers 1143, des arcs de pierre montés à vide tenaient seuls.
Sur la durée, l’abbé est plus fier que précis. Le chapitre XXVIII du mémoire administratif indique que tout l’édifice, de la crypte au sommet des voûtes, fut mené à bien en trois ans et trois mois. Le « et trois jours » qu’on lit souvent, y compris sur le site de la basilique, n’appartient pas au texte : c’est un arrondi ternaire ajouté par la tradition à un chiffre qui l’était déjà.
Ce que Panofsky a ajouté au dossier
En 1946, Erwin Panofsky fait paraître à Princeton l’édition, la traduction et le commentaire de ces textes. Le livre devait sortir en 1944, pour le huitième centenaire de la consécration ; il a été retardé parce que les presses de l’université imprimaient le rapport de Henry DeWolf Smyth sur la bombe atomique. Sumner McKnight Crosby, qui fouillait alors le site, y gagna le temps de signaler à l’auteur qu’il avait dessiné une porte au milieu d’un mur plein. La correction figure dans les addenda.
L’introduction contient moins de dix pages qui ont fait carrière. Panofsky y présente Suger en théologien nourri du Pseudo-Denys, néoplatonicien chrétien du VIᵉ siècle que le Moyen Âge confondait avec Denys l’Aréopagite, converti de saint Paul, lui-même confondu avec le martyr enterré à l’abbaye. Trois personnages pour un seul patron, et un manuscrit de la Hiérarchie céleste sur place depuis le IXᵉ siècle : la conjonction était trop belle. Bruno Reudenbach a montré que Panofsky suggère ce lien bien plus qu’il ne l’établit, et ne dit jamais que cette philosophie ait produit une forme architecturale. Le pas sera franchi en 1956 par Otto von Simson, pour qui l’architecture gothique ne serait pas née sans le Pseudo-Denys. Willibald Sauerländer a résumé l’effet : pendant des décennies, le néoplatonisme a tenu dans l’explication du gothique la place qu’occupait la croisée d’ogives.
Le démontage est venu par la philologie. En 1987, dans le Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, Peter Kidson relève que ni Denys, ni Jean Scot Érigène, ni leurs ouvrages ne sont nommés dans les écrits de Suger, et que le vocabulaire de la clarté employé par l’abbé se lit sans difficulté dans les topoi ordinaires de l’exégèse, à commencer par l’évangile de Jean. Conrad Rudolph, trois ans plus tard, replace le programme dionysien dans la querelle du début du XIIᵉ siècle sur l’art monastique, dont le texte le plus tranchant est l’Apologie à Guillaume de Bernard de Clairvaux, aux chapitres 28 et 29. Le musée du Louvre lui-même, dans un parcours consacré à l’Aigle de Suger, ce vase de porphyre monté en aiguière sous une tête d’aigle en argent doré, demande ce que l’objet a bien à voir avec le néoplatonisme.
La porte dorée dit exactement ce qu’elle dit
Réduire l’affaire à une erreur d’historien de l’art serait malhonnête, parce que Suger a bel et bien écrit une doctrine du matériel et de l’immatériel, et qu’il l’a fait graver. Sur les vantaux dorés de la façade consacrée en 1140, l’inscription qu’il a composée avertit le visiteur de ne pas s’émerveiller de l’or ni de la dépense, mais du travail : l’esprit lourd s’élève au vrai par ce qui est matériel. Au chapitre XXXIII du mémoire administratif, l’abbé se décrit transporté d’un monde inférieur vers un monde supérieur anagogico more, à la manière anagogique, par la contemplation des gemmes de l’autel.
Les verrières relèvent du même dispositif. Suger décrit une fenêtre où saint Paul tourne une meule tandis que les prophètes y versent des sacs, une autre où Moïse est dévoilé et où le serpent d’airain préfigure la croix. Il précise avoir affecté un maître verrier à l’entretien permanent de ces baies, payé en monnaie prise sur l’autel et en farine prise au cellier commun. Rudolph a proposé en 2011 de lire ce programme comme l’invention d’un vitrail exégétique, réservé en principe aux moines lettrés, et fondé sur le signe augustinien plutôt que sur le symbole dionysien. La correction porte sur la source philosophique et sur la chaîne de causalité, pas sur le fait que Suger ait pensé son église en termes de passage du visible à l’invisible.
Deux noms donnés après coup
Aucun des deux mots dont on se sert aujourd’hui n’était disponible en 1144. « Gothique » entre en français sous la plume de Rabelais, dans Pantagruel, en 1533 ; c’est Vasari qui l’applique en 1550 à l’architecture, pour désigner une décadence entre l’Antiquité et la Renaissance dont il rend les Goths responsables. Une insulte de bureau florentin, rétroprojetée sur quatre siècles de chantiers.
L’autre nom passe pour authentiquement médiéval, et il l’est moins qu’on ne le dit. L’expression opus francigenum, « œuvre française », vient d’une chronique de Burchard von Hall décrivant vers 1280 la collégiale Saint-Pierre de Wimpfen im Tal, en Souabe, bâtie par un architecte venu de Paris. Elle n’a été tirée de l’oubli qu’en 1724, dans un recueil de Schannat, puis introduite dans la littérature savante en 1837 par le chanoine Dahl. Camille Enlart s’en est servi en 1913 pour établir l’origine française du gothique. Günther Binding a rouvert le dossier en 1989 : la traduction reçue est discutable, et la Cité de l’architecture reconnaît aujourd’hui que la démonstration a fait long feu.
Reste l’antériorité, et elle n’est pas tranchée. La croisée d’ogives est employée à Durham dès les années 1090, l’arc brisé circule depuis longtemps en Méditerranée. À Sens, le chantier de Saint-Étienne est lancé entre 1124 et 1140 sous l’archevêque Henri Sanglier, et Jacques Henriet situe le parti du premier maître avant 1140. Aucun document ne donne la date de la première pierre de Sens. C’est là toute la différence : Saint-Denis n’est pas forcément le premier édifice, mais c’est le premier dont le commanditaire ait écrit ce qu’il voulait, quand, et combien cela coûtait.
Six têtes, quinze panneaux
De l’église de Suger subsistent le double déambulatoire, ses voûtes et le massif occidental. Le sanctuaire a disparu, les parties hautes du chevet ont été refaites à partir des années 1230 sous l’abbé Eudes Clément, par un architecte que la recherche appelle le Maître de 1231 faute de mieux. En 1812, on a remonté le sol du parvis de 1,80 mètre, noyant le bas de la façade. Le tympan du portail nord est du sculpteur Félix Brun, au XIXᵉ siècle ; Suger y avait fait poser une mosaïque.
Les vingt statues-colonnes des ébrasements n’ont pas été détruites par la Révolution. Elles ont été déposées en 1771, à la demande des moines eux-mêmes, vingt ans avant. Les corps ont été réduits en miettes, mais les têtes, penchées en avant, se sont détachées d’un seul bloc, et six ont traversé le temps : trois au musée de Cluny, acquises entre 1986 et 1992, la reine de Saba sous le numéro Cl. 23250, un Moïse sous le Cl. 23312, un prophète sous le Cl. 23415 ; trois autres à Baltimore et à Cambridge, achetées à Paris en 1911 et 1920. Xavier Dectot en a fait un cas d’école du vandalisme d’Ancien Régime. Côté vitraux, l’Unité d’archéologie de Saint-Denis compte dix verrières réalisées sous Suger et quinze panneaux anciens dans les chapelles, remontés dans des baies en grande partie modernes.
Le dernier chapitre se joue dehors. La flèche de pierre qui doublait la tour nord culminait vers 90 mètres. Foudroyée en 1837, remontée en pierres neuves par François Debret en 1838, lézardée par les tornades suivantes, elle est démontée en avril 1846 ; Viollet-le-Duc, nommé le 14 novembre, achève l’année d’après le démontage de la tour. Depuis mars 2025, un chantier de cinq ans la reconstruit.
Trois cents blocs sont entreposés derrière le chevet depuis 1959. Michaël Wyss et Mathieu Lejeune, qui les ont examinés, y reconnaissent des pierres taillées pour Debret en 1838, portant son nom et des numéros d’assise, et estiment la part médiévale entre un et trois pour cent. Jacques Moulin, architecte en chef du monument, répond qu’il faut compter plusieurs dizaines de pierres, bientôt la centaine. L’inventaire scientifique n’a pas été publié. Et Suger, mort le 13 janvier 1151, n’a jamais vu de flèche à Saint-Denis : il écrit lui-même avoir ajourné l’achèvement des tours dans leurs parties hautes.
Pour aller plus loin
Ce dossier touche à la querelle cistercienne sur l’ornement, où l’Apologie à Guillaume de Bernard de Clairvaux fournit le réquisitoire le plus construit contre les églises coûteuses, et à la pensée victorine, Hugues de Saint-Victor enseignant à quelques lieues de là pendant que se montait le chevet. Il rejoint la question des premières cathédrales du domaine royal, de Sens à Notre-Dame de Paris.
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Sources de cet article
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Sources primaires
- Suger, *Liber de rebus in administratione sua gestis*, chapitres XXVII à XXIX, XXXIII et XXXIV manuscrit unique, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 13835, « Gesta Sugeri », vers 1160-1180
- Suger, *Scriptum consecrationis ecclesiae sancti Dionysii*, chapitres II à VII texte médiéval perdu, première édition imprimée dans les *Historiae Francorum Scriptores*, t. IV, Paris, 1641
- Suger, *Ordinatio* de 1140 ou 1141, dotation des chapelles du massif occidental dans *Œuvres*, t. I, éd. Françoise Gasparri
- Bernard de Clairvaux, *Apologia ad Guillelmum*, chapitres 28 et 29, réquisitoire contre l’ornement monastique
- Vase de porphyre dit Aigle de Suger, porphyre rouge, argent niellé et doré, monture antérieure à 1147, provenant du trésor de l’abbaye, n° 28 de l’inventaire de 1634 musée du Louvre, département des Objets d’art, MR 422
- Tête de statue-colonne dite la reine de Saba, calcaire lutétien, ébrasement droit du portail central de la façade occidentale, déposée en 1771 musée de Cluny, musée national du Moyen Âge, Cl. 23250
- Têtes de statues-colonnes dites Moïse et un prophète, portail droit de la façade occidentale, déposées en 1771 musée de Cluny, Cl. 23312 et Cl. 23415
Bibliographie
- Erwin Panofsky (éd.), *Abbot Suger on the Abbey Church of St.-Denis and Its Art Treasures*, Princeton, 1946, 2ᵉ éd. par Gerda Panofsky-Soergel, 1979 Princeton University Press
- Suger, *Œuvres*, t. I : *Écrit sur la consécration de Saint-Denis, L’œuvre administrative, Histoire de Louis VII*, texte établi, traduit et commenté par Françoise Gasparri, « Les classiques de l’histoire de France au Moyen Âge » 37, Paris, 1996, LXXXII-261 p. Les Belles Lettres
- Peter Kidson, « Panofsky, Suger and St Denis », *Journal of the Warburg and Courtauld Institutes* 50, 1987, p. 1-17 The Warburg Institute
- Conrad Rudolph, *Artistic Change at St-Denis : Abbot Suger’s Program and the Early Twelfth-Century Controversy over Art*, Princeton, 1990 Princeton University Press
- Conrad Rudolph, « Inventing the Exegetical Stained-Glass Window : Suger, Hugh, and a New Elite Art », *The Art Bulletin* 93 (4), 2011, p. 399-422 College Art Association
- Bruno Reudenbach, « Panofsky et Suger de Saint-Denis », traduit de l’allemand par Diane Meur, *Revue germanique internationale* 2, 1994, p. 137-150, DOI 10,4000/rgi.462 CNRS Éditions
- Otto von Simson, *The Gothic Cathedral. Origins of Gothic Architecture and the Medieval Concept of Order*, New York, 1956 Pantheon Books
- Willibald Sauerländer, « Gothic Art Reconsidered : New Aspects and Open Questions », dans Elizabeth C. Parker et Mary B. Shepard (dir.), *The Cloisters. Studies in Honor of the Fiftieth Anniversary*, New York, 1992, p. 26-40 The Metropolitan Museum of Art
- Sumner McKnight Crosby, *The Royal Abbey of Saint-Denis from Its Beginnings to the Death of Suger, 475-1151*, éd. Pamela Z. Blum, « Yale Publications in the History of Art » 37, New Haven et Londres, 1987 Yale University Press
- Louis Grodecki, *Les Vitraux de Saint-Denis. Étude sur le vitrail au XIIᵉ siècle*, t. I, « Corpus vitrearum, France, Études » 1, Paris, 1976 CNRS et Arts et métiers graphiques
- Jacques Henriet, « La cathédrale Saint-Étienne de Sens : le parti du premier Maître et les campagnes du XIIᵉ siècle », *Bulletin monumental* 140 (2), 1982, p. 81-174 Société française d’archéologie
- Xavier Dectot, « À en perdre la tête : les statues-colonnes de Saint-Denis et le problème du vandalisme pré-révolutionnaire au XVIIIᵉ siècle », *Gesta* 46 (2), 2007, p. 179-191 International Center of Medieval Art
- Mathieu Lejeune, « La flèche de l’ancienne abbatiale de Saint-Denis : un bilan archéologique », *Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre* 25,2, 2021, DOI 10,4000/cem.18557 Centre d’études médiévales d’Auxerre
- Jacques Moulin, « Notes sur le massif occidental de Saint-Denis », *Bulletin monumental* 178 (3), 2020, p. 323-386 Société française d’archéologie
- Günther Binding, « Opus Francigenum. Ein Beitrag zur Begriffsbestimmung », *Archiv für Kulturgeschichte* 71 (1), 1989, DOI 10,7788/akg.1989,71,1.45 Böhlau Verlag
Sources en ligne
- « Abbot Suger », édition en ligne de la traduction Panofsky des trois opuscules Media Center for Art History, Columbia University
- « Latin 13835 », notice du manuscrit *Gesta Sugeri* Bibliothèque nationale de France, Archives et manuscrits
- « Aigle de Suger », notice de collection MR 422 Musée du Louvre, site des collections
- « L’Aigle kitsch de Suger », parcours de visite d’Antoine Compagnon Musée du Louvre
- « Basilique de Saint-Denis », notice de l’Unité d’archéologie de Saint-Denis Atlas de l’architecture et du patrimoine, Département de la Seine-Saint-Denis
- « Abbaye de Saint-Denis » Sculptures médiévales, catalogue en ligne du musée de Cluny
- « La reine de Saba : tête de statue-colonne » Musée de Cluny, musée national du Moyen Âge
- « Le berceau de l’art gothique » Basilique cathédrale Saint-Denis, Centre des monuments nationaux
- « Reconstruction de la tour et de la flèche nord de la basilique cathédrale Saint-Denis » Centre des monuments nationaux
- « L’Église », notice sur le moulage de Wimpfen im Tal et l’*opus francigenum* Cité de l’architecture et du patrimoine
- « Le gothique ou Opus Francigenum : une architecture sans frontières venue de France » EHNE, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe