Dans le récit que la famille de Charles a fait mettre par écrit, c’est le duc d’Aquitaine qui a ouvert la route aux Sarrasins. Au chapitre 13 de la première continuation de la Chronique de Frédégaire, attribuée au comte Childebrand, oncle de Pépin le Bref, Eudes rompt le traité qui le liait au maire du palais. Charles franchit la Loire, met le duc en fuite et rentre chargé de butin, pour la deuxième fois de l’année. Humilié, Eudes appelle à l’aide les Sarrasins et leur roi Abd al-Rahmân, qui passent la Garonne, atteignent Bordeaux, incendient l’église Saint-Hilaire de Poitiers et marchent sur la basilique de Saint-Martin de Tours. Un chrétien qui écrit en latin dans al-Andalus vers 754, et que rien n’oblige à ménager le duc, raconte la même campagne sans cette trahison.
« Christo auxiliante »
Chez le continuateur, la bataille tient en une phrase. Charles déploie ses troupes contre l’ennemi, renverse ses tentes avec l’aide du Christ, Christo auxiliante, abat le roi et disperse son armée, et le texte le laisse triomphant de ses ennemis. Ni lieu, ni jour, ni effectif, ni rivière. Le chroniqueur écrit pour des Pippinides qui avaient tout intérêt à faire d’Eudes un traître, puisque Charles allait mettre la main sur l’Aquitaine quelques années plus tard.
La Chronique mozarabe de 754, longtemps attribuée à un évêque nommé Isidore, Isidorus Pacensis, fournit le récit le plus circonstancié qui nous soit parvenu, au paragraphe 65 de l’édition de Juan Gil. Abd al-Rahmân, voyant la terre couverte de son armée, franchit les montagnes des Basques, bat Eudes au-delà de la Garonne ou de la Dordogne, dans un massacre dont Dieu seul, écrit l’anonyme, connaît le nombre des morts, puis décide de piller l’église de Tours en détruisant au passage palais et églises. Il trouve alors devant lui le consul de la Francie intérieure, l’Austrasie, nommé Charles, homme de guerre depuis sa jeunesse, ab Eudone premonitum, prévenu par Eudes. Pendant sept jours, les deux armées se harcèlent pour choisir leur terrain. Quand le combat s’engage, les gens du Nord restent immobiles comme un mur, serrés comme une masse de glace, et abattent les Arabes à l’épée. Les Austrasiens, plus massifs et le bras armé de fer, trouvent le roi et le tuent. La nuit sépare les combattants. À l’aube, les vainqueurs voient les tentes toujours dressées en ordre, envoient des éclaireurs et découvrent le camp vide, l’armée partie en silence pendant la nuit. Ils renoncent à la poursuite, se partagent le butin et rentrent chez eux. Le même paragraphe rapporte qu’Eudes avait donné sa fille au chef berbère Munnuz, qui tenait les passages des Pyrénées et s’était soulevé contre les gouverneurs de Cordoue après avoir fait la paix avec les Francs, et qu’Abd al-Rahmân venait de l’écraser. Avant d’être l’allié de Charles, le duc chrétien avait donc été le beau-père d’un rebelle musulman.
À l’aube, le chroniqueur ne parle plus des Austrasiens mais des Europenses, et il désigne par ce mot la même armée, celle des peuples du Nord, sans en faire une communauté de foi. La lecture qui a fait de cette mention l’acte de naissance d’une Europe chrétienne dressée contre l’islam, et que Sénac voit reprise à l’envi pour opposer deux mondes, oublie que l’auteur est lui-même un chrétien vivant sous l’autorité des gouverneurs arabes. Pour nommer la rencontre, « bataille de Poitiers » vaut mieux que la « bataille de Tours » des historiens anglophones, parce que le seul repère topographique commun aux deux récits est l’incendie de Saint-Hilaire, aux portes de Poitiers, et que rien n’indique que l’armée d’Abd al-Rahmân ait atteint Tours.
Les annales ne donnent qu’un samedi
Les annales franques sont laconiques. Celles que l’on appelle Annales Petaviani notent seulement, à l’année 732, que Charles combattit les Sarrasins au mois d’octobre, un samedi. Les auteurs arabes placent la mort de l’émir tantôt en 114, tantôt en 115 de l’hégire, et cette hésitation a nourri une querelle d’année. Un article de 1955 a daté la bataille de 733 en ne lisant que la première partie de la chronique maghrébine d’Ibn Idhârî, et le volume que Jean-Henri Roy et Jean Deviosse ont consacré à l’événement chez Gallimard, en 1966, porte en titre « octobre 733 ». William Watson a répondu en 1993 que cette datation venait d’une lecture incomplète des sources arabes et se transmettait par habitude. Sénac rappelle que la date traditionnellement admise est le samedi 25 octobre 732. C’est probablement la moins fragile, puisque les annales franques rangent le plus souvent l’événement à l’année 732, mais aucune source ne permet de la démontrer au jour près.
Le lieu échappe davantage encore. Aucune fouille n’a livré d’arme, de sépulture ou de monnaie que l’on puisse rattacher à la bataille, et les récits ne nomment aucune rivière. Une tradition locale la fixe à Moussais-la-Bataille, sur la commune de Vouneuil-sur-Vienne, à moins de dix kilomètres au sud de Châtellerault, le long d’une voie romaine très fréquentée entre le Clain et la Vienne, position commode pour des fantassins qui veulent barrer la route à des cavaliers. Un mémorial avec table d’orientation y a été installé, un petit musée ouvert en 1999 au nord de Poitiers a fait l’objet de dégradations volontaires, et un échiquier géant propose aujourd’hui au promeneur de passer de case en case entre des dessins et des citations, au milieu de panneaux traduits en anglais et en arabe. Rien de cela ne prouve le site. Les effectifs sont tout aussi inconnus, faute du moindre chiffre dans la Chronique de 754 comme chez le continuateur de Frédégaire. Et le texte le plus riche tient lui-même à un fil. À Londres, le fragment coté Egerton MS 1934, un parchemin copié en Espagne au IXᵉ siècle en minuscule sur trois colonnes, ne conserve que des portions du récit des années 700 à 720, et la notice de la British Library le range toujours sous le nom d’Isidorus Pacensis.
Trois cent soixante-quinze mille Sarrasins en un jour
Le chiffre le plus célèbre de l’affaire appartient à une autre bataille. En 721, Eudes défait devant Toulouse une armée venue d’al-Andalus et en écrit au pape Grégoire II, dont la notice du Liber pontificalis résume la lettre. Trois cent soixante-quinze mille Sarrasins auraient péri en un seul jour, quinze cents Francs seulement, et le duc attribuait ces faibles pertes à trois éponges de la table pontificale que le pape lui avait envoyées l’année précédente en signe de bénédiction, et qu’il avait distribuées par petits morceaux à ses hommes. Paul Diacre reprend ces nombres à la fin du VIIIᵉ siècle, au sixième livre de son Histoire des Lombards, où Eudes et Charles unissent leurs forces contre l’ennemi commun. Les Grandes Chroniques de France, compilées à Saint-Denis au XIIIᵉ siècle, prêtent à Charles trois cent mille ennemis tués contre quinze cents Francs dans l’extrait que William Stearns Davis traduisait à Boston en 1912-1913, et Sénac y lit le chiffre de 375 000. D’un texte à l’autre, le chiffre a changé de bataille et de vainqueur.
Gibbon, qui avait lu ces textes, jugeait déjà l’histoire incroyable.
La victoire de Toulouse, dont les conséquences furent selon Sénac nettement plus lourdes, a été recouverte dès le VIIIᵉ siècle par celle de Charles dans l’historiographie franque, et l’historien toulousain Florian Gallon lui a consacré en 2022 un petit livre pour la rendre à sa ville. Du côté des vaincus, le silence est presque complet. Les Akhbâr majmû‘a, recueil anonyme de récits sur la conquête d’al-Andalus publié à Madrid en 1867, mentionnent Poitiers sous le nom de balât al-shuhadâ’, la chaussée des martyrs, à propos du gouverneur Abd al-Rahmân, et Gabriel Martinez-Gros relève qu’ils ne disent rien de Narbonne. Les chroniqueurs arabes s’en tiennent pour la plupart à la mort de l’émir et de ses compagnons en martyrs, dans une marche lointaine de l’Occident musulman dont les plus anciens, rappelle Sénac, n’écrivent qu’un siècle environ après la perte de la Narbonnaise.
Le marteau et le dragon
Charles n’est pas encore Martel. Le continuateur de Frédégaire l’appelle prince, le chroniqueur de 754 consul d’Austrasie, et aucun des deux n’emploie le surnom. Un peu plus d’un siècle après sa mort, sa mémoire est même noire dans une partie de l’Église franque. En 858, les évêques réunis à Quierzy écrivent au roi Louis le Germanique, dans une lettre où Hincmar de Reims rapporte la vision d’Eucher, évêque d’Orléans exilé par Charles, que celui-ci fut le premier des princes francs à arracher aux églises leurs biens et qu’il en est damné pour l’éternité. Ils ajoutent que Boniface et Fulrad, abbé de Saint-Denis, firent ouvrir sa tombe, qu’un dragon en sortit et que l’intérieur apparut noirci comme par le feu. Paul Fouracre a montré comment cette carrière posthume a oscillé entre le sauveur de la chrétienté et l’ennemi de l’Église. Le surnom l’emporte avec les Grandes Chroniques de France, qui affirment que Charles fut appelé Martel pour la première fois à cette bataille, parce qu’il frappait ses ennemis comme un marteau de fer et d’acier.
Le grand récit moderne naît en 1788, au chapitre 52 de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Edward Gibbon y prolonge par la pensée la marche des Arabes, de Gibraltar à la Loire puis jusqu’aux confins de la Pologne et aux Highlands d’Écosse, et suppose que l’interprétation du Coran serait peut-être enseignée aujourd’hui dans les écoles d’Oxford. La phrase a connu une longue carrière. On oublie qu’une note du même chapitre la retourne avec ironie, Gibbon doutant que la mosquée d’Oxford eût produit une controverse aussi élégante que les sermons prêchés par M. White, professeur d’arabe, et que quelques lignes plus loin il traite d’histoire incroyable les centaines de milliers de morts que les moines d’Italie croyaient écrasés par le marteau de Charles.
En 1851, Edward Creasy range la bataille de Tours parmi les quinze batailles décisives de l’histoire du monde, dans un livre né, dit sa préface, de la lecture d’une note de l’historien Henry Hallam sur cette victoire. Il y cite un long récit arabe de la bataille, avec ses cavaliers chargés de butin et la fausse alerte d’un pillage du camp qui débande l’armée musulmane, sans en nommer l’auteur, et l’Internet Medieval Sourcebook de l’université Fordham le présente encore comme l’œuvre d’un Arabe non identifié. En 1887, le juriste allemand Heinrich Brunner tire de la bataille une théorie d’ensemble, selon laquelle l’échec de l’infanterie franque face aux cavaliers musulmans aurait poussé Charles à constituer une cavalerie et à confisquer, pour l’entretenir, des terres d’Église, d’où serait sorti le fief. Lynn White fit en 1962 de l’étrier la cause du basculement. Bernard Bachrach a répliqué en 1970 que l’étrier restait peu employé dans les armées de Charles, et la Chronique de 754 montre d’ailleurs à Poitiers des Austrasiens immobiles comme un mur, ce qui convient mal à une charge.
L’école républicaine a fixé l’image. Dans le manuel du cours moyen d’Ernest Lavisse, en 1913, « Charles Martel a empêché les Arabes de conquérir notre pays ». Sénac fait remonter le regain d’intérêt pour la bataille aux débuts de la conquête de l’Algérie, dans les années 1830, et se demande même si sa gloire n’a pas grandi pour atténuer le souvenir d’une autre bataille de Poitiers, la défaite du roi Jean le Bon face au Prince noir en 1356. Le 20 octobre 2012, plus de soixante-dix militants de Génération identitaire occupent le chantier de la mosquée de Buxerolles, près de Poitiers, sous une banderole portant « 732, génération identitaire », épisode rappelé dans une question écrite à l’Assemblée nationale. William Blanc et Christophe Naudin ont retracé en 2015 l’ensemble de ces usages, et montré que la bataille était longtemps restée en marge de l’histoire de France avant de devenir un symbole.
Une razzia, vraiment ?
Le mouvement inverse a été poussé loin. Des spécialistes de l’islam médiéval cités par Sénac parlent d’une escarmouche et voient dans l’expédition de 732 une razzia, une expédition de pillage, plutôt qu’une tentative de conquête, et l’Histoire mondiale de la France parue en 2017 sous la direction de Patrick Boucheron a délibérément renoncé à la date. L’argument a du poids. L’armée d’Abd al-Rahmân visait les trésors de Saint-Hilaire et de Saint-Martin, elle s’est retirée de nuit sans livrer de second combat, et aucun texte ne lui prête le projet d’occuper des cités au nord de la Loire.
Sénac, qui s’emploie pourtant à déplacer le regard vers la Narbonnaise, refuse de minimiser l’événement et en donne la version la plus forte. La défaite d’Abd al-Rahmân s’ajoute à l’échec du siège de Constantinople en 718, à celui de Toulouse en 721 et à la victoire de Pélage à Covadonga en 722, signes d’un essoufflement des conquêtes. Elle détourne pour toujours les armées d’al-Andalus de l’Aquitaine, qu’elles n’abordent plus jamais par les Pyrénées occidentales. Elle sert Charles, qui s’empare de Bordeaux après la mort d’Eudes en 735, et le rapproche du pape Grégoire III, première étape d’une alliance qui conduit au sacre de Pépin le Bref en 751. L’argument tient, à une condition près. Il fait de Poitiers une étape de la conquête de l’Aquitaine par les Pippinides, pas une frontière tracée entre deux civilisations.
Car le combat continue ailleurs. En 737, Charles reprend Avignon et inflige à ses adversaires une défaite sur les rives de la Berre, près de Sigean, sans prendre Narbonne, qui reste pendant plusieurs décennies la capitale d’un territoire relevant de Cordoue. Trois tombes fouillées à Nîmes, publiées en 2016 par Yves Gleize et son équipe, ont livré des hommes inhumés le corps tourné vers La Mecque, datés entre le VIIᵉ et le IXᵉ siècle, et l’analyse de leur ADN est venue compléter celle des gestes funéraires. Sénac observe d’ailleurs que les auteurs latins du temps désignaient les conquérants par bien d’autres traits que leur religion.
Narbonne
La ville tombe sans bataille rangée. En 752, le Goth Ansemund remet aux Francs plusieurs cités voisines, et l’armée de Pépin le Bref harcèle dès lors Narbonne. La Chronique d’Aniane et celle de Moissac, qui reposent sur un même modèle rédigé dans la région, racontent la fin. En 759, les Francs assiègent la ville et jurent aux Goths qui l’habitent qu’ils garderont leur propre loi s’ils la livrent au roi Pépin.
Les Goths tuent alors les Sarrasins de la garnison et remettent la ville à l’armée franque. Pépin y installe un évêque et un atelier monétaire, et la capitale de la Narbonnaise arabe passe aux Francs vingt-sept ans après Poitiers, par la défection de ses habitants goths et contre la promesse, jurée par les assiégeants, de les laisser vivre selon leur loi.
Pour aller plus loin
La victoire d’Eudes devant Toulouse en 721 et la conquête de la Septimanie par Pépin le Bref se lisent avec l’histoire de la Narbonnaise arabe, entre 719 et 759. Le sacre de Pépin en 751 prolonge l’alliance entre les Pippinides et la papauté que Sénac voit se nouer après Poitiers. La légende du tombeau ouvert relève enfin de l’histoire de Saint-Denis, nécropole des rois francs.
Où s’est déroulée la bataille de Poitiers, et quand exactement ? Personne ne sait le dire avec certitude. Un samedi d’octobre de l’an 732, ou peut-être de l’année suivante, un gouverneur arabe venu d’Espagne est battu et tué quelque part entre Poitiers et Tours. Son vainqueur s’appelle Charles et dirige alors le royaume des Francs. Depuis, ce combat passe pour avoir sauvé l’Europe, et toute la question est de savoir ce qu’en disent les textes de l’époque.
Deux récits pour un seul combat
Un chroniqueur proche de la famille de Charles raconte l’affaire en quelques lignes. Selon lui, le duc d’Aquitaine, rival de Charles, aurait lui-même appelé les envahisseurs. Ce duc s’appelait Eudes. Le chroniqueur écrivait pour les héritiers de Charles, qui convoitaient justement l’Aquitaine.
Un autre récit vient de l’autre côté des Pyrénées. Vers 754, un chrétien d’Espagne, sujet des gouverneurs musulmans, en donne la version la plus détaillée, en latin. Chez lui, Eudes prévient Charles au lieu de le trahir. Les deux armées s’observent pendant une semaine. Puis les guerriers du Nord tiennent bon, serrés comme un mur, et le chef arabe est tué.
Au matin, les vainqueurs voient les tentes ennemies toujours dressées. Ils envoient des éclaireurs. Le camp est vide, car l’armée est partie pendant la nuit. Les Francs renoncent à la poursuivre et rentrent chez eux avec le butin. Ce chrétien d’Espagne appelle les vainqueurs « Européens », un mot qui désigne chez lui les peuples du Nord, sans aucune idée de religion.
Un chiffre venu de Toulouse
Aucun de ces textes ne compte les combattants. Le bilan célèbre de trois cent soixante-quinze mille morts appartient à une autre bataille. En 721, Eudes avait battu une armée arabe devant Toulouse. Il avait écrit au pape pour annoncer sa victoire.
Dans sa lettre, le duc comptait ses ennemis tués par centaines de milliers et ses propres morts par centaines. Il devait cette chance, disait-il, à des éponges bénies venues de la table du pape et partagées entre ses hommes. Plus tard, des chroniqueurs ont recopié ces nombres. Ils les ont accrochés à la victoire de Charles.
Du côté arabe, les textes sont presque muets. Ils retiennent surtout le nom donné au lieu, la chaussée des martyrs. Le mot rappelle l’émir et ses compagnons tombés au combat.
Du damné au sauveur
Charles n’a pas toujours été un héros. Il avait pris des biens à l’Église. En 858, des évêques écrivent qu’il brûle en enfer pour cette raison. Ils racontent même qu’à l’ouverture de son tombeau, dans l’abbaye de Saint-Denis, un dragon s’en serait échappé.
Son surnom de Martel, le marteau, vient bien plus tard. Une grande chronique écrite à Saint-Denis, longtemps après les faits, prétend qu’on le lui donna pour cette victoire. Il frappait ses ennemis, disait-elle, comme un marteau de fer.
Bien après, un célèbre historien anglais imagine ce qui serait arrivé en cas de défaite. Selon lui, on enseignerait peut-être le Coran à Oxford. La formule a beaucoup servi. Le même auteur jugeait pourtant incroyables les bilans de morts répétés par les moines.
Les manuels de l’école républicaine ont ensuite fait de Charles l’homme qui avait empêché les Arabes de conquérir la France. En 2012, des militants d’extrême droite ont occupé le chantier d’une mosquée près de Poitiers sous une banderole portant la date de la bataille.
La part de la victoire
Les spécialistes se disputent aujourd’hui sur sa portée. L’armée arabe visait surtout les trésors des grandes églises de Poitiers et de Tours. Certains n’y voient donc qu’un raid de pillage, ce qu’on appelle une razzia, plutôt qu’une invasion.
Philippe Sénac, historien de la présence arabe dans le sud de la Gaule, répond que la victoire compte quand même. Après elle, les armées venues d’Espagne n’entrent plus jamais en Aquitaine par l’ouest des Pyrénées. Charles en profite pour s’emparer de Bordeaux et se rapprocher du pape. Ces arguments décrivent surtout un prince franc qui étend son pouvoir vers le sud.
La guerre ne s’arrête d’ailleurs pas à Poitiers. Plus au sud, Narbonne reste aux mains des musulmans pendant des décennies. À Nîmes, des archéologues ont retrouvé des tombes d’hommes inhumés le corps tourné vers La Mecque. En 759 seulement, les Goths qui habitent Narbonne tuent la garnison musulmane et ouvrent la ville aux Francs, qui leur ont juré de les laisser vivre selon leur loi.
Sur quel champ l’émir est-il tombé ? Aucune fouille n’a encore permis de le dire.
L’article complet suit le fragment de manuscrit conservé à Londres, qui s’arrête avant la bataille, et la note où l’historien anglais se moque de sa propre phrase sur Oxford.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Chronique mozarabe de 754 (Continuatio Hispana), § 65 : expédition d’Abd al-Rahmân, défaite d’Eudes au-delà de la Garonne ou de la Dordogne, Charles « consul Francie interioris Austrie », « ab Eudone premonitum », sept jours d’escarmouches, mort du roi, tentes vides, « Europenses », alliance d’Eudes et du Berbère Munnuz, éd. Juan Gil, Chronica Hispana saeculi VIII et IX, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis 65, Turnhout, Brepols, 2018 ; trad. française citée d’après Sénac 2023, p. 6
- Chronique de 754, fragment attribué à Isidorus Pacensis, portions du récit des années de l’ère d’Espagne 738 à 758 (700-720), parchemin, minuscule du IXᵉ siècle, trois colonnes, grand folio British Library, Londres, Egerton MS 1934
- Continuations de la Chronique de Frédégaire, chap. 13 : rupture du traité par Eudes, appel aux Sarrasins, incendie de Saint-Hilaire, « Christo auxiliante », mort d’Abd al-Rahmân, éd. et trad. J. M. Wallace-Hadrill, The Fourth Book of the Chronicle of Fredegar with its Continuations, Londres et New York, Nelson, 1960, Medieval Classics
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Sources primaires (suite)
- Liber pontificalis, notice de Grégoire II : lettre d’Eudes sur la victoire de Toulouse, 375 000 Sarrasins tués en un jour, 1 500 Francs, les trois éponges de la table pontificale, éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886
- Paul Diacre, Historia Langobardorum, VI, 46 : Eudes et Charles unis contre les Sarrasins, reprise des nombres du Liber pontificalis, éd. Georg Waitz, MGH, Scriptores rerum Germanicarum 48, Hanovre, 1878, cité d’après Gibbon, chap. 52, n. 32, et la Prosopography of the Byzantine Empire
- Annales Petaviani, à l’année 732 : Charles combat les Sarrasins en octobre, un samedi, cité d’après Sénac 2023, p. 5-6
- Akhbâr majmû‘a : mention de balât al-shuhadâ’ sous le gouvernement d’Abd al-Rahmân, éd. Emilio Lafuente y Alcántara, Madrid, 1867, cité d’après Martinez-Gros 1992, p. 51-79
- Chronicon Anianense, aux années 752 et 759 : Ansemund remet des cités aux Francs, siège de Narbonne, serment aux Goths, garnison sarrasine tuée, éd. Walter Kettemann, Subsidia Anianensia, cité d’après Kalkbrenner 2020
- Chronicon Moissiacense, à l’année 759 : même récit que la chronique d’Aniane, tiré d’un modèle commun, éd. Georg Heinrich Pertz, MGH, Scriptores I, Hanovre, 1826, p. 280-313
- Lettre du synode de Quierzy à Louis le Germanique, 858 : vision d’Eucher d’Orléans rapportée par Hincmar de Reims, damnation de Charles, ouverture de sa tombe à Saint-Denis, MGH, Leges, Capitularia regum Francorum II
- Grandes Chroniques de France, chapitre sur la bataille : 300 000 Sarrasins tués, 1 500 Francs, origine du surnom de Martel, trad. William Stearns Davis, Readings in Ancient History. Illustrative Extracts from the Sources, II, Rome and the West, Boston, Allyn and Bacon, 1912-1913, p. 362-364
- Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire, chap. 52 (volumes IV à VI parus en 1788) : la marche des Arabes jusqu’à Oxford, « this incredible tale », n. 30 sur la mosquée d’Oxford et les sermons de M. White, n. 32 sur Paul Diacre et le Liber pontificalis, n. 34 sur le synode et le dragon
- Edward Creasy, The Fifteen Decisive Battles of the World from Marathon to Waterloo, Londres, 1851, préface et chap. VII, récit attribué à un auteur arabe non identifié (éd. Everyman’s Library, p. 168-169)
- Ernest Lavisse, Histoire de France, cours moyen, 1913 : « Charles Martel a empêché les Arabes de conquérir notre pays », cité d’après Sénac 2023, p. 7
Bibliographie
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Sources en ligne
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- « Note 030 From Chapter 52 of the Decline & Fall » Christian Classics Ethereal Libraryhttps://ccel.org/g/gibbon/decline/volume2/nt520/030.htm
- « Note 032 from chapter 52 of Decline & Fall » Christian Classics Ethereal Libraryhttps://ccel.org/g/gibbon/decline/volume2/nt520/032.htm
- « The Fifteen Decisive Battles of the World from Marathon to Waterloo, by Sir Edward Creasy » Project Gutenberghttps://gutenberg.org/files/4061/4061-h/4061-h.htm
- « Charles Martel face aux sources », Aurélien Montel, 3 juin 2024 La Vie des idéeshttps://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20240603_martel.pdf
- « L’autre bataille de Poitiers. Quand la Narbonnaise était arabe (VIIIe siècle) », introduction de Philippe Sénac, extrait Dunod, Armand Colinhttps://www.dunod.com/sites/default/files/atoms/files/Feuilletage_3650.pdf
- « Echo of the Battle of Toulouse, 721 », Barrie Brill Kwantlen Polytechnic University, Pressbookshttps://kpu.pressbooks.pub/ancientandmedievalworld/?p=92
- « Hincmar of Reims against Charles Martel », Barrie Brill Kwantlen Polytechnic University, Pressbookshttps://kpu.pressbooks.pub/ancientandmedievalworld/chapter/hincmar-of-reims-against-charles-martel/
- « The Battle of Poitiers as Viewed by the First Continuator of the Chronicle of Fredegar », Barrie Brill Kwantlen Polytechnic University, Pressbookshttps://kpu.pressbooks.pub/ancientandmedievalworld/chapter/the-battle-of-poitiers-as-viewed-by-the-first-continuator-of-the-chronicle-of-fredegar/
- « Eudo 1 » Prosopography of the Byzantine Empire, King’s College Londonhttps://pbe.kcl.ac.uk/data/D24/F52.htm
- « Chronica Anni 754 vel Chronica Muzarabica », passage n° 5721 (éd. Gil, § 65) Mapping Medieval Peoples, Académie autrichienne des scienceshttps://mmp.acdh-dev.oeaw.ac.at/archiv/stelle/detail/5721
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