« Immobiles comme un mur, pris comme dans la glace »
L’homme qui a raconté la bataille avec le plus de détails n’a probablement jamais vu un Franc. Il écrit en latin, quelque part en al-Andalus, pendant la septième année du gouvernement de l’émir Yusuf, et il referme son livre sur un long calcul des années écoulées depuis la création du monde jusqu’à l’an 754. Son nom est perdu. Les érudits de l’époque moderne l’ont attribué à un évêque, Isidorus Pacensis, né d’une accumulation de confusions, et la notice de la British Library qui décrit sous la cote Egerton MS 1934 un fragment de sa chronique, copié en Espagne au IXᵉ siècle sur trois colonnes, porte encore ce nom fantôme rattaché à Badajoz ; le fragment londonien couvre les années 700 à 720 et ne contient donc pas le récit de la bataille, transmis par d’autres témoins. On parle aujourd’hui de Chronique de 754, ou de Chronique mozarabe. Son auteur est un chrétien soumis aux gouverneurs de Cordoue, attentif aux affaires de Constantinople autant qu’à celles de Damas, qui compte les années selon l’ère hispanique, en avance de trente-huit ans sur l’ère chrétienne, et qui mentionne au détour d’une phrase un autre ouvrage de sa main, aujourd’hui perdu, sur les guerres civiles de l’émirat.
Son récit de l’expédition commence loin de la Loire, en Cerdagne. Un chef que le texte range parmi les Maures, Munnuz, apprend que les siens sont maltraités en Afrique par les gouverneurs arabes, conclut la paix avec les Francs et se dresse contre Cordoue. Eudes, duc d’Aquitaine, lui a donné sa fille pour sceller l’alliance. Abd al-Rahman al-Ghafiqi, gouverneur d’al-Andalus depuis l’an 769 de l’ère hispanique, soit 731, assiège le rebelle dans une place de montagne et le force à fuir, jusqu’à ce que Munnuz, blessé, se jette du haut d’un rocher pour ne pas être pris vivant. On présente sa tête au gouverneur avec la fille d’Eudes, que celui-ci fait conduire avec honneur, par-delà la mer, jusqu’au calife. Le chroniqueur ne plaint pas le rebelle. Il le dit gorgé du sang chrétien versé dans la place et lui impute le bûcher d’un jeune évêque nommé Anambadus.
Puis l’armée franchit les « montagnes des Vaccéens », c’est-à-dire le pays basque, et pénètre en terre franque. Eudes tente de l’arrêter au-delà de la Garonne ou de la Dordogne ; il est mis en fuite, et « Dieu seul connaît le nombre des morts et des disparus ». Abd al-Rahman poursuit le duc. Il veut piller l’église de Tours, dont les offrandes attiraient l’armée vers le nord, abat sur son chemin des palais (le mot désigne sans doute des résidences fortifiées) et brûle des églises, jusqu’au moment où il rencontre Charles, que l’auteur appelle consul de la Francie intérieure, l’Austrasie, homme de guerre depuis son jeune âge, prévenu par Eudes.
Le combat tient en une douzaine de lignes, et elles ont fait la réputation du texte. Pendant près de sept jours, les deux armées s’éprouvent sans s’engager. Puis elles se rangent, et dans le choc les « peuples du Nord » restent « immobiles comme un mur », serrés « comme une zone de glace », et abattent les Arabes à l’épée en un clin d’œil. Les gens d’Austrasie, massifs de membres et la main dure comme le fer, trouvent le gouverneur et le tuent. La nuit sépare les combattants. Au matin, les vainqueurs aperçoivent les tentes ennemies dressées en ordre et se préparent à une seconde journée ; leurs éclaireurs découvrent un camp vide, abandonné dans le silence par une armée repartie vers le sud en colonne serrée. Craignant une embuscade, les Francs fouillent les alentours sans rien trouver, renoncent à poursuivre, partagent le butin et rentrent chez eux, contents. Deux fois dans ce passage, le chroniqueur appelle les vainqueurs Europenses, les Européens. James Palmer relève combien ce collectif est inhabituel pour l’époque, et l’on y voit d’ordinaire le plus ancien emploi connu du mot en latin dans ce sens. Il faut pourtant le lire dans la bouche de celui qui l’écrit. L’auteur vit dans l’émirat, il désigne les Francs par leur origine septentrionale et austrasienne, il ne prête à leur victoire aucun caractère miraculeux, et son récit se termine sur des hommes qui ramènent leur part de dépouilles au pays.
Avec l’aide du Christ, selon le continuateur
En Burgondie, un continuateur de la chronique dite de Frédégaire, acquis à Charles, consacre à l’affaire son chapitre 13, que l’on lit dans l’édition latine de Bruno Krusch (1888) ou dans celle, traduite, de J. M. Wallace-Hadrill (1960). Son Eudes est un traître. Le duc, écrit-il, a appelé à son secours la « nation perfide des Sarrasins » pour se venger de Charles. Les envahisseurs brûlent les églises de Bordeaux, massacrent ses habitants, gagnent Poitiers, où ils incendient la basilique Saint-Hilaire, et marchent vers Saint-Martin de Tours. Charles, que le texte appelle princeps, « dispose hardiment son armée », fond sur eux et, Christo auxiliante, avec l’aide du Christ, renverse leurs tentes, tue leur roi Abdirama et triomphe de ses ennemis. William Watson suppose que l’assaut contre le camp visait à reprendre le trésor arraché aux églises d’Aquitaine, hypothèse que le texte autorise sans l’imposer.
Les deux versions divergent sur un point capital, le rôle d’Eudes. Chez le chroniqueur de 754, le duc d’Aquitaine est un vaincu en fuite, puis l’allié qui alerte Charles. Chez le continuateur, il a ouvert la porte aux infidèles. Watson, qui a repris en 1993 l’ensemble des textes latins et arabes dans un article de la revue Providence, observe que l’auteur franc semble confondre Abd al-Rahman avec Munnuz, l’allié berbère d’Eudes, confusion qui suffirait à produire la version de la trahison ; il rappelle aussi que l’armée franque avait mené deux expéditions en Aquitaine en 731, ce qui donne au différend entre les deux princes une profondeur que le récit franc tait soigneusement. Écrire en Burgondie dans l’entourage de la maison de Charles, à l’heure où l’Aquitaine restait à soumettre, inclinait à charger le duc.
Aucun des deux auteurs ne chiffre les armées ni ne nomme le champ de bataille.
Entre le Clain et la Vienne, peut-être
En croisant ces deux récits avec les brèves annales monastiques de la fin du VIIIᵉ et du IXᵉ siècle, on obtient un socle modeste et sûr. Un gouverneur d’al-Andalus a conduit en personne une armée au nord des Pyrénées, ce qui distingue l’expédition des raids confiés à des lieutenants. Eudes a été battu près de Bordeaux, sur la Garonne ou la Dordogne. Saint-Hilaire de Poitiers a brûlé. Charles a affronté cette armée quelque part entre Poitiers et Tours, en octobre, et le gouverneur est mort au combat ; ses troupes se sont retirées de nuit, sans être poursuivies, en laissant aux vainqueurs une partie de leur camp et de leur butin.
Le lieu, lui, demeure introuvable. Les annales disent « à Poitiers » ou « dans les faubourgs de Poitiers », le continuateur fait marcher les Sarrasins vers Saint-Martin, la Chronique de 754 parle de l’église de Tours. En 1938, Léon Levillain et Charles Samaran ont tenté de fixer l’emplacement dans la Bibliothèque de l’École des chartes, sans emporter l’adhésion. Jean-Henri Roy et Jean Deviosse, deux notables de Châtellerault, ont défendu en 1966 la plaine de Moussais, sur l’actuelle commune de Vouneuil-sur-Vienne, le long de la voie romaine de Poitiers à Tours, entre le Clain et la Vienne, et Watson, en 1993, se range sans discussion à cette localisation. Un mémorial s’y dresse, avec une table d’orientation et une fête chaque été. Une enquête ethnographique publiée dans la revue Genèses en 2013 notait que le panneau d’accueil du site avertissait lui-même ses visiteurs que la date, le nombre des combattants (trente mille ou trois cent mille selon les auteurs) et l’emplacement restaient sans attestation. Aucune des sources du VIIIᵉ siècle réunies ici ne donne d’ailleurs le moindre effectif pour l’armée de 732.
Sur la nature de l’expédition, les spécialistes ne s’accordent pas, et leurs désaccords sont datés. Watson, en 1993, écartait les deux lectures habituelles, la razzia de pillage et le premier acte d’une conquête de la chrétienté, pour y voir une opération destinée à éliminer la menace que l’alliance d’Eudes et de Munnuz faisait peser sur la frontière nord d’al-Andalus. William Blanc et Christophe Naudin, en 2015, doutaient qu’il y ait eu un projet politique d’implantation et rappelaient que Charles cherchait d’abord à étendre son autorité au sud de la Loire. Philippe Sénac, en 2023, a déplacé le regard vers la Narbonnaise, tenue pendant près de quarante ans par des gouverneurs venus d’al-Andalus, et fait de la victoire franque un épisode parmi d’autres d’une confrontation plus longue. Les trois lectures partent des mêmes lignes latines. Elles divergent sur ce qu’on peut leur faire dire, et sur le poids qu’il faut accorder à ce qui s’est passé avant et après, à Toulouse en 721 et à Narbonne jusqu’en 759.
Il faut alors reprendre chaque témoin pour lui-même. D’abord la ligne d’annale qui fixe un samedi, et l’hésitation entre 732 et 733 qu’elle n’a pas suffi à éteindre. Ensuite la phrase unique que l’historiographie arabe du IXᵉ siècle accorde au combat. Puis la victoire de Toulouse, fêtée à Rome onze ans plus tôt et passée sous silence par les chroniqueurs francs. Enfin les tombes, les sceaux de plomb, les dirhams et les fulus que les fouilles du Languedoc ont rendus depuis une vingtaine d’années, et qui décrivent une présence musulmane que la bataille de Poitiers n’a pas interrompue.
Trois tombes tournées vers La Mecque, avenue Jean-Jaurès
Gibbon fait enseigner le Coran à Oxford

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