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Charlemagne est-il né là où on le croit ? Enquête sur un berceau introuvable

Moyen ÂgeRoyaumes barbares & Carolingiens20 octobre 202620 min de lecture
Claude Warzée / Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

« Rien n’en a jamais été écrit nulle part »

« Sur sa naissance, sur sa petite enfance et même sur son adolescence, rien n’a jamais été mis par écrit nulle part, et l’on ne trouve plus personne en vie qui dise en avoir connaissance. » La phrase ouvre le quatrième chapitre de la Vita Karoli, et elle vient d’un homme qui avait toutes les raisons de savoir. Éginhard a été formé au monastère de Fulda, envoyé jeune au palais par son abbé, et il a vécu de longues années au service de Charles, qu’il appelle dans sa préface son « nourricier ». Il écrit après la mort de l’empereur, survenue à Aix le 28 janvier 814. Il juge « inepte » de raconter ce qu’il ignore et annonce qu’il passera directement aux guerres, aux mœurs et au gouvernement. Il tient parole. Sa biographie commence à l’avènement de 768, quand Charles a déjà une vingtaine d’années.

Douze siècles plus tard, plusieurs villes en savent davantage que lui.

Il faut prendre l’aveu au sérieux, parce qu’il dit quelque chose de précis sur la manière dont on gardait la mémoire au VIIIᵉ siècle. Dans les années 740, Charles est le fils d’un maire du palais parmi d’autres, dans une famille où les héritiers se disputent l’héritage de Charles Martel. Personne ne tient registre des naissances. Les annales monastiques notent les campagnes, les morts de grands, les éclipses, les hivers rudes. Une naissance ne devient un fait d’histoire qu’après coup, quand l’enfant est devenu roi, et c’est précisément ce délai qui a effacé l’information.

L’aveu surprend davantage quand on relit ce qu’Éginhard sait de la famille. Il connaît la mère de Charles, Bertrade, qui « vieillit auprès de lui entourée d’un grand honneur », et il rapporte qu’entre la mère et le fils il n’y eut jamais de désaccord, sauf au sujet du divorce d’avec la fille du roi lombard Didier, mariage qu’elle avait elle-même conseillé. Il sait qu’elle mourut après la reine Hildegarde, qu’elle avait vu trois petits-fils et trois petites-filles dans la maison de son fils, et que Charles la fit enterrer à Saint-Denis, dans la basilique où reposait Pépin (chapitre 18). Les Annales royales datent cette mort du 12 juillet 783. Avec elle disparaissait la seule personne de la cour dont on soit sûr qu’elle savait où et quand Charles était né, et Éginhard, entré au palais, semble-t-il, après cette date, n’a trouvé après elle que des gens qui ne savaient pas. Sa phrase sur l’absence de témoins vivants prend alors un sens très littéral.

Septuagenarius

On connaît bien la fin, en revanche, et c’est d’elle qu’on est d’abord reparti. Éginhard raconte la fièvre de janvier 814, le jeûne que l’empereur s’impose, la pleurésie, la communion, puis la mort le septième jour après qu’il s’est alité, « à la troisième heure du jour ». Il précise l’âge, la soixante-douzième année de sa vie (anno aetatis suae septuagesimo secundo, chapitre 30). Au chapitre suivant, il recopie l’inscription placée au-dessus du tombeau, sous un arc doré, dans la chapelle d’Aix. Elle dit seulement que Charles est mort « septuagénaire » en l’an du Seigneur 814. Les Annales du royaume des Francs, à l’année 814, donnent une troisième formule, « dans sa soixante et onzième année environ ».

Trois textes, trois manières de compter. La soustraction conduit à 742 ou 743, et c’est le 2 avril 742 que l’on a longtemps imprimé dans les manuels. Le circiter des Annales avoue pourtant lui-même l’approximation, et l’épitaphe parle comme on parle d’un vieillard, sans prétendre à l’exactitude d’un état civil. La date de 742 a en outre un inconvénient que ses partisans ont dû assumer. Elle précède l’union de Pépin et de Bertrade, que l’on place couramment en 744, et ferait donc naître Charles avant le mariage de ses parents, ce qu’Éginhard ne dit nulle part.

Deux autres textes déplacent le problème. Une petite chronique dite Annales Petaviani, du nom de l’érudit Paul Petau qui en posséda un manuscrit, porte à l’année 747 une phrase sèche, « et cette même année naquit le roi Charles ». Un calendrier liturgique copié dans la première moitié du IXᵉ siècle, conservé aujourd’hui à Berlin, note au 2 avril la « naissance du seigneur et très glorieux Charles, empereur et toujours Auguste ». Le premier donne une année sans jour, le second un jour sans année. Aucun des deux ne donne de lieu.

Jopila, Haristallio, Aquis villa

Les candidats, eux, ne manquent pas. Jupille et Herstal, sur la Meuse, aux portes de Liège, ou Liège même. Aix-la-Chapelle, où Charles est mort et enterré. Ingelheim, sur le Rhin, entre Mayence et Bingen. Un moulin de la vallée de la Würm, au sud-ouest de Munich, appelé la Reismühle. D’autres listes ajoutent Düren, Quierzy-sur-Oise ou l’abbaye de Prüm, dans l’Eifel, où la famille maternelle de Charles avait ses fondations.

Un test simple permet de les trier. À quelle date chacun de ces lieux entre-t-il dans les textes comme résidence de la famille ? Les Annales du royaume des Francs, rédigées à la cour et éditées en 1895 par Friedrich Kurze pour les Monumenta Germaniae Historica, notent à partir de la fin des années 750 où le souverain passe Noël et Pâques. Leur témoignage est éloquent. Pépin fête Pâques 760 à Jupille, notée « Iopila » sous l’année 759. Il passe Noël 765 et Pâques 766 « in Aquis villa », la première mention d’Aix dans ces annales. Charles fête Pâques 770 à Liège, « in Leodico vico publico », et Pâques 771 à Herstal, « in Haristallio ». Il ne paraît à Ingelheim qu’à l’automne 774, au retour de la conquête de l’Italie, et le grand palais dont on visite aujourd’hui les ruines n’est bâti qu’après. La Forschungsstelle Kaiserpfalz, qui en conduit les fouilles pour la ville, le date des environs de 800.

Ce calendrier des fêtes a une conséquence immédiate. Il ne commence qu’une dizaine d’années après la naissance de Charles, quelle que soit l’année qu’on retienne. Pour la décennie 740, les Annales ne donnent que des campagnes militaires, jamais une résidence d’hiver. On sait où Pépin fait la guerre, pas où vit sa femme.

Les premières fêtes notées dessinent d’ailleurs une géographie qui n’est pas celle des berceaux revendiqués. Pépin célèbre Noël et Pâques à Quierzy, sur l’Oise, en 760-761, en 761-762 et en 764-765, à Gentilly près de Paris en 762-763, à Longlier dans les Ardennes en 763-764. Il tient ses plaids à Compiègne, à Nevers, à Worms, à Attigny. Le roi des années 760 vit surtout entre l’Oise et la Seine, dans l’ancien domaine royal de Neustrie, et Quierzy, que nul ne fête aujourd’hui comme berceau, est la résidence qu’il fréquente le plus souvent dans ces annales.

Un fait de géographie politique pèse aussi. En 742, à Vieux-Poitiers, Carloman et Pépin, les deux fils de Charles Martel, se partagent le royaume. Les travaux réunis en 2017 par Florence Close, Alain Dierkens et Alexis Wilkin sur les palais de Herstal et de Jupille rappellent que l’aîné, Carloman, reçoit alors l’essentiel des terres patrimoniales de la famille, dans les vallées de la Meuse et de la Moselle et dans les Ardennes, tandis que le pouvoir de Pépin se concentre sur la Seine et la Loire, Paris et l’abbaye de Saint-Denis. Le 3 novembre 743, pour l’élévation des reliques de saint Hubert à Liège, c’est Carloman qui réside à Jupille ou à Herstal. Tant que Carloman gouverne, la Meuse est le pays de l’oncle.

Oint en 754, né nulle part

Charles entre dans les Annales royales à l’année 754. Le pape Étienne II, venu chercher l’appui des Francs, oint Pépin et, « avec lui, ses deux fils, le seigneur Charles et Carloman ». L’enfant a six ans ou douze ans selon la date de naissance retenue, et il n’existe dans la documentation que par ce geste. En 761, les mêmes annales signalent que Pépin part en Aquitaine avec « son fils premier-né, nommé Charles ». Rien, dans ces mentions, ne renvoie au lieu où il est venu au monde.

On tient donc un vide documentaire daté et expliqué, et deux appuis solides pour le mesurer, la Vita Karoli d’Éginhard, éditée par Georg Heinrich Pertz et Georg Waitz dans la sixième édition des Monumenta de 1911, et les Annales du royaume des Francs dans l’édition Kurze. Autour de ce vide, une controverse de chronologie que les manuels résument mal. En 1973, dans le premier volume de la revue Francia, Karl Ferdinand Werner consacre plus de quarante pages à la date de naissance de Charles et conclut au 2 avril 747. En 1992, dans la même revue, Matthias Becher reprend les mêmes textes et aboutit au 2 avril 748. Un an d’écart, qui semble dérisoire, et qui change pourtant la carte, parce qu’en 747 et en 748 Pépin n’est ni au même endroit ni dans la même position.

Quatre éléments demandent à être repris un à un, l’annale de 747 et la façon dont son auteur faisait commencer l’année, le calendrier conservé à Berlin et son lieu de copie, l’itinéraire de Pépin pendant les deux printemps disputés, et la date exacte à laquelle chacun des palais revendiqués devient une résidence de la famille.

La suite de l’enquête
  1. Au bord de la Moselle, un 2 avril

  2. Six niches sur un socle de sept mètres

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