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La question homérique : qui a réellement composé l’Iliade ?

Écriture & languesGrèce antique22 juillet 202613 sources vérifiées
Unknown authorUnknown author · CC BY-SA 2.5 (Wikimedia Commons)

À la Biblioteca Marciana de Venise dort un manuscrit du Xe siècle, le Venetus A. C’est notre plus ancien texte complet de l’Iliade, copié quelque mille sept cents ans après la composition supposée du poème. Dans ses marges, des générations de savants byzantins ont recopié les notes des philologues d’Alexandrie. Et déjà, dans ces notes, une inquiétude affleure : qui a écrit cela ? La question homérique, c’est-à-dire le débat sur l’identité, l’unicité et la méthode de l’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, est peut-être la plus vieille controverse de l’histoire littéraire occidentale.

Un aveugle de Chios que personne n’a jamais rencontré

Les Grecs eux-mêmes ne savaient presque rien d’Homère. Hérodote, au livre II des Histoires (II, 53), estime qu’Homère et Hésiode ont vécu « quatre cents ans avant moi, pas davantage », ce qui placerait le poète vers 850 avant notre ère. D’autres le faisaient contemporain de la guerre de Troie elle-même. Sept cités au moins revendiquaient sa naissance, dont Smyrne et Chios, et une épigramme antique s’amusait de cette concurrence posthume.

Le seul « autoportrait » possible se trouve dans l’Hymne homérique à Apollon, où le chanteur se décrit comme « un homme aveugle qui habite Chios la rocheuse » (vers 172). Thucydide, au livre III de la Guerre du Péloponnèse (III, 104), prenait ce passage au sérieux et l’attribuait à Homère en personne. Les biographies antiques, comme la Vie d’Homère faussement attribuée à Hérodote, brodent ensuite librement : un fils de la nymphe Créthéis, un maître d’école itinérant, un mendiant génial. Rien de tout cela n’est vérifiable. Le dossier documentaire sur l’homme est, très exactement, vide.

Les « séparateurs » d’Alexandrie ouvrent la brèche

On croit souvent que le doute est une invention moderne. Faux. Dès le IIe siècle avant notre ère, à la bibliothèque d’Alexandrie, des grammairiens surnommés les chôrizontes, littéralement « les séparateurs », soutenaient que l’Iliade et l’Odyssée n’étaient pas du même auteur. Ils tenaient l’Iliade pour l’œuvre d’Homère et l’Odyssée pour celle d’un poète plus tardif. La tradition antique, relayée par la Vie d’Homère attribuée à Proclus, conserve les noms de deux d’entre eux, Xénon et Hellanicos, deux figures dont on ne sait presque rien. Leurs arguments étaient déjà les nôtres : différences de vocabulaire, de géographie divine, de ton général entre les deux épopées.

En face, Aristarque de Samothrace, le plus grand philologue de l’Antiquité, défendait l’unité d’auteur et expliquait les écarts par l’âge : l’Iliade serait l’œuvre d’un Homère jeune, l’Odyssée celle de sa vieillesse. Cette hypothèse a eu une longévité remarquable. Le traité Du sublime, attribué à Longin (chapitre 9), compare encore l’Odyssée à « un soleil couchant, dont la grandeur demeure sans l’intensité ». Le débat s’est ensuite assoupi pendant quinze siècles.

1795, l’année où Wolf brise la statue

La question renaît en France d’abord : l’abbé d’Aubignac, dans ses Conjectures académiques rédigées vers 1670 et publiées en 1715, suggère qu’Homère n’a jamais existé et que les épopées sont des recueils de chants indépendants cousus tardivement. L’idée fait scandale, puis son chemin. En 1795, le philologue allemand Friedrich August Wolf publie ses Prolegomena ad Homerum et donne au soupçon une armature savante. Son argument central : l’écriture n’était pas assez développée en Grèce au IXe siècle pour fixer des poèmes de cette ampleur. L’Iliade, avec ses quelque 15 700 vers, aurait donc été transmise oralement par des rhapsodes, ces récitants professionnels, puis assemblée à Athènes au VIe siècle, sous les Pisistratides.

Le XIXe siècle se déchire alors en deux camps. Les analystes, comme Karl Lachmann, découpent l’Iliade en chants primitifs, seize ou dix-huit selon les versions, censés révéler autant de poètes. Les unitariens répliquent que la construction du poème, sa cohérence dramatique, la trajectoire de la colère d’Achille du chant I au chant XXIV, exigent un architecte unique. Un siècle de guerre philologique. Sans vainqueur, faute d’un critère décisif pour trancher.

Milman Parry et le phonographe des Balkans

Le critère arrive d’où personne ne l’attendait. En 1928, un jeune Américain formé à la Sorbonne, Milman Parry, soutient une thèse intitulée L’Épithète traditionnelle dans Homère. Il y démontre que les fameuses formules, « Achille aux pieds rapides », « Hector au casque étincelant », « l’aurore aux doigts de rose », forment un système d’une économie rigoureuse : pour chaque héros et chaque position métrique dans l’hexamètre, il existe en général une formule et une seule. Aucun poète écrivant à sa table n’aurait de raison de construire une machinerie pareille. Un chanteur improvisant devant un public, si.

Parry va vérifier son intuition sur le terrain. Entre 1933 et 1935, avec son assistant Albert Lord, il enregistre en Yougoslavie des guslari, bardes illettrés capables de chanter des épopées de plusieurs milliers de vers en les recomposant à chaque performance à partir d’un stock de formules et de scènes types. Lord tirera de ces missions son livre fondateur, The Singer of Tales (1960). La conclusion transforme la question homérique de fond en comble : l’Iliade appartient à une tradition de poésie orale vieille de plusieurs siècles. Demander « qui a écrit l’Iliade » devient presque une erreur de catégorie. La vraie question serait plutôt : à quel moment, et comment, cette tradition mouvante s’est-elle figée en texte ?

Un poète, un dictaphone humain ou une lente cristallisation ?

Sur ce point, la recherche actuelle hésite franchement, et il faut le dire tel quel. Deux grands modèles s’affrontent. Pour Martin West, éditeur de l’Iliade dans la collection Teubner (1998-2000), un poète individuel, héritier de la tradition orale mais maîtrisant l’écriture, a composé et retravaillé le poème sur plusieurs décennies, probablement au VIIe siècle avant notre ère ; West refusait même de l’appeler Homère, nom qu’il jugeait rattaché après coup au texte. À l’inverse, Gregory Nagy, à Harvard, défend un modèle évolutif : le texte se serait cristallisé progressivement entre le VIIIe et le VIe siècle, la récitation obligatoire aux Panathénées d’Athènes jouant le rôle de fixateur final. Entre les deux, bien des positions intermédiaires, dont l’hypothèse d’une dictée du poème par un aède à un scribe, défendue par Albert Lord puis Richard Janko.

La datation elle-même reste disputée. L’alphabet grec apparaît vers 800 avant notre ère, adapté de l’écriture phénicienne. La description des armements, les realia matérielles du poème, mêlent des couches allant de l’époque mycénienne au VIIe siècle, ce qui nourrit toutes les chronologies. Et l’Odyssée ? La majorité des spécialistes la juge aujourd’hui postérieure à l’Iliade et, pour beaucoup, d’une autre main : les vieux chôrizontes d’Alexandrie ont trouvé une seconde jeunesse.

Trois vers gravés sur une coupe de Pithécusses

Un objet donne pourtant un point d’appui ferme. En 1954, dans une tombe de Pithécusses, colonie grecque de l’île d’Ischia, l’archéologue Giorgio Buchner exhume une coupe à boire rhodienne datée vers 735-720 avant notre ère. Longtemps décrite comme la sépulture d’un enfant, la tombe 168 a livré, après réexamen ostéologique publié en 2021, les restes de trois adultes. Trois lignes y sont gravées, parmi les plus anciennes inscriptions grecques connues : « Je suis la coupe de Nestor, bonne à boire… » La plaisanterie ne fonctionne que si le buveur connaît la coupe fabuleuse du roi Nestor décrite au chant XI de l’Iliade (vers 632-637), ou du moins la tradition épique qui la célèbre. Dès la fin du VIIIe siècle, aux marges occidentales du monde grec, on riait donc déjà avec cette poésie. La coupe est exposée au Museo archeologico di Pithecusae, installé à la Villa Arbusto, à Lacco Ameno d’Ischia. Homère, lui, continue de se dérober ; ses vers, non.

Pour aller plus loin

La question homérique croise directement l’histoire de la naissance de l’alphabet grec et de ses modèles phéniciens, ainsi que le dossier archéologique de la guerre de Troie et des fouilles d’Hisarlik. On peut aussi la prolonger du côté de la civilisation mycénienne et du linéaire B, cette écriture grecque oubliée bien avant Homère.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Hérodote, Histoires, II, 53 Traduction française en ligne (d'après Larcher)
  2. Hymne homérique à Apollon, vers 172 Hymnes homériques, éd. Les Belles Lettres
  3. Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, III, 104 Thucydide, éd. Les Belles Lettres
  4. Homère, Iliade, XI, 632-637 (coupe de Nestor) Homère, Iliade, éd. Les Belles Lettres
  5. Coupe de Nestor de Pithécusses, tombe 168, vers 735-720 av. J.-C. Museo archeologico di Pithecusae, Villa Arbusto, Lacco Ameno (Ischia)
  6. Venetus A (Marcianus Graecus Z. 454 = 822), Xe siècle Biblioteca Nazionale Marciana, Venise

Bibliographie

  1. Milman Parry, L'Épithète traditionnelle dans Homère. Essai sur un problème de style homérique, Les Belles Lettres, 1928 Société d'éditions Les Belles Lettres
  2. Albert B. Lord, The Singer of Tales, Harvard University Press, 1960 Harvard University Press
  3. Melania Gigante et al., Who Was Buried with Nestor's Cup?, PLOS ONE, 2021 PLOS ONE
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