Le linéaire B : comment Ventris a fait parler Mycènes
Le 1er juin 1952, un architecte londonien qualifie son hypothèse de « digression frivole ». Elle venait de déchiffrer une écriture muette depuis trois mille ans.
« J’ai contemplé le visage d’Agamemnon. » La phrase figure dans les manuels, sur les cartels de musée, dans les documentaires. Schliemann ne l’a jamais écrite. Ce qu’il a réellement télégraphié est plus intéressant, et le reste du dossier l’est encore davantage.
Il faut d’abord comprendre pourquoi Schliemann creuse là. Le géographe Pausanias, au IIᵉ siècle de notre ère, situe à Mycènes les tombes d’Agamemnon et de ses compagnons. Les érudits lisaient son texte comme plaçant ces sépultures hors des murs. Schliemann le lit autrement : à l’intérieur de l’enceinte. Des sondages menés en 1874 lui donnent des murs de maisons, une stèle, de la terre cuite. Assez pour revenir.
D’août à décembre 1876, il fouille pour le compte de la Société archéologique grecque, qui détient le permis. Fin août, il dégage un cercle de dalles dressées d’environ vingt-sept mètres de diamètre, juste après la porte des Lionnes, et la première des cinq tombes à fosse qu’il contient.
Le télégramme qu’il adresse au roi Georges Iᵉʳ de Grèce annonce la découverte des tombes que la tradition rapportée par Pausanias désigne comme celles d’Agamemnon, de Cassandre, d’Eurymédon et de leurs compagnons, tous massacrés lors d’un banquet par Clytemnestre et son amant Égisthe. Pas un mot sur un visage contemplé. La formule célèbre a été fabriquée après coup, et les spécialistes la tiennent aujourd’hui pour apocryphe.
Le cercle A livre les dépouilles de huit hommes, tous accompagnés d’armes. Cinq seulement portent un masque d’or : trois dans la tombe IV, deux dans la tombe V. Dans la tombe III, deux enfants ont le visage et les mains recouverts de feuilles d’or, l’un d’eux percé de trous à la place des yeux.
Les masques sont façonnés dans une feuille d’or épaisse, chauffée puis martelée sur un support de bois, les détails étant repris ensuite au ciselet. Ce sont, à ce jour, des objets sans antécédent connu ni en Crète ni en Grèce continentale, et sans postérité : la pratique du masque funéraire ne s’installera pas durablement.
Un détail dit assez la confusion des premiers jours. Le rhyton en or à tête de lion, l’une des pièces les plus célèbres du trésor, fut d’abord pris pour un casque. Il a fallu du temps pour reconnaître ce qu’il était.
La chronologie a réglé la question de l’identification bien avant celle de l’authenticité. Le cercle A se date aujourd’hui entre 1600 et 1510 avant notre ère environ, et le masque NM 624 autour de 1550-1500. Si un Agamemnon historique a régné, ce ne peut être qu’au XIIIᵉ siècle, à l’époque où la tradition place la guerre de Troie. Trois à quatre siècles séparent les deux dates.
Schliemann lui-même a fini par lâcher prise, si l’on en croit une formule qu’on lui attribue : puisque ce n’est pas Agamemnon, appelons-le Schulze. L’anecdote circule mais repose sur une source tardive et populaire, et mérite d’être prise avec précaution.
Le nom, lui, est resté. Il désigne désormais un objet dont personne ne prétend plus qu’il ait couvert le visage du roi d’Homère.
Le vrai dossier commence dans les années 1970. William M. Calder III, professeur de lettres classiques à l’université de l’Illinois, entreprend de vérifier les récits autobiographiques de Schliemann. Le résultat est accablant : le désir de fouiller Troie depuis l’âge de huit ans, la rencontre de 1851 à la Maison-Blanche avec le président Millard Fillmore, la découverte d’un buste de Cléopâtre à Alexandrie, rien de tout cela n’a eu lieu. « J’ai appris à douter de tout ce que Schliemann a dit, sauf confirmation indépendante », résume-t-il.
De là au masque, il n’y a qu’un pas, que Calder franchit dans un texte publié en 1999 par la revue Archaeology, qui sollicite en retour quatre réponses. Son argumentaire est circonstanciel, il l’admet, mais il le juge cumulativement suffisant. Les anomalies de style sont réelles : le masque est en relief là où les autres sont plats, les oreilles sont découpées, les yeux sont représentés à la fois ouverts et fermés, les sourcils forment deux arcs au lieu d’un, et c’est le seul visage de tout l’art mycénien à porter une barbe en pointe avec une moustache aux extrémités relevées. David A. Traill, auteur de Schliemann of Troy : Treasure and Deceit, formule une variante : le masque serait antique, mais Schliemann y aurait ajouté la moustache pour lui donner une allure de chef.
La défense s’est appuyée sur le calendrier, et l’argument est solide. Les fouilles sont interrompues les 26 et 27 novembre. Kenneth Lapatin en détaille les raisons : le 26 est un dimanche, la pluie noie le chantier depuis des semaines, et surtout Schliemann écrit à Max Müller le 27 que les Grecs le retiennent, réclamant la présence du gouverneur de la province, puis de deux fonctionnaires d’Athènes. Il fouille sous la surveillance de Panagiotis Stamatakis, l’archéologue grec dépêché par la Société archéologique après les scandales de Troie, qui l’accuse régulièrement de détruire les vestiges classiques.
Mais l’argument décisif est ailleurs. Les trois masques qui auraient pu servir de modèle à un faussaire n’ont été sortis de terre que le 28 novembre, c’est-à-dire après l’interruption. Le masque dit d’Agamemnon est découvert le 30. Pour fabriquer une copie sur le modèle des autres, il aurait fallu les avoir vus.
Lapatin propose une troisième voie, tirée de ses travaux sur les faux ivoires minoens du début du XXᵉ siècle : celle du pastiche, soit une pièce antique retravaillée à l’époque moderne. L’opposition entre authentique et faux, note-t-il, est souvent trop rigide pour ce qu’elle prétend décrire.
Deux indices nourrissent l’hypothèse. Le rapport publié par le journal Argolis le 2 décembre 1876 décrit un masque à barbe, remarquable, et nie explicitement la présence d’une moustache. Et les contours de cette moustache recourbée reprennent ceux de la lèvre supérieure de deux masques plus modestes du même lot. Restait à nettoyer, redresser et remonter des objets sortis de la boue, écrasés et déformés. Les usages de la restauration au XIXᵉ siècle n’étaient pas les nôtres.
Le dossier n’a jamais été tranché par l’analyse. La fluorescence X, simple et non destructive, dirait si l’or est allié : l’or minoen et mycénien contient typiquement de cinq à trente pour cent d’argent. Paul Craddock, du département de recherche scientifique du British Museum, le formule sans détour : un or pur, ou allié au cuivre, serait inquiétant. Le Musée national archéologique d’Athènes n’a jamais autorisé l’examen.
Reste la trouvaille la plus troublante, et elle est d’Oliver Dickinson. Dans un télégramme, Schliemann écrit avoir fait venir un peintre de Nauplie pour conserver le trait du mort « au visage rond », ajoutant que celui-là ressemble à l’image qu’il se faisait d’Agamemnon depuis longtemps. Or NM 624 a le visage long et étroit. C’est l’autre masque de la tombe V, NM 623, qui est rond. Le plus célèbre visage de l’archéologie porterait ainsi le nom d’un roi qu’il ne représente pas, donné par un homme qui désignait la pièce d’à côté.
Ce dossier croise les fouilles de Troie et les méthodes de Schliemann, la civilisation mycénienne telle que le déchiffrement du linéaire B l’a révélée, et la question homérique, dont les tombes de Mycènes ont relancé le débat sans le clore.
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