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Pyramides de Méroé : d’où vient leur pente, et ce qui reste incertain

Pyramides de Méroé (Begrawiya) — Laurent de Walick / Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

Moins de 52 degrés en Égypte. Entre 68 et 81 degrés à Begrawiya. Les deux chiffres mesurent la même chose, l’inclinaison des faces d’une pyramide, et ils décrivent deux architectures qui n’ont presque rien en commun. Celle de Méroé tient dans une hauteur de 10 à 30 mètres, sur une base qui va de 4,5 à 17,5 mètres de côté. La comparaison avec Gizeh, que tous les guides font, égare dès la première ligne.

Trois collines, et un décompte qui varie

Le bien inscrit au patrimoine mondial en 2011 couvre 2 357 hectares répartis en trois sites : Méroé, Musawwarat es-Sufra et Naqa. La partie funéraire de Méroé, à l’est de la route Khartoum-Port-Soudan, occupe à elle seule près de 675 hectares. Trois cimetières s’y répartissent selon un ordre social lisible. L’Ouest abrite plus de cinq cents tombes de princes et de notables. Le Sud en compte plus de deux cents, où l’on trouve deux traitements du corps, l’un sur un lit de bois sans momification, l’autre en sarcophage de bois orné d’un filet de perles. Le Nord est réservé aux souverains : quarante-quatre pyramides, dont toutes sauf six marquent la tombe d’un monarque régnant.

Ce chiffre de quarante-quatre est celui de l’évaluation de l’ICOMOS. Janice Yellin en compte quarante et une pour les seules pyramides royales. Une dépêche de l’AFP parle de cent quarante pyramides pour l’ensemble du site. Aucun de ces comptes n’est faux : ils ne comptent pas la même chose. Beaucoup de superstructures sont arasées au niveau des fondations, et décider qu’un massif de grès de deux assises est une pyramide plutôt qu’un mastaba relève du jugement de fouilleur. Un lecteur qui trouve trois nombres dans trois ouvrages tient là l’explication.

L’ICOMOS, en mars 2011, avait d’ailleurs recommandé de différer l’examen du dossier : analyse comparative jugée insuffisante, port de Wad ben Naqa laissé hors des limites, absence d’inventaire d’ensemble. Le Comité du patrimoine mondial a inscrit le bien trois mois plus tard.

Un noyau de blocaille et un chadouf planté au milieu

Regardons la construction de près. Les pyramides les plus anciennes sont des tas de blocaille de grès enfermés dans un manteau d’une ou deux assises de blocs taillés. Quand les moyens de l’État se sont resserrés, le manteau des dernières a été monté en briques rouges, ou en moellons assisés, puis enduit de mortier de chaux et peint pour que la différence de matériau ne se voie pas. Le grès vient de carrières toutes proches : Brigitte Cech en a recensé quatre-vingt-douze, réparties en cinq secteurs, jusque dans des galeries souterraines soutenues par des piliers.

Le chantier expliquerait la silhouette. Friedrich Hinkel, architecte du service des antiquités soudanais puis maître d’œuvre des restaurations de Begrawiya à partir de 1975, a soutenu que les Koushites montaient leurs pyramides autour d’un chadouf planté au centre du carré. Un levier à contrepoids commande un rayon de travail limité ; on bâtit donc étroit et haut plutôt que large. La démonstration n’est pas restée théorique : Hinkel a remonté la pyramide Beg. N 19 en employant l’engin lui-même.

Deux détails matériels valent d’être retenus. Sur le mur d’une chapelle de la nécropole nord, celle de la pyramide Beg. N 8, un plan de pyramide est gravé avec ses mesures, tracé par quelqu’un qui préparait le travail. Et le sommet des édifices n’était pas une pointe : il était tronqué et coiffé d’un couronnement, dont la base circulaire porte deux trous, probablement pour y ficher un disque solaire de bronze. Aucun disque n’a été retrouvé en place. On tient le logement, pas la pièce.

Enfin, l’essentiel n’est pas dans la maçonnerie. Le mort repose sous la pyramide, dans deux ou trois chambres creusées dans le rocher, atteintes par un escalier voûté qui descend depuis l’est. La pyramide est une marque au-dessus d’un vide, et les rois y bâtissaient de leur vivant.

La chronologie de Reisner, et le cercle qu’elle décrit

George Reisner fouille les trois cimetières entre 1921 et 1923 pour l’université Harvard et le Museum of Fine Arts de Boston. En 1923, il publie une séquence chronologique des souverains méroïtiques dans le Journal of Egyptian Archaeology. Sa méthode : les emplacements les plus désirables, les sommets de collines plutôt que les ravines, ont dû être pris les premiers, les sépultures progressant ensuite d’ouest en est. À cette hypothèse topographique il ajoute une typologie des superstructures et la datation des objets trouvés dans les chambres.

Dows Dunham a repris et complété le corpus en 1957. Le cadre de Reisner, lui, tient toujours, et c’est précisément le problème que Yellin a nommé : les rois sont datés par les pyramides, et les pyramides sont attribuées aux rois. Le raisonnement se referme sur lui-même. Pour le groupe des souverains contemporains du conflit avec Rome, deux propriétaires seulement sont assurés, la reine Amanishakhéto sous Beg. N 6 et la reine Nawidemak sous Bar. 6 au Gebel Barkal. Le lieu de sépulture d’Amanirenas, elle, se dispute entre deux pyramides, Bar. 4 et Beg. N 21.

Les textes n’aident qu’à moitié. L’écriture méroïtique, un système alphasyllabique de vingt-trois signes plus un séparateur de mots, a été déchiffrée par Francis Llewellyn Griffith entre 1907 et 1911. On lit donc les inscriptions au sens strict. On ne les traduit pas toutes, faute de vocabulaire, et Claude Rilly rappelle qu’aucune bilingue comparable à la pierre de Rosette n’a été trouvée, ni même n’a probablement existé, le royaume ne comptant pas deux élites lettrées. La paléographie sert alors de datation de secours : les formes des cursives changent avec le temps, et Rilly en a tiré une méthode de séquençage. Il a aussi émis un doute sur un point qu’on répète partout : rien n’assure que le mot lu « Aromeyose » sur la stèle de Hamadab désigne Rome, ce qui fragilise l’identification d’Amanirenas comme la reine qui affronta les légions.

Que la confrontation ait eu lieu, en revanche, ne fait pas de doute. Le préfet Petronius mène son expédition en 24 ou 25 avant notre ère, un traité est conclu à Samos vers 21 ou 20. Et à Méroé même, sous les marches d’un sanctuaire de la victoire, une tête de bronze d’Auguste haute de 46,2 centimètres avait été enfouie, face contre terre, pour que chaque visiteur la piétine. John Garstang l’a exhumée en décembre 1910. Elle est aujourd’hui au British Museum sous le numéro 1911,0901,1.

Ferlini : cinq ou six pyramides, pas quarante

Le 10 août 1834, un médecin militaire de Bologne, Giuseppe Ferlini, quitte Khartoum pour Begrawiya avec un associé marchand, Antonio Stefani. Il démonte la pyramide Beg. N 6, la plus haute de la nécropole, et y trouve un lot de bijoux d’or et d’argent attribué à la reine Amanishakhéto, cent cinquante-cinq objets selon le décompte le plus récent. La pyramide n’est plus qu’une enceinte de pierres. Les bijoux, proposés en Europe, y sont d’abord tenus pour des faux ; c’est le passage de l’expédition prussienne de Richard Lepsius à Méroé, en 1844, qui établit leur authenticité. Berlin les achète à la fin de la même année, et un échange de pièces avec Munich en 1929 répartit l’ensemble entre les deux villes, où il se trouve encore.

On lit partout que Ferlini a fait sauter quarante pyramides. Le chiffre ne vient d’aucun rapport. La seule source directe est le récit de Ferlini lui-même, et il y décrit le démontage pierre à pierre de cinq, peut-être six pyramides : quatre petites, celle d’Amanishakhéto, et une autre commencée pendant les travaux. Cela suffit largement à ruiner la nécropole, puisqu’il travaillait par le sommet. Mais l’inflation du nombre est un artefact de vulgarisation, pas un fait établi, et l’ICOMOS s’en tient prudemment à « plusieurs pyramides ».

Une inconnue subsiste sur l’endroit exact de la trouvaille. Le musée de Berlin situe le trésor dans une petite chambre dissimulée en partie haute de la pyramide. Aucun archéologue n’a pu le vérifier : le témoin unique est celui qui a détruit le contexte.

Le fer de Méroé, dégonflé puis redaté

Les monticules de scories qui bordent la ville sont visibles de loin, et ils ont fait la réputation du site. Signalés dans le rapport de fouille de John Garstang en 1911, ils inspirent l’année suivante à son collaborateur Archibald Sayce une formule qui a fait carrière : Méroé aurait été le « Birmingham de l’Afrique antique ». Trois générations d’historiens en ont tiré l’idée que la métallurgie koushite avait alimenté l’Égypte, voire diffusé le fer dans toute l’Afrique subsaharienne.

Le dossier a été repris à partir de 2012. Plus de trente amas de scories ont été cartographiés en surface, sept ont fait l’objet de fouilles systématiques. Jane Humphris et Thomas Scheibner ont publié en 2017 quatre-vingt-dix-sept datations au carbone 14 : une production significative dès le VIIᵉ ou le VIᵉ siècle avant notre ère, poursuivie pendant plus de mille ans. Le dossier d’inscription à l’UNESCO, rédigé quelques années plus tôt, donnait encore une fourchette de 514 à 210 avant notre ère. L’écart mesure ce que quatre saisons de terrain peuvent déplacer.

Le récit de la déforestation, lui, a été mis à l’épreuve pour la première fois. On répétait que les fours avaient dévoré les acacias et provoqué l’effondrement du royaume. Aucune étude anthracologique n’avait jamais testé l’affirmation. L’analyse des charbons de six amas montre une sélection extrême d’une seule essence, l’acacia du Nil, sur toute la durée connue de la production. Une exploitation intense et ciblée est démontrée. Le lien de cause à effet avec la chute du royaume ne l’est pas.

Ce qui a fini le royaume, et ce qu’on ne prouve pas

Le manuel dit : Méroé détruite par Aksoum vers 350. Une stèle en guèze, laissée sur le site par un souverain aksoumite qui ne se nomme pas, sert de pièce à conviction. George Hatke a montré que la thèse mérite d’être sérieusement rediscutée. La campagne du roi Ousanas semble bien avoir atteint Méroé ; celle d’Ezana, datable de 360 par les formules christologiques de sa version grecque, visait d’abord les Noba, à la frontière occidentale d’Aksoum. Dans aucun des deux cas les Aksoumites n’ont tenu la Nubie longtemps. D’autres avancent que le royaume a survécu quelques décennies comme vassal.

La séquence archéologique complique encore les choses, puisqu’elle montre un affaiblissement engagé vers 300, avant les campagnes. Une étude parue dans Antiquity en 2023 a mesuré le carbone et l’oxygène de soixante-quatre échantillons d’émail dentaire, prélevés sur cinquante-six individus de treize nécropoles. Iwona Kozieradzka-Ogunmakin et Arkadiusz Sołtysiak y lisent une hausse des valeurs de l’oxygène 18 à la fin de l’époque méroïtique et après, associée à un basculement du blé et de l’orge vers le sorgho et le mil. Traduit : moins de pluie, et une agriculture qui s’adapte. Les auteurs écrivent que le climat a pu servir de catalyseur. Ils ne disent pas qu’il a tué le royaume, et la distinction est le cœur du dossier.

Reste ce que personne ne conteste. La dernière inscription royale, le dernier enterrement sous pyramide, le moment où le méroïtique cesse d’être écrit : ces trois dates ne coïncident pas, et aucune n’est fixée à la décennie près.

Pour aller plus loin

Le dossier croise le royaume de Napata et le Gebel Barkal, où les mêmes souverains se faisaient enterrer avant et parfois après le transfert de la capitale, la XXVᵉ dynastie égyptienne des pharaons koushites, dont Taharqa reste la figure la plus connue, et l’écriture méroïtique, seul système graphique inventé dans l’Antiquité au sud de l’Égypte.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Tête en bronze d’Auguste, h. 46,2 cm, enfouie sous les marches d’un sanctuaire de la victoire à Méroé, fouilles de John Garstang, décembre 1910 British Museum, Londres, 1911,0901,1
  2. Bijoux de la reine Amanishakhéto, or et verre fondu, pyramide Beg. N 6, trouvés par Giuseppe Ferlini en 1834 Ägyptisches Museum, Berlin, inv. 22874-22875 et 22877
  3. Stèle méroïtique de Hamadab, dite stèle d’Akinidad, REM 1003 British Museum, Londres, EA 1650
  4. Stèle du roi Teriteqas, temple M 600 de Méroé publiée dans Garstang, Sayce et Griffith, *Meroë : The City of the Ethiopians*, 1911, pl. XIX
  5. Pyramide Beg. N 6, sépulture de la reine Amanishakhéto, nécropole nord Begrawiya, État du Nil, Soudan
  6. Plan de pyramide gravé sur le mur de la chapelle de la pyramide Beg. N 8, nécropole nord Begrawiya, État du Nil, Soudan

Bibliographie

  1. Michel Baud (dir.), *Méroé, un empire sur le Nil*, catalogue de l’exposition du musée du Louvre, 26 mars-6 novembre 2010, Paris, 2010 Officina Libraria
  2. Olivier Cabon (dir.), *Histoire et civilisation du Soudan. De la préhistoire à nos jours*, Paris-Khartoum, 2017 Africae
  3. Claude Rilly, *Le méroïtique et sa famille linguistique*, Afrique et Langage 14, Louvain, 2010, 401 p. Peeters
  4. Claude Rilly, *La langue du royaume de Méroé*, Bibliothèque de l’École pratique des hautes études 344, Paris, 2007 Honoré Champion
  5. Friedrich W. Hinkel, « The Royal Pyramids of Meroe. Architecture, Construction and Reconstruction of a Sacred Landscape », *Sudan & Nubia* 4, 2000, p. 11-26 Sudan Archaeological Research Society
  6. George A. Reisner, « The Meroitic Kingdom of Ethiopia : A Chronological Outline », *Journal of Egyptian Archaeology* 9, 1923, p. 34-77 et 154-160 Egypt Exploration Society
  7. Dows Dunham, *The Royal Cemeteries of Kush IV. Royal Tombs at Meroe and Barkal*, Boston, 1957 Museum of Fine Arts, Boston
  8. Janice W. Yellin, « Meroitic royal chronology : the conflict with Rome and its aftermath », *Sudan & Nubia* 19, 2015, p. 2-15 Sudan Archaeological Research Society
  9. Janice W. Yellin, « The Chronology and Attribution of Royal Pyramids at Meroe and Gebel Barkal : BEG N 8, BEG N 12, BAR 5 and BAR 2 », *Journal of Ancient Egyptian Interconnections* 16, 2014, p. 76-88 University of Arizona
  10. Francis Llewellyn Griffith, *The Meroitic Inscriptions of Shablûl and Karanòg*, Eckley B. Coxe Jr. Expedition to Nubia VI, Philadelphie, 1911 University of Pennsylvania
  11. John Garstang, Archibald H. Sayce et Francis Ll. Griffith, *Meroë : The City of the Ethiopians*, Oxford, 1911 Clarendon Press
  12. Jane Humphris et Thomas Scheibner, « A New Radiocarbon Chronology for Ancient Iron Production in the Meroe Region of Sudan », *African Archaeological Review* 34, 2017, p. 377-413, DOI 10,1007/s10437-017-9267-x Springer
  13. Brigitte Cech, *The Quarries of Meroe, Sudan*, UCL Qatar Series in Archaeology and Cultural Heritage, Doha, 2018, DOI 10,5339/uclq.2018,9789927118883 Hamad bin Khalifa University Press
  14. Iwona Kozieradzka-Ogunmakin et Arkadiusz Sołtysiak, « Isotopic evidence of an environmental shift at the fall of the Kushite kingdom of Meroë, Sudan », *Antiquity* 97 (396), 2023, p. 1501-1515, DOI 10,15184/aqy.2023 162 Cambridge University Press
  15. George Hatke, *Aksum and Nubia. Warfare, Commerce, and Political Fictions in Ancient Northeast Africa*, New York, 2013 New York University Press
  16. Abdelrhman Fahmy, Salvador Domínguez-Bella, Javier Martínez-López et Eduardo Molina-Piernas, « Sand dune movement and flooding risk analysis for the pyramids of Meroe, Al Bagrawiya archaeological site, Sudan », *Heritage Science* 11, 2023, art. 136, DOI 10,1186/s40494-023-00986-5 Springer Nature
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