𐤀

Les Garamantes, maîtres oubliés du Sahara antique

Afriques anciennesDécouvertes archéologiques21 juillet 202612 sources vérifiées
Sladen, Douglas · CC BY-SA 2.5 (Wikimedia Commons)

Vers 430 avant notre ère, Hérodote consigne au livre IV des Histoires (IV, 183) une rumeur venue du fond du désert : un peuple nommé les Garamantes chasserait des « Éthiopiens troglodytes » à bord de chars attelés de quatre chevaux. L’image a longtemps résumé tout ce qu’on savait d’eux, des cavaliers insaisissables lancés sur les pistes du Sahara. Depuis une trentaine d’années, l’archéologie raconte une histoire très différente. Celle d’un véritable État saharien, avec une capitale, des villes, des canaux d’irrigation et des relations commerciales suivies avec Carthage puis avec Rome.

Un royaume au cœur du Fezzan

Le pays garamante correspond au Fezzan, dans le sud-ouest de la Libye actuelle, à un millier de kilomètres de la Méditerranée. Un environnement hyperaride, mais pas uniforme : trois longues dépressions orientées est-ouest, dont le Wadi al-Ajal, concentrent les oasis et les points d’eau. C’est là que se développe, à partir du début du premier millénaire avant notre ère, une société sédentaire dont le premier grand site connu est Zinkekra, un village fortifié perché sur un éperon rocheux, occupé dès 1000 avant notre ère environ.

Vers les derniers siècles avant notre ère, le centre du pouvoir descend dans la plaine. Garama, l’actuelle Jarma (ou Germa), devient la capitale. Pline l’Ancien la qualifie de « très célèbre capitale des Garamantes » dans son Histoire naturelle (V, 36), au détour du récit d’une expédition romaine. Les fouilles conduites par David Mattingly et le Fazzan Project (université de Leicester, campagnes 1997-2001, prolongeant les travaux de Charles Daniels dans les années 1960) y ont dégagé des bâtiments en brique crue et en pierre, dont certains adoptent des techniques méditerranéennes, ainsi qu’une culture matérielle étonnamment cosmopolite : amphores à vin italiennes, verrerie romaine, céramique sigillée, cette vaisselle fine à vernis rouge produite en Gaule et en Italie. Le tout à plusieurs semaines de caravane de la côte.

Les foggaras, ou comment voler l’eau au sous-sol

Le vrai secret des Garamantes est hydraulique. Faire vivre des dizaines de milliers de personnes dans un désert où il ne pleut pratiquement jamais suppose de capter l’eau autrement. Leur solution : la foggara, une galerie drainante souterraine, légèrement inclinée, qui va chercher la nappe phréatique au pied des escarpements et la conduit par gravité jusqu’aux jardins, sans pompage. Le principe est apparenté au qanat iranien, et la question d’une transmission depuis l’Orient ou d’une invention locale reste discutée.

Les prospections du Fazzan Project ont recensé plusieurs centaines de ces galeries dans le seul Wadi al-Ajal, représentant au total plusieurs centaines de kilomètres de creusement, avec des puits d’aération alignés en chapelets à la surface, encore visibles sur les images satellitaires. Grâce à cette eau, les Garamantes cultivent le blé, l’orge, la vigne et surtout le palmier-dattier. Les restes botaniques retrouvés à Jarma attestent même la présence précoce de plantes venues d’ailleurs, dont le sorgho et le mil, céréales d’origine subsaharienne. Le Fezzan garamantique fonctionne comme une plaque tournante agricole entre deux mondes.

Détail qui change tout : l’eau ainsi captée est une eau fossile, accumulée dans le sous-sol lors des phases humides du Sahara, plusieurs millénaires auparavant. Elle ne se renouvelle pas. Les Garamantes vivent, sans le savoir, sur un capital qui s’épuise.

Rome frappe, puis commerce

Les relations avec Rome commencent par la guerre. Vers 20-19 avant notre ère, le proconsul Lucius Cornelius Balbus mène une expédition en profondeur dans le désert et atteint Garama ; Pline l’Ancien (Histoire naturelle, V, 35-36) énumère les villes garamantiques dont les noms furent portés lors de son triomphe à Rome, le 27 mars 19 avant notre ère, le seul jamais accordé à un homme né hors d’Italie. L’affaire ne règle rien. Tacite signale dans les Annales (IV, 23) que le roi des Garamantes reçoit le butin du rebelle Tacfarinas et s’associe à ses raids sous Tibère, un peuple déjà mentionné dans le récit de cette guerre depuis le livre III (III, 74), puis raconte dans les Histoires (IV, 50) qu’en 69 de notre ère ils interviennent dans le conflit entre les cités côtières d’Oea et de Leptis Magna, avant d’être repoussés par le légat Valerius Festus.

Après quoi, curieusement, les sources se taisent sur les hostilités, et l’archéologie prend le relais pour documenter autre chose : un commerce intense. Les tombes du Fezzan livrent des quantités remarquables d’objets romains, et Jarma a même conservé les traces d’un mausolée de type méditerranéen, le monument dit de Watwat, avec colonnes et corniche à la romaine en plein désert. Que donnaient les Garamantes en échange ? Le sel et le natron, sûrement. Les pierres semi-précieuses, dont l’amazonite venue du Tibesti et la cornaline, taillées en perles dans les ateliers de Jarma. Des animaux sauvages pour les jeux, peut-être. Et sans doute des esclaves, point sur lequel il faut s’arrêter.

Chasseurs d’esclaves ou paysans ingénieurs ? Le débat

L’historiographie a longtemps oscillé entre deux portraits. Le premier, hérité des sources gréco-romaines, fait des Garamantes des pillards du désert, vivant de razzias, image nourrie par le passage d’Hérodote sur la chasse aux « troglodytes ». Le second, porté par l’archéologie récente, insiste sur la société agricole, urbaine et organisée que révèlent les fouilles. David Mattingly, dans la synthèse The Archaeology of Fazzan (Society for Libyan Studies, quatre volumes parus entre 2003 et 2013), défend l’idée d’un véritable État saharien précoce, avec hiérarchie sociale, artisanat spécialisé et écriture : des inscriptions en caractères libyco-berbères, ancêtres du tifinagh touareg, ont été relevées sur les sites du Fezzan.

Les deux images ne s’excluent pas forcément. Creuser et entretenir des centaines de kilomètres de foggaras exige une main-d’œuvre énorme, et plusieurs chercheurs, Mattingly en tête, estiment que ce travail reposait en partie sur des captifs razziés plus au sud. Les Garamantes auraient ainsi été parmi les premiers organisateurs d’une traite transsaharienne, bien avant l’époque islamique. Le dossier documentaire reste toutefois mince : aucun texte garamantique déchiffré ne le confirme, et l’argument repose sur un raisonnement démographique. Où trouver, sinon, les bras nécessaires ? La question divise encore, et la prudence s’impose sur l’ampleur réelle du phénomène.

Autre point disputé : la population totale du royaume. Les estimations publiées par le Fazzan Project évoquent quelques dizaines de milliers d’habitants pour le Wadi al-Ajal à l’apogée, entre le Ier et le IVe siècle de notre ère. Un ordre de grandeur, rien de plus, fondé sur le recensement des sites et des surfaces irrigables.

Quand la nappe fossile ne suffit plus

À partir du IVe siècle de notre ère, les signes de contraction se multiplient : moins d’importations, sites abandonnés, foggaras qui cessent de fonctionner. L’explication la plus solidement argumentée tient en un mot, l’eau. Le niveau de la nappe fossile baisse à mesure qu’on la ponctionne ; il faudrait creuser toujours plus profond, pour un débit toujours moindre. S’y ajoutent probablement l’affaiblissement du marché romain après les crises du IIIe siècle et la recomposition des routes sahariennes avec l’essor du dromadaire, qui déplace les circuits. Le royaume ne disparaît pas d’un coup : Garama existe encore quand les armées arabes d’Uqba ibn Nafi atteignent le Fezzan au VIIe siècle, mais ce n’est plus qu’une bourgade d’oasis parmi d’autres. La suite appartient à l’histoire médiévale du commerce transsaharien, dont les Garamantes avaient, en un sens, tracé les pistes.

De cette longue histoire, le paysage garde une trace saisissante : le long du Wadi al-Ajal s’alignent des dizaines de milliers de tombes, dont de petites pyramides de brique crue, comme celles d’al-Hatiya près de Jarma, recensées par les prospections du Fazzan Project. Le petit musée de Germa conservait, avant les troubles qui ont frappé la Libye depuis 2011, des perles de cornaline, des verres romains et des stèles funéraires issus des fouilles. Leur état actuel, comme celui de bien des sites du Fezzan, reste difficile à vérifier. C’est peut-être aujourd’hui la question la plus urgente que pose ce royaume des sables.

Pour aller plus loin

Sur les descriptions antiques du monde libyen, on lira notre article consacré au livre IV des Histoires d’Hérodote et à sa géographie de l’Afrique. Le lecteur curieux des techniques hydrauliques pourra poursuivre avec les qanats de la Perse achéménide, et celui qui s’intéresse aux écritures avec le libyco-berbère et les origines du tifinagh.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Hérodote, Histoires, IV, 183 Perseus Digital Library
  2. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, V, 35-36 Loeb Classical Library
  3. Tacite, Annales, III, 74 et IV, 23 Édition Loeb / LacusCurtius
  4. Tacite, Histoires, IV, 50 Traduction Kenneth Wellesley, via Livius.org

Bibliographie

  1. David J. Mattingly (dir.), The Archaeology of Fazzan, Volume 4: Survey and Excavations at Old Jarma (Ancient Garama), Society for Libyan Studies / Department of Antiquities (Tripoli), 2013 Society for Libyan Studies
  2. Ruth Pelling, Garamantian agriculture: the plant remains from Jarma, Fazzan, Libyan Studies, vol. 39, 2008, p. 41 Libyan Studies, Cambridge University Press
  3. Andrew Wilson, Saharan trade in the Roman period: short-, medium- and long-distance trade networks, Azania: Archaeological Research in Africa, vol. 47, n° 4, 2012, p. 409 Azania, Taylor & Francis
À lire ensuite

Dans la même catégorie

Toute la catégorie