Carthage avant Hannibal : naissance d’un empire maritime phénicien
Bien avant les éléphants d’Hannibal, Carthage règne sur la Méditerranée occidentale. Retour sur six siècles de comptoirs, de traités et de navires.

Vers 270 de notre ère, un roi nommé Endubis fait frapper des pièces d’or à son effigie, avec des légendes en grec. Il ne règne ni à Rome, ni en Perse, ni dans une cité hellénistique. Il règne à Aksoum, sur les hauts plateaux du nord de l’Éthiopie actuelle, à plus de 2 000 mètres d’altitude. À cette date, seuls trois autres États au monde émettent une monnaie d’or : l’Empire romain, l’Empire perse, et l’Empire kouchan d’Asie centrale. Aksoum, quatrième de la liste, est le royaume africain que la plupart des manuels ignorent encore.
Au IIIe siècle, le prophète Mani, fondateur du manichéisme, dresse la liste des grandes puissances de son temps. Le passage nous est parvenu par les Kephalaia, recueil doctrinal manichéen conservé en copte : il y a quatre grands royaumes sur terre, celui de Babylone et de la Perse, celui des Romains, celui des Aksoumites, et celui des Chinois. Aksoum, l’une des quatre puissances mondiales aux yeux d’un observateur mésopotamien. On mesure mal aujourd’hui ce que cette mention représente.
Le royaume n’est pourtant pas sorti de nulle part. Dès le premier millénaire avant notre ère, la région du Tigré abrite une culture dite pré-aksoumite, marquée par des contacts avec l’Arabie du Sud : le site de Yeha, avec son grand temple de pierre de taille dédié au dieu Almaqah et daté d’environ 700 avant notre ère, en est le témoin le plus spectaculaire. Yeha fut probablement la capitale du royaume de Da’amat, entité pré-aksoumite. Aksoum proprement dit émerge autour du Ier siècle de notre ère. Le Périple de la mer Érythrée, guide de navigation grec rédigé au Ier siècle, mentionne déjà son souverain, un certain Zoscalès, versé dans les lettres grecques. Un roi africain lettré en grec, décrit par un marchand anonyme. Le décor est planté.
Toute la puissance aksoumite repose sur une géographie. Le royaume contrôle Adoulis, port situé sur la côte érythréenne actuelle, dans le golfe de Zula. La ville occupe une position stratégique sur la route maritime qui relie l’Égypte romaine, via la mer Rouge, aux côtes de l’Inde. Les navires qui descendent d’Alexandrie et de Bérénice y font escale avant de profiter des vents de mousson pour traverser l’océan Indien.
Que vend Aksoum ? De l’ivoire d’abord, en quantités considérables. Puis de l’or, des peaux, de la corne de rhinocéros, des écailles de tortue, des esclaves aussi, et des aromates. En échange arrivent tissus, verrerie, vin, huile d’olive, fer et objets manufacturés. Les fouilles d’Adoulis ont livré des amphores méditerranéennes, des céramiques importées et des vestiges d’églises. Le commerce n’était pas une abstraction : on le ramasse à la truelle.
La monnaie accompagne ce trafic. Pendant plus de trois siècles, d’Endubis au VIIe siècle, une vingtaine de rois frappent or, argent et bronze. Les pièces d’or, calées sur le poids des émissions romaines, portent des légendes grecques, langue du commerce international ; l’argent et le bronze, destinés à circuler localement, passent progressivement au guèze, la langue sémitique d’Éthiopie notée dans une écriture propre, devenue syllabaire vocalisé au IVe siècle. Deux monnaies, deux publics. Peu d’États anciens ont pensé leur numismatique avec cette clarté, et des pièces d’Aphilas et d’Ezana ont été retrouvées jusqu’en Inde.
À Aksoum même, les rois des IIIe et IVe siècles se font enterrer sous des monuments qui ne ressemblent à rien d’autre. Le champ de stèles compte plusieurs dizaines de monolithes, dont quelques-uns sculptés en forme de tours à étages, avec fausses portes, fausses fenêtres et fausses poutres imitant l’architecture locale en bois et pierre. La plus grande, aujourd’hui couchée et brisée, mesurait environ 33 mètres pour une masse estimée à 520 tonnes : vraisemblablement le plus grand monolithe que des hommes aient jamais tenté d’ériger, et il semble bien qu’il se soit effondré lors de sa mise en place, heurtant au passage le monument voisin de Nefas Mawcha. Sous les stèles, des tombes : les fouilles menées à Aksoum ont dégagé des chambres funéraires monumentales.
Ces pierres ont eu une seconde vie politique. En 1937, l’Italie fasciste démonte la stèle dite numéro 2, haute de 24 mètres, et l’installe à Rome, sur la place de Porta Capena, près du Circus Maximus, devant le ministère alors chargé des colonies. Il faudra attendre 2005 pour que l’obélisque, découpé en trois tronçons et transporté par avion-cargo, soit restitué à l’Éthiopie, puis réérigé en 2008 sur son site d’origine, inscrit depuis 1980 au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Vers 330-340, tout bascule dans les légendes monétaires. Sur les pièces du roi Ezana, le disque et le croissant, symboles des divinités pré-chrétiennes, disparaissent au profit de la croix. Aksoum devient ainsi l’un des tout premiers États officiellement chrétiens de l’histoire, à peu près en même temps que l’Arménie et avant que le christianisme ne devienne religion d’État à Rome.
Comment ? L’historien ecclésiastique Rufin d’Aquilée, écrivant vers 402, raconte l’histoire de Frumence, jeune chrétien de Tyr capturé sur la côte, devenu précepteur à la cour aksoumite, puis consacré évêque par Athanase d’Alexandrie. Rufin dit tenir le récit d’Aedesius, compagnon de Frumence. L’histoire a des allures de roman, mais elle trouve une confirmation extérieure inattendue : une lettre de l’empereur Constance II, conservée dans l’Apologie à Constance d’Athanase, adressée vers 356 aux souverains d’Aksoum, Ezana et son frère, réclame le renvoi de Frumence pour vérifier son orthodoxie, dans le contexte de la crise arienne. Frumence a donc bien existé, et sa consécration alexandrine explique un fait durable : jusqu’en 1959, le chef de l’Église éthiopienne sera un moine égyptien nommé par le patriarche copte.
Les inscriptions d’Ezana, gravées en guèze, en sabéen et en grec, montrent la transition sur le vif. Les premières le disent polythéiste ; la grande inscription relatant sa campagne contre les Noba, sur le Nil, mentionne sa conversion au christianisme. Conversion sincère, calcul diplomatique tourné vers Constantinople, ou les deux ? Le dossier ne permet pas de trancher, et les historiens restent prudents sur la chronologie fine du règne.
Au VIe siècle, Aksoum est assez fort pour faire de la géopolitique à l’échelle régionale. Vers 520-525, le roi Kaleb lance une expédition maritime contre le royaume de Himyar, au Yémen, dont le souverain juif avait persécuté les chrétiens de Najran. L’affaire, connue par des inscriptions sud-arabiques et par des sources chrétiennes, place Aksoum dans le grand jeu entre Byzance et la Perse sassanide. Le marchand devenu moine Cosmas Indicopleustès, qui visite Adoulis vers 518-525, copie sur place des inscriptions royales, précieuse documentation de première main insérée dans sa Topographie chrétienne.
Puis vient le déclin. Les Perses prennent le Yémen vers 570-575, l’expansion arabe du VIIe siècle détourne les routes commerciales de la mer Rouge, la frappe monétaire s’arrête, et le centre politique glisse vers l’intérieur des hauts plateaux. Les causes exactes, entre facteurs commerciaux, épuisement des sols et épisodes climatiques, font toujours débat. La tradition musulmane, elle, retient qu’un groupe de premiers musulmans de La Mecque trouva refuge auprès du roi d’Aksoum, le négus, en 615, lors de ce qu’on appelle la première hégire.
Aujourd’hui, dans l’église Sainte-Marie-de-Sion à Aksoum, les prêtres affirment garder l’Arche d’alliance, que nul ne peut voir. Les historiens n’y ont pas accès, et le mystère fait partie du lieu. Le visiteur, lui, peut au moins regarder les monnaies d’Endubis et d’Ezana conservées au British Museum : quelques grammes d’or où tient toute l’ambition d’un empire africain.
Le Périple de la mer Érythrée et le commerce romain avec l’Inde éclairent le contexte maritime dans lequel Aksoum a prospéré. On peut aussi prolonger la lecture avec le royaume de Koush et Méroé, autre puissance africaine de la vallée du Nil, ou avec l’histoire de l’écriture guèze et des alphabets sud-arabiques.
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