Les Éléments de théologie ont été jugés sévèrement par l’homme même qui en a donné l’édition de référence. E. R. Dodds publie le texte grec à Oxford en 1933, avec une traduction anglaise et un commentaire qu’il révise trente ans plus tard. À la page xxv de son introduction, il situe la faiblesse fondamentale du système dans une supposition, celle que la structure du cosmos reproduit exactement la structure de la logique grecque, et il ajoute qu’avec Proclus l’ontologie devient si visiblement l’ombre de la logique qu’elle offre « presque une reductio ad absurdum du rationalisme » (traduction de la rédaction, d’après la citation qu’en donne Eric Perl). Le livre ainsi jugé aligne 211 propositions, chacune suivie de sa démonstration, et la première tient en six mots grecs.
Diadoque à Athènes
Proclus naît à Constantinople en 412, dans une famille lycienne qui regagne bientôt Xanthos, au sud-ouest de l’actuelle Turquie. Destiné au droit comme son père, il étudie la rhétorique à Alexandrie, s’en détourne pour Aristote et les mathématiques, puis gagne Athènes en 430 ou 431, à dix-huit ans. Il y travaille deux ans avec Plutarque d’Athènes, puis six avec Syrianus, auquel il succède en 437 comme diadoque, c’est-à-dire « successeur » de Platon à la tête de l’école. Il garde la charge près de cinquante ans, jusqu’à sa mort en 485. Son élève Marinus, dans l’éloge intitulé Proclus ou Sur le bonheur, le montre écrivant quelque sept cents lignes par jour (§ 22) et contraint, à une date que rien ne permet de fixer, à un exil d’environ un an en Lydie (§ 15).
Le système se construit contre trois adversaires, qui ne pèsent pas le même poids. Plotin d’abord, que Proclus admire et dont il a commenté les Ennéades, mais dont il rejette, selon la notice que Carlos Steel lui consacre dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy, trois thèses précises, l’Un cause de lui-même, l’âme dont une part ne descendrait jamais dans le corps, et le mal identifié à la matière. Aristote ensuite, coupable à ses yeux d’avoir attribué à l’intellect ce que Platon réservait à l’Un, au ciel ce que Platon donnait au démiurge, et de s’être attardé aux explications physiques au-delà du nécessaire (Commentaire sur le Timée, I, 295, 20-27, éd. Diehl). Proclus n’a rien d’un partisan de l’accord entre les deux maîtres, que défendront après lui les commentateurs d’Alexandrie. Les chrétiens enfin, dans un empire où les rites païens ne se pratiquent plus que dans l’enceinte de l’école. Ses dix-huit arguments pour l’éternité du monde ne nous sont connus que parce que Jean Philopon les a recopiés pour les réfuter, dans un traité que John Dillon date de 529, l’année où Justinien fermait l’école d’Athènes ; le premier ne survit qu’en arabe, et Helen Lang et A. D. Macro ont réuni l’ensemble en 2001.
Marinus assure que le Commentaire sur le Timée était achevé quand son auteur avait vingt-sept ans (§ 13).
On ne saura sans doute jamais quelle part de ce système revient à Proclus plutôt qu’à Syrianus, le seul prédécesseur qu’il ne critique jamais et dont presque aucun cours sur Platon n’a survécu. Steel juge la séparation presque impossible. La chronologie n’aide pas davantage, puisque les Éléments de théologie, parfois tenus pour un écrit de jeunesse, portent la marque de la pensée la plus mûre, au point qu’on suppose des révisions successives. On écrira ici Proclus, forme française consacrée, plutôt que le Proclos qu’employait Jean Trouillard dans sa traduction des Éléments parue chez Aubier en 1965, parce que c’est sous ce nom que le lecteur trouvera l’auteur dans les catalogues de bibliothèque.
Une proposition de six mots
La forme est celle des géomètres, et Proclus connaît le modèle de près, puisqu’il a commenté le premier livre des Éléments d’Euclide. Chaque proposition énonce une thèse universelle, que suit une démonstration appuyée sur les propositions antérieures ou sur une réduction à l’absurde. Le volume collectif dirigé en 2021 par Gwenaëlle Aubry, Luc Brisson, Philippe Hoffmann et Laurent Lavaud souligne que cette forme a constitué la métaphysique néoplatonicienne en système et servi de principal relais vers les pensées byzantine, arabe et latine.
La première proposition, pan plêthos metechei pêi tou henos, se traduit par « toute multiplicité participe en quelque façon de l’un ». La preuve procède par l’absurde. Supposons une multiplicité qui ne participe en rien de l’unité. Ni le tout ne sera un, ni aucune de ses parties, chaque partie sera à son tour une multiplicité, et chacune des parties de cette partie aussi, sans fin, de sorte qu’on obtiendra une infinité d’infinis ; or rien ne peut être composé de ce qui n’est rien du tout. Un tas de pierres rend l’argument sensible, à condition de le prendre au sérieux. On dit « un » tas, et chaque pierre est une pierre, et si l’on retire au tas toute espèce d’unité, celle du tas comme celle de chaque pierre, il ne reste plus rien à compter, pas même des morceaux, puisque chaque morceau serait lui-même un nouvel émiettement qu’aucune limite n’arrête. Pour qu’il y ait du multiple, il faut qu’il y ait des uns.
Les propositions suivantes en tirent les conséquences. Ce qui participe de l’un est à la fois un et non-un (prop. 2), toute multiplicité vient après l’Un (prop. 5), toute cause productrice est supérieure à ce qu’elle produit (prop. 7), et le Bien est identique à l’Un (prop. 13). De l’observation la plus banale, qu’il y a plusieurs choses et que chacune est une chose, Proclus conclut à un principe qui n’est qu’un, sans aucune multiplicité, et qui pour cette raison ne peut être aucune des choses qu’il unifie.
Demeurer, procéder, revenir
La proposition 35 donne au système sa loi de mouvement. Tout effet, écrit Proclus, demeure dans sa cause, procède d’elle et revient vers elle (traduction de la rédaction d’après l’anglais de Dodds). Les trois termes grecs, monê, proodos et epistrophê, désignent la permanence, la sortie et le retour, et la démonstration les rend inséparables en essayant tour à tour de les disjoindre. Un effet qui demeurerait sans procéder ne se distinguerait pas de sa cause, il lui serait identique, puisque toute distinction suppose une procession. S’il procédait sans demeurer ni revenir, il n’aurait avec elle aucune liaison ni aucune sympathie, faute de toute communication. S’il revenait sans avoir procédé, on ne voit pas comment il pourrait se tourner vers un principe dont il n’a pas reçu l’être. La causalité dont parle Proclus désigne ainsi une dépendance sans antériorité dans le temps, où l’effet ressemble à sa cause et en diffère à la fois, et la proposition 65 en tire une conséquence que Steel suit sur un exemple. Toute réalité existe de trois façons, dans sa cause, en elle-même, et chez ce qui y participe. La vie existe comme Forme dans l’intellect divin, elle caractérise l’âme en propre, et elle se trouve dans le corps vivant par participation. La proposition 103 généralise le schéma en posant que tout est en tout, mais en chacun de manière appropriée (panta en pasin).
La difficulté la plus lourde tient à l’Un lui-même. Comment un principe sans aucune multiplicité peut-il être cause de toute multiplicité ? Proclus distingue l’imparticipé, qui n’appartient à rien, le participé, et ce qui participe (prop. 23-24). L’Un demeure imparticipé, et entre lui et les êtres s’intercalent des unités participées, les hénades. Chaque dieu, dit la proposition 114, est une hénade parfaite par elle-même, et chaque hénade de ce genre est un dieu ; la suivante les place au-delà de l’être, de la vie et de l’intellect. La proposition 123 précise qu’aucune réalité divine ne se laisse connaître en elle-même, mais seulement à partir de ce qui y participe, si bien que le Premier, imparticipable, est seul entièrement inconnu. Steel voit dans cette doctrine le moyen d’intégrer les dieux de la religion grecque à une métaphysique de l’Un, et rappelle que les spécialistes l’attribuent tantôt à Jamblique, tantôt à Syrianus.
L’argument d’ensemble se redit en trois phrases. Tout ce qui est multiple tient son unité d’un principe qui n’est qu’un et qui, pour rester un, ne se donne directement à rien. Ce principe se communique par degrés, chaque niveau ressemblant au précédent en moins parfait, de sorte que rien ne sort de sa cause sans y demeurer ni sans tendre à y revenir. Les dieux, les intellects et les âmes sont les étages de ce retour, jusqu’à l’âme humaine, dont la dernière proposition (prop. 211) affirme, contre Plotin, qu’elle descend tout entière dans le devenir sans laisser une part d’elle en haut.
On a pris l’habitude, depuis le XIXᵉ siècle et sous l’influence de Hegel, qui voyait en Proclus le point culminant de la philosophie néoplatonicienne, de faire des triades la signature du système. Steel rappelle que Dodds relevait déjà des sources antérieures, et que Plotin et Porphyre spéculaient sur la triade être, vie, intellect sans en faire des réalités distinctes.
L’héliotrope
Un court texte attribué à Proclus, Sur l’art hiératique, met cette structure sous les yeux. L’héliotrope, y lit-on, se meut avec le soleil, et qui pourrait entendre le battement de l’air pendant qu’il tourne percevrait dans ce bruit l’hymne qu’une plante peut adresser à son roi. Les propriétés rassemblées dans le soleil se retrouvent, divisées, chez les anges, les démons, les âmes, les animaux, les plantes et les pierres de sa chaîne (seira). Le grec n’est connu que par un manuscrit autographe de Marsile Ficin, conservé à la Bibliothèque Vallicelliana de Rome, et par sa copie florentine, et son éditrice de 2024, Eleni Pachoumi, y voit probablement l’extrait d’un ouvrage perdu, sans qu’aucune des œuvres proposées comme source puisse être démontrée.
N’importe qui peut se représenter une fleur qui suit le soleil, et la scène permet d’éprouver la proposition 35 sans vocabulaire technique. La plante demeure dans sa cause, puisque ce qu’elle a de solaire se trouvait d’abord, rassemblé, dans le soleil. La plante procède de sa cause, puisqu’elle n’a de solaire qu’une part et reste une plante. La plante revient vers sa cause, puisqu’elle se tourne vers ce dont elle vient. L’épreuve se refait sur tout couple que Proclus tiendrait pour une cause et son effet. Il suffit d’ôter l’un des trois moments et de chercher laquelle des trois absurdités de la démonstration on obtient, l’identité, la rupture ou le retour impossible.
Une phrase du même texte divise ses traducteurs, et la division touche le cœur du système. Pachoumi rend to hêliotropion hôi estin eulyton, toutôi kineitai par une plante qui se meut vers ce qui la fait s’ouvrir aisément ; dans la Bryn Mawr Classical Review de septembre 2026, Álvaro Fernández Fernández comprend que l’héliotrope est mû par celui auquel il cède. Dans la première version, la plante agit ; dans la seconde, le soleil la meut. Un lecteur des Éléments sera peut-être tenté par la seconde, puisque la proposition 56 veut que tout ce qu’une cause seconde produit soit produit davantage encore par la cause plus haute dont elle tient son pouvoir. La proposition 31 fait pourtant de l’effet le sujet du retour, puisque tout ce qui procède d’un autre par essence revient vers ce dont il procède, et rien dans ces quelques lignes, transmises par un seul témoin, ne permet de dire laquelle des deux faces le texte voulait éclairer.
« L’ombre de la logique »
L’objection de Dodds porte sur la méthode elle-même. Dans son introduction (p. xxv), il soutient que, chez Proclus, la cause n’est que le reflet du « parce que », et que l’appareil aristotélicien du genre, de l’espèce et de la différence se trouve transformé en une hiérarchie d’entités ou de forces conçues comme objectives. Plus loin, il reproche à Proclus de passer de l’analyse à l’hypostase (p. 247) et parle, à propos du néoplatonisme, d’un saut de la logique à l’ontologie (p. 195). Socrate rend l’objection tangible. Parce qu’on peut dire de lui qu’il est un être, un vivant et un homme, le système poserait l’Être, la Vie et l’Homme comme autant de principes réels et distincts, ce qui revient à prendre les étages d’une classification pour des étages du monde. Thomas d’Aquin lisait déjà les platoniciens de cette façon. Il est le premier à comprendre, après avoir reçu la traduction latine des Éléments que Guillaume de Moerbeke achève en 1268, que le Liber de causis, étudié dans les universités sous le nom d’Aristote, dérive de Proclus, et il l’écrit dans le prologue de son commentaire, rédigé vers 1271-1272 ; dans ce même commentaire (lectio 3), il traite les idées platoniciennes comme des universaux abstraits auxquels on aurait prêté une existence séparée.
Eric Perl a répondu en 2020, dans la revue Dionysius, en contestant la prémisse commune à Dodds et aux lecteurs thomistes, dont il constate que la plupart des discussions sur Proclus et Thomas d’Aquin ont adopté le point de vue. Selon lui, les monades de Proclus sont la condition pour que deux choses soient vraiment identiques sous un rapport, et non des concepts érigés en choses. La blancheur de cette feuille n’est pas celle de la feuille voisine ; si l’on dit avec vérité que les deux sont blanches, leur ressemblance doit reposer sur un terme unique, distinct de chacune, faute de quoi seule notre manière de ranger les choses les rendrait semblables, et la phrase ne dirait rien du monde. Perl compare ce terme à Socrate reflété dans plusieurs miroirs. On donne le même nom aux reflets et à l’homme, sans faire pour autant de Socrate un reflet de plus, privé de miroir. Il rappelle enfin que Proclus situe ces niveaux dans l’âme, qui, en rentrant en soi, contemple les yeux fermés le genre des dieux et les hénades (Théologie platonicienne, I, 3, éd. Saffrey et Westerink, p. 15-16).
La réponse de Perl est récente, et elle déplace la question vers ce qui rend vraie une phrase comme « ces deux feuilles sont blanches ». L’autre branche de l’alternative, Perl le dit lui-même, est le nominalisme, qui tient les ressemblances pour l’œuvre de notre classement et renonce à leur chercher un fondement dans les choses. Perl ne dit pas si sa réponse atteint aussi le reproche de méthode, celui d’un livre qui déduit ses dieux de l’enchaînement de ses propositions, et ce point reste ouvert.
Le lecteur peut refaire l’épreuve avec deux objets semblables posés devant lui.
Damascius ouvre son traité par une question
Une autre critique est venue de l’intérieur même de l’école. Damascius, dernier diadoque d’Athènes, commence son Traité des premiers principes par une aporie que Marilena Vlad juge dirigée contre le fondement de toute la pensée néoplatonicienne. Le principe unique de tout est-il au-delà de tout, ou bien fait-il partie du tout, comme « le sommet des êtres qui procèdent de lui » (trad. Joseph Combès, éd. Westerink, t. I, p. 1, 4-7) ? Le tout, explique-t-il, est ce à quoi absolument rien ne fait défaut ; un principe est principe de ses dérivés, coordonné à eux, et l’on appelle tout la pluralité dont il y a une coordination unique ; enfin, nous concevons aussi le principe, qui entre ainsi dans la totalité de ce que nous pouvons concevoir de quelque manière que ce soit (p. 1, 9 à 2, 6).
La cible est désignée. Dans la Théologie platonicienne (II, 3), Proclus démontre l’existence du premier principe par la nécessité d’une limite supérieure des êtres, et Vlad relève dans cette démonstration une équivoque, le premier des êtres et l’Un y étant identifiés sans distinction. Plotin avait écrit que si l’intellect est tout, l’Un est au-delà de tout (Ennéades, V, 4, 2) ; Damascius reprend la formule pour montrer qu’elle se défait dès qu’on la pense. Sara Rappe en concluait en 2000 que la proposition 75 des Éléments, selon laquelle une cause au sens propre transcende son effet, se trouvait rompue dès l’ouverture du traité. Vlad corrige cette lecture en 2012, et Damascius, selon elle, constate seulement que notre pensée met en relation la cause et ses effets alors même qu’elle les distingue.
La solution de Damascius consiste à placer, au-dessus de l’Un, un principe ineffable sans coordination avec rien de ce qui en dépend, et il garde alors la formule plotinienne d’un principe au-delà de tout en lui donnant ce sens d’incoordination radicale (t. I, p. 4, 14-15). La question qu’il laisse aux lecteurs des Éléments de théologie touche la proposition 35 elle-même, et il faudrait, pour la trancher, montrer qu’un principe sans aucune coordination avec ce qui vient de lui peut encore être ce dans quoi tout effet demeure, ce dont il procède et ce vers quoi il revient.
Pour aller plus loin
L’article consacré à Jamblique et à la théurgie reprend la thèse de l’âme descendue tout entière, que la dernière proposition des Éléments de théologie défend contre Plotin. La querelle des universaux prolonge au Moyen Âge la question que Dodds et Perl se disputent, et les cinq voies de Thomas d’Aquin, rédigées par un lecteur du Liber de causis, permettent de comparer deux manières de remonter des choses à leur cause première.
Pourquoi y a-t-il tant de choses dans le monde, alors que chacune d’elles est une seule chose ? La question paraît naïve. Un philosophe grec en a pourtant tiré une explication complète de tout ce qui existe. Il s’appelait Proclus et dirigeait l’école de Platon à Athènes, au Vᵉ siècle.
Un maître dans une école assiégée
Proclus voit le jour à Constantinople en 412. À dix-huit ans, il rejoint Athènes pour étudier Platon. Il prend ensuite la tête de l’école. Il la dirige près de cinquante ans et meurt en 485.
Son élève Marinus raconte une vie de travail acharné. Le maître aurait écrit environ sept cents lignes chaque jour. Il dut aussi quitter Athènes pendant à peu près un an, sans qu’on sache quand.
L’époque était difficile pour un païen. Les cultes des anciens dieux ne survivaient plus qu’entre les murs de l’école. Proclus écrivit contre les chrétiens des arguments en faveur d’un monde éternel. Il s’en prenait aussi à certaines idées d’Aristote.
Une part de son œuvre reste difficile à lui attribuer. Il doit beaucoup à son professeur Syrianus, qu’il ne critique jamais. Les cours de ce professeur sont presque tous perdus. Personne ne peut donc dire où s’arrête l’élève et où commence le maître.
Un livre bâti comme une géométrie
L’ouvrage le plus clair de Proclus ressemble à un manuel de mathématiques. Il aligne 211 affirmations. Chacune est prouvée à partir de celles qui la précèdent, comme un théorème.
La toute première tient en six mots grecs. Elle dit que toute multitude a part, d’une certaine façon, à l’unité. Proclus le prouve en imaginant le contraire.
Prenons un tas de pierres. Nous parlons d’un tas, et chaque pierre compte pour une pierre. Enlevons maintenant toute unité, au tas comme à chaque pierre. Il n’y a plus rien à compter, car chaque morceau se défait à son tour en miettes sans fin.
La conclusion vient d’elle-même. S’il existe du multiple, c’est qu’il existe aussi des unités. Proclus remonte alors jusqu’à un principe qu’il appelle l’Un. Ce principe n’est fait d’aucune partie, et pour cette raison il n’est aucune des choses qu’il rassemble.
Rester, sortir, revenir
Une loi gouverne tout le système. Chaque effet reste dans sa cause, sort d’elle, puis se retourne vers elle. Proclus montre qu’aucun des trois temps ne peut manquer.
Un effet qui ne sortirait jamais se confondrait avec sa cause. Un effet sorti sans attache ne garderait aucun lien avec elle. Et une chose ne peut se tourner vers ce qui ne l’a pas fait naître.
Un court texte attribué à Proclus donne une image de cette loi. Il décrit une plante qui suit le soleil, l’héliotrope. Selon lui, elle chante à sa façon un hymne au soleil en tournant. Ce qu’elle a de solaire vient de l’astre, elle reste pourtant une plante, et elle se tourne vers sa source.
Entre l’Un et les êtres, Proclus place les dieux. Il les nomme hénades, c’est-à-dire des unités divines. On ne les connaît qu’à travers ce qui dépend d’eux. Seul le premier principe échappe à toute connaissance, parce que rien ne le reçoit directement.
Le monde ou nos classements ?
L’éditeur moderne du livre, E. R. Dodds, lui a fait un reproche sévère. Selon lui, Proclus prend l’ordre de nos raisonnements pour l’ordre du monde. Socrate, disons-nous, existe, vit et appartient à l’espèce humaine. Proclus en ferait trois principes réels et séparés.
Un autre spécialiste, Eric Perl, a répondu en 2020. Deux feuilles blanches ne partagent pas la même blancheur. Si elles sont vraiment blanches toutes les deux, quelque chose doit fonder leur ressemblance. Sinon, nos mots ne diraient rien des choses elles-mêmes.
Le désaccord n’est pas tranché. Perl ne dit pas si sa réponse touche aussi le reproche de méthode. Celui-ci vise un livre qui tire ses dieux de l’enchaînement de ses propres preuves.
Plus tard, le dernier chef de la même école, Damascius, a posé une question plus gênante. Un principe de tout peut-il se tenir en dehors de tout ? Dès que nous le pensons, il entre dans ce que nous pensons. Damascius a donc placé au-dessus de l’Un un principe dont on ne peut rien dire. Personne n’a montré qu’un tel principe pourrait encore faire naître quoi que ce soit.
Le texte sur la plante qui suit le soleil ne survit que dans un manuscrit copié de la main de Marsile Ficin, conservé à Rome.
La version complète refait pas à pas la preuve de la première affirmation, et montre comment deux traducteurs lisent à l’inverse la phrase sur l’héliotrope.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Proclus, *Éléments de théologie* (*Stoicheiôsis theologikê*), texte grec, traduction anglaise et commentaire par E. R. Dodds, *Proclus. The Elements of Theology*, Oxford, 1933, 2ᵉ éd. 1963 ; propositions citées : 1, 2, 5 et 13 (texte grec d’après S.-A. Kiosoglou), 7, 23-24, 31, 35 (trad. Dodds d’après C. Steel), 56 et 103 (d’après E. D. Perl), 65, 75, 114-115, 123 et 211 ; traductions de la rédaction Clarendon Press
- Proclus, *The Elements of Theology*, trad. anglaise de Thomas Taylor, 1816 ; énoncés des propositions 1, 2, 5, 7, 13, 23-24, 31, 35, 56, 65, 75, 103, 114-115, 123 et 211, version sans les scolies consultée en ligne
- Proclos, *Éléments de théologie*, traduction, introduction et notes par Jean Trouillard, Paris, 1965, « Bibliothèque philosophique », 192 p. (forme « Proclos » du nom de l’auteur) Aubier, Éditions Montaigne
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Sources primaires (suite)
- Proclus, *Elementatio theologica translata a Guillelmo de Morbecca*, éd. H. Boese, Leuven, 1987 (traduction latine de Guillaume de Moerbeke, 1268), d’après C. Steel Leuven University Press
- Proclus, *Théologie platonicienne*, texte établi et traduit par H. D. Saffrey et L. G. Westerink, 6 vol., Paris, 1968-1997, « Collection des universités de France » ; I, 3, p. 15, 22-16, 16 (l’âme qui rentre en elle-même et contemple les yeux fermés le genre des dieux et les hénades), d’après E. D. Perl ; II, 3, p. 26-29 (le premier principe démontré comme limite supérieure des êtres), d’après M. Vlad Les Belles Lettres
- Proclus, *In Platonis Timaeum commentaria*, éd. E. Diehl, Leipzig, 1903-1906, I, 295, 20-27 (ce que Platon attribue à l’Un, Aristote l’attribue à l’intellect ; ce qu’il attribue au démiurge, Aristote l’attribue au ciel), d’après C. Steel Teubner
- Proclus, *In primum Euclidis Elementorum librum commentarii*, éd. G. Friedlein, Leipzig, 1873 ; nouvelle édition critique par C. Steel, *Commentaire sur le premier livre des Éléments d’Euclide*, Paris, 2026 Teubner ; Vrin
- Proclus, *Sur l’art hiératique selon les Grecs*, éd. J. Bidez, *Catalogue des manuscrits alchimiques grecs*, VI, Bruxelles, 1928, p. 148-151 ; éd. et trad. anglaise E. Pachoumi, *Proclus’ On the Hieratic Art According to the Greeks*, Leiden, 2024, « Studies in Platonism, Neoplatonism, and the Platonic Tradition » 33 (l’héliotrope, la chaîne du soleil ; ms. Rome, Vallicelliana F 20, fol. 138r-140v, autographe de Marsile Ficin, et sa copie Laurentianus plut. 10,32) Brill
- Proclus, *On the Eternity of the World (De aeternitate mundi)*, éd. et trad. H. S. Lang et A. D. Macro, Berkeley, 2001 (les dix-huit arguments transmis par Philopon, le premier conservé en arabe) University of California Press
- Jean Philopon, *De aeternitate mundi contra Proclum*, éd. H. Rabe, Leipzig, 1899 ; trad. anglaise partielle de M. Share, *Against Proclus’s « On the Eternity of the World 6-8 »*, Ithaca, 2005 Teubner ; Cornell University Press
- Marinus de Néapolis, *Proclus ou Sur le bonheur*, texte établi, traduit et annoté par H. D. Saffrey et A.-Ph. Segonds avec la collaboration de C. Luna, Paris, 2001, « Collection des universités de France », § 13 (le commentaire du *Timée* achevé à vingt-sept ans), § 15 (l’exil en Lydie) et § 22 (sept cents lignes par jour), d’après C. Steel Les Belles Lettres
- Damascius, *Traité des premiers principes*, I, *De l’ineffable et de l’un*, texte établi par L. G. Westerink, traduit par J. Combès, Paris, 1986, « Collection des universités de France » ; pagination Westerink, p. 1, 4-7 (l’aporie initiale, « le sommet des êtres qui procèdent de lui »), 1, 9 (le tout auquel rien ne fait défaut), 1, 16-2, 2 et 2, 3-4 (le principe coordonné à ses dérivés), 2, 5-6 (« nous concevons aussi le principe »), 4, 14-15 (le principe au-delà de tout et incoordonné), d’après M. Vlad Les Belles Lettres
- Plotin, *Ennéades*, V, 4 [7], 2, 39 (si l’intellect est tout, l’Un est au-delà de tout), d’après M. Vlad
- Thomas d’Aquin, *Super librum de causis expositio*, éd. H. D. Saffrey, Fribourg, 1954, prooemium, p. 3, l. 3-5 (la source proclienne du *Liber de causis*, commentaire écrit vers 1271-1272), d’après J.-L. Solère ; *lectio* 3 (les idées platoniciennes lues comme universaux subsistants), d’après E. D. Perl Société philosophique de Fribourg
- *Liber de causis*, adaptation arabe des *Éléments de théologie* composée au IXᵉ siècle, traduite en latin au XIIᵉ siècle et transmise sous le nom d’Aristote, d’après C. Steel
- G. W. F. Hegel, *Leçons sur l’histoire de la philosophie*, chapitre sur la philosophie alexandrine (Proclus, point culminant de la philosophie néoplatonicienne), cité d’après C. Steel
Bibliographie
- Carlos Steel, « Proclus », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 16 mars 2011, révision substantielle du 2 octobre 2026, sections 1,1 (vie, Marinus), 1,2 (œuvres, chronologie), 3 (Syrianus, critique de Plotin), 3,1 (proposition 35, imparticipé, hénades, triades et Hegel), 3,2 (proposition 65, exemple de la vie), 3,5 (*Commentaire sur le Timée*, I, 295) et 4 (Moerbeke, Thomas d’Aquin, *Liber de causis*) Stanford University
- E. R. Dodds, introduction et commentaire de *Proclus. The Elements of Theology*, 2ᵉ éd., Oxford, 1963, p. xxv (l’ontologie, ombre de la logique ; la cause, reflet du « parce que »), p. 195 (le saut de la logique à l’ontologie) et p. 247 (de l’analyse à l’hypostase), cités d’après E. D. Perl Clarendon Press
- Eric D. Perl, « Proclus’ Multi-Level Ontology : The Meaning of Monads vs. A Tale Told by Thomists », *Dionysius* 38, décembre 2020, p. 143-167 Dalhousie University
- Marilena Vlad, « Inéluctable totalité : Damascius et l’aporie du principe au-delà du tout », *Synthesis philosophica* 53 (1/2012), p. 141-157 *Synthesis philosophica*
- Sara Rappe, *Reading Neoplatonism : Non-Discursive Thinking in the Texts of Plotinus, Proclus, and Damascius*, Cambridge, 2000, chapitre « Damascius’ Ineffable Discourse », p. 206, cité d’après M. Vlad Cambridge University Press
- Jean-Luc Solère, « Thomas d’Aquin, l’étiologie proclusienne et la théorie du concours de Dieu à la causalité naturelle », dans D. Calma (éd.), *Reading Proclus and the Book of Causes*, vol. 3, *On Causes and the Noetic Triad*, Leiden-Boston, 2022, p. 303 sq., n. 2, DOI 10,1163/9789004501331_014 Brillhttps://doi.org/10.1163/9789004501331_014
- Gwenaëlle Aubry, Luc Brisson, Philippe Hoffmann et Laurent Lavaud (dir.), *Relire les Éléments de théologie de Proclus. Réceptions, interprétations antiques et modernes*, Paris, 2021 Hermann
- Sokratis-Athanasios Kiosoglou, « More geometrico in Proclus’ Elements of Theology (ET) : An offspring of Platonic Goodness ? », De Wulf-Mansion Centre for Ancient, Medieval and Renaissance Philosophy KU Leuven
- Álvaro Fernández Fernández, compte rendu de E. Pachoumi, *Proclus’ On the Hieratic Art According to the Greeks*, *Bryn Mawr Classical Review* 2026,09,20 (manuscrits, statut d’extrait, traduction de la phrase sur l’héliotrope) Bryn Mawr Classical Review
- John Dillon, compte rendu de Philopon, *Against Proclus’s « On the Eternity of the World 6-8 »*, trad. M. Share, *Bryn Mawr Classical Review* 2006,05,27 (datation de 529, fermeture de l’école d’Athènes) Bryn Mawr Classical Review
Sources en ligne
- « Proclus (Stanford Encyclopedia of Philosophy) » Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/entries/proclus/
- « Proclus’ Multi-Level Ontology : The Meaning of Monads vs. A Tale Told by Thomists » *Dionysius*, Dalhousie University Librarieshttps://ojs.library.dal.ca/dionysius/article/view/10772/9535
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