Le procès de Socrate : ce que disent vraiment les sources de 399
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.

Le testament de Platon occupe trois paragraphes chez Diogène Laërce. On y lit le domaine d’Iphistiadai avec ses quatre voisins nommés, celui d’Eirésidai acheté à Callimaque, trois mines d’argent, un vase d’argent pesant 165 drachmes, une coupe de 45, un anneau d’or et une boucle d’oreille pesant ensemble quatre drachmes et trois oboles, quatre serviteurs, l’affranchissement d’une femme appelée Artémis, et cette phrase : je ne dois rien à personne. Aucune ligne ne parle de l’Académie. Soixante ans plus tard, Théophraste léguera par testament le jardin du Lycée à des amis nommés un par un, et Épicure organisera de la même façon la survie de son Jardin.
L’Hékadémeia est un lieu-dit avant d’être une école : un bois entre le Céphise et la colline de Colone, que Tite-Live situe à mille pas romains de la porte du Dipylon, un peu moins de 1 500 mètres. Une loi attribuée à Solon, que Démosthène cite encore au IVᵉ siècle, y punissait de mort le vol d’un manteau ou d’une fiole, comme au Lycée et au Cynosarge. Hipparque, fils de Pisistrate, avait entouré l’endroit d’un mur si coûteux que « le muret d’Hipparque » est devenu un proverbe athénien pour les dépenses somptuaires.
En novembre 1966, une équipe de la compagnie d’électricité met au jour, en place, une borne de marbre gravée vers 500 avant notre ère : horos de l’Hékadémeia, IG I³ 1091. L’inscription regarde ceux qui arrivent d’Athènes. C’est la seule pierre du dossier qui porte le nom du lieu, et elle dit une chose : ici commence un domaine délimité.
Un parc public ne s’achète pas. John Lynch en 1972, puis John Glucker en 1978, ont établi qu’un citoyen ne pouvait résider ni dans un sanctuaire ni dans une aire de gymnase, et donc que Platon n’a jamais possédé l’Académie. Il a acquis à côté une maisonnette et un jardin, payés, selon Diogène Laërce, avec l’argent de sa rançon d’Égine que le donateur avait refusé de reprendre. Cicéron vient s’y promener en 79 avant notre ère, compte six stades depuis le Dipylon, trouve le lieu vide, et fait dire à Pison que les jardinets voisins lui mettent Platon sous les yeux. Pausanias résume la situation juridique en huit mots grecs : autrefois le bien d’un particulier, de mon temps un gymnase.
Le mot Académie apparaît deux fois dans le corpus platonicien. Dans le Lysis, Socrate marche de l’Académie au Lycée ; dans l’Axiochos, dialogue apocryphe, il est question de l’entraînement des éphèbes. Les deux fois, il désigne le gymnase. Sur son école, Platon n’a rien laissé. Le vocabulaire grec, lui, ne dit pas université : Diogène Laërce emploie hairesis, qui vaut choix de vie autant que lieu d’instruction, tandis que scholè signifie d’abord loisir. L’étiquette moderne est ancienne, elle aussi : un ouvrage français de 1882 s’intitule déjà Platon à l’Académie : fondation de la première école de philosophie en Grèce.
La gratuité, souvent avancée comme preuve d’une institution désintéressée, repose sur une pièce fragile. Elle vient d’une lettre où Denys reproche à Speusippe de lever un tribut sur ses auditeurs « alors que Platon dispensait de tout paiement ceux qui venaient à lui ». Les éditeurs tiennent cette lettre pour un faux. Le fait est probablement exact, sa source ne vaut rien.
Ce qu’on voit réellement se passer tient dans un fragment du comique Épicratès, conservé par Athénée. Pendant les Panathénées, au gymnase de l’Académie, Platon, Speusippe et Ménédème entourent des jeunes gens occupés à déterminer à quel genre appartient la courge. Un médecin sicilien de passage se moque bruyamment. Platon, sans se fâcher, leur demande de reprendre depuis le début. La scène est publique, et on peut y chahuter. Aristoxène, de son côté, ne rapporte qu’une conférence, sur le bien, dont l’auditoire s’en alla en entendant parler de nombres et de limite. Glucker en tire que l’activité de Platon et de ses proches ressemble davantage à un institut de recherche qu’à une école à cours réguliers : Aristote lui-même, qui y passa vingt ans, parle prudemment des « doctrines dites non écrites ».
Reste la formule gravée sur la porte. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre. » Henri-Dominique Saffrey a fait le compte des témoins en 1968 : le scholiaste d’Aelius Aristide, l’empereur Julien, Jean Philopon, Olympiodore, Elias, David, Tzetzès. Aucun avant le IVᵉ siècle de notre ère, sept siècles et demi après la mort de Platon, et la même tradition court sur le Péripatos d’Aristote comme sur le Jardin d’Épicure. L’inscription est une légende.
Faut-il pour autant dissoudre l’Académie dans le paysage ? Le camp adverse dispose d’arguments qui ne sont pas décoratifs.
Le premier est une élection. Speusippe, neveu de Platon, dirige l’école huit ans, puis, paralysé, fait revenir Xénocrate pour lui succéder. À sa mort, on vote quand même. Xénocrate l’emporte de peu sur Ménédème de Pyrrha et Héraclide du Pont, qui quittent aussitôt les lieux. Le témoignage le plus sûr sur cet épisode vient de l’Histoire de l’Académie de Philodème, non des Vies de Diogène Laërce. Un corps qui délibère, des candidats, un décompte, des perdants qui s’en vont : le fait est institutionnel, et il est daté de 339 ou 338.
Vient ensuite la durée. De Speusippe à Philon de Larissa, la liste des scholarques se tient sans rupture majeure sur deux siècles et demi, avec une période où deux hommes de Phocée, Téléclès et Évandre, dirigent ensemble. Puis un sanctuaire : Platon avait fait élever dans l’Académie un mouseion, où Speusippe plaça des statues des Charites. Puis une liste de disciples, dix-sept hommes et deux femmes chez Diogène Laërce, Lasthéneia de Mantinée et Axiothéa de Phlionte, dont Dicéarque précisait qu’elle portait des habits d’homme. Thémistios ajoute qu’Axiothéa était venue à Athènes après avoir lu la République. Le premier tome du Dictionnaire des philosophes antiques s’arrête sur sa notice.
L’envers du dossier tient en un titre. L’Académie a bien un épistate : Hypéride, en 324, accuse un certain Aristomaque, épistate de l’Académie, d’avoir emporté chez lui un objet pris à la palestre. Cet homme est un magistrat athénien chargé du gymnase public, pas le recteur d’un établissement.
Panagiotis Kastriotis sonde le secteur en 1908 sans résultat probant. En 1929, l’architecte Panagiotis Aristophron finance sur sa fortune personnelle une fouille systématique, avec Jean Travlos aux relevés ; la guerre puis la guerre civile l’interrompent. Phótios Stavropoulos reprend de 1955 à 1963. Depuis, rien que des sondages de sauvetage.
Deux bâtiments dominent le site. Le premier, dégagé dès 1929, est passé dans toute la littérature comme le gymnase de l’Académie : une cour rectangulaire de 44,4 sur 23,4 mètres, bordée de couloirs de 5,40 mètres où des bases carrées de 0,72 mètre se répètent tous les 2,75 mètres. Ada Caruso a démonté l’identification en 2013. La cour, ses deux bassins et ses fondations liées au mortier appartiennent à l’Antiquité tardive, IVᵉ ou Vᵉ siècle de notre ère, une époque où il n’existait plus de gymnase à Athènes. Le plan ne comporte ni exèdre, ni salle de bains.
Le second, à 220 mètres au nord-est, dort dans les publications sous le nom neutre de Tetragonos Peristylos : une cour carrée de 40 mètres de côté, cinq colonnes au nord, sept à l’ouest, une datation au IVᵉ siècle avant notre ère. Caruso propose d’y voir la palestre. Deux inscriptions l’appuient, une stèle de 1,27 sur 0,33 mètre dédiée à Hermès par Thébaios fils de Lysiadès, du dème d’Alopékè, et un décret pour Démétrios Poliorcète voté entre 307 et 304. Une soixantaine d’autres décrets sortis de cette fouille attendent d’être publiés.
L’inventaire de ce qu’on ignore est plus long. Six mètres d’alluvions du Céphise recouvrent le secteur, l’extraction commerciale d’argile en a détruit une partie à partir de 1952, et les rapports de fouille n’ont jamais paru intégralement. Aucun bâtiment ne peut être rattaché à Platon. En 1937, Aristophron annonçait dans une revue anglaise avoir découvert le lieu saint et l’avoir reconnu à chaque signe. Il avait trouvé des fondations.
En 88 avant notre ère, Philon de Larissa quitte Athènes pour Rome. Deux ans plus tard, Sylla assiège la ville. Plutarque décrit un chantier qui réclame chaque jour dix mille paires de mulets pour manœuvrer les machines, et le bois qui vient à manquer parce que les ouvrages s’effondrent ou brûlent sous les traits enflammés des assiégés. Sylla met alors la main sur les bois sacrés et ravage l’Académie, le plus boisé des faubourgs, puis le Lycée. La date retenue pour la fin de l’Académie, 86, est celle d’une coupe de bois d’œuvre.
Ce qui suit relève d’autre chose. Marc Aurèle dote Athènes de chaires impériales en 176 de notre ère, dont une de platonisme, mais leurs titulaires n’ont aucun lien avec le site abandonné. Une école néoplatonicienne renaît au IVᵉ siècle autour de Plutarque d’Athènes, puis de Syrianos, Proclus, Marinos, Isidore et Damascios : elle enseigne ailleurs, dans des maisons privées, probablement sur les pentes sud de l’Acropole.
Sur l’année 529, la seule mention antique directe est une phrase de la chronique de Jean Malalas. Alan Cameron identifiait en 1969 l’institution fermée par Justinien à l’Académie platonicienne ; Edward Watts a montré en 2004 que les dispositions impériales visent l’enseignement païen en général et qu’aucune autre source ancienne ne rapporte l’événement. Joëlle Beaucamp a rouvert le dossier de la date en 2002. Caruso ajoute l’explication la plus économique : si l’édit ne nomme aucune institution, c’est très probablement qu’il n’en existait pas. Les trois siècles de l’Académie vont de 387 à 86, non de Platon à Justinien.
Le dernier apport tient dans un rouleau carbonisé par le Vésuve. PHerc. 1691/1021 transmet l’Histoire de l’Académie de Philodème de Gadara, dans une version de travail, graphiquement médiocre et textuellement provisoire. Déroulé mécaniquement entre 1782 et 1795, il est aujourd’hui réparti en neuf cadres, dont le mieux étudié mesure 20,6 sur 36,9 centimètres. Depuis 2021, le projet GreekSchools, dirigé par Graziano Ranocchia à Pise avec le Conseil national de la recherche italien et la Bibliothèque nationale de Naples, y applique l’imagerie hyperspectrale dans le proche infrarouge, l’ultraviolet, l’imagerie thermique et la microscopie numérique.
Le gain se mesure : plus de mille mots, environ 30 % du texte, l’équivalent d’une dizaine de fragments moyens retrouvés. Kilian Fleischer, qui en a donné l’édition en 2023, y lit que Platon fut vendu comme esclave à Égine en 404 ou en 399, non en 387 comme on le croyait. Il y lit aussi une soirée : la fièvre, une joueuse de flûte thrace qui manque le rythme, le mourant qui se redresse pour la reprendre. Le récit dit comment l’Académie voulait se souvenir de son fondateur.
Et il y lit une ligne sur une tombe. Platon aurait été enseveli dans le jardin, près du mouseion, quand la tradition antérieure savait seulement qu’il reposait quelque part dans l’Académie. On demandait à ce papyrus comment fonctionnait une école. Il a répondu par l’emplacement d’une sépulture, et cette réponse tient à un seul verbe, etaphè, dont Fleischer écrit lui-même que la lecture n’est pas assurée.
Le dossier croise le procès de Socrate, dont l’exécution en 399 précède de douze ans l’installation de Platon dans le bois d’Akadémos, et le Lycée d’Aristote, fondé en 335 dans un autre gymnase public d’Athènes et abattu par les mêmes machines de siège. Il rejoint aussi la bibliothèque de la Villa des Papyrus d’Herculanum, d’où sortent les seuls fragments conservés d’une histoire ancienne des écoles philosophiques grecques.
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Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une, un jury d’environ cinq cents hommes, et un acte d’accusation qu’on ne lit que par deux intermédiaires.
ΩLe mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.
De Protagoras il reste une dizaine de lignes. Tout ce que nous savons des sophistes nous vient de l’homme qui a passé sa vie à les combattre.
⚖À Abdère, au Ve siècle avant notre ère, Démocrite affirme que tout est fait d’atomes et de vide. Retour sur une hypothèse qui a traversé les siècles.
Socrate n’a laissé aucune ligne. Platon, Xénophon, Aristophane : trois témoins, trois Socrate différents. Enquête sur la question socratique.
Derrière le théorème appris à l’école, un maître sans écrits, une communauté aux règles étranges et un interdit alimentaire qui intrigue encore les historiens.