« Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau. » Mme de Sévigné l’écrit à sa fille, Mme de Grignan, le mercredi 28 février 1680, six jours après le bûcher de la place de Grève. Paris attendait des noms, ceux des clientes de qualité que la devineresse avait reçues pendant des années, et Paris n’a rien obtenu. La marquise s’en console d’une pointe, la condamnée ayant selon elle « donné gentiment son âme au diable tout au beau milieu du feu ». Dans le choix de lettres que Firmin Didot imprime en 1846, ces lignes portent le numéro 220. Elles datent l’impatience de la ville à la fin de l’hiver 1680, quand l’affaire des poisons occupait la police depuis plus d’un an et que personne, hors de l’Arsenal, ne pouvait savoir quel nom les interrogatoires de l’été allaient faire entrer dans la procédure.
Rue Courtauvilain, fin 1678
Le premier volume de la série que la Bibliothèque de l’Arsenal conserve sous le titre « Affaire des poisons », le manuscrit 10338, s’ouvre sur l’année 1672 et sur l’inventaire des poudres et des liqueurs soupçonnées de poison trouvées sur Jean Hamelin, dit Lachaussée. Lachaussée appartient à une affaire antérieure. Le 31 juillet 1672, Jean-Baptiste Godin de Sainte-Croix est trouvé mort chez lui, de mort naturelle, et l’inventaire de ses biens livre des fioles et une cassette où sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, reconnaît par lettres avoir empoisonné son père en 1666 et ses deux frères en 1670, selon le récit qu’en donne le ministère de la Justice. Arrêtée en 1676 dans un couvent de Liège, jugée par le parlement de Paris, elle est décapitée le 17 juillet 1676, et son corps est brûlé. Dans les années qui suivent, on appelle à Paris « poudre de succession » l’arsenic vendu à qui voulait hâter un héritage.
À la fin de 1678, l’avocat Perrin, homme de peu de causes, dîne chez Mme Vigoureux, rue Courtauvilain. Parmi les convives, une diseuse de bonne aventure, Marie Bosse, lâche qu’il lui faudrait « encore trois empoisonnements » pour se retirer fortune faite. On rit. Perrin prend la phrase au sérieux et la rapporte à Desgrez, l’officier qui avait arrêté la Brinvilliers. Le récit est celui de Frantz Funck-Brentano dans Le Drame des poisons, consulté ici dans l’édition Hachette de 1913, livre dont une traduction anglaise paraît à Londres dès 1901. Le ministère de la Justice fait partir l’enquête d’ailleurs, d’un billet anonyme trouvé en septembre 1677 dans un confessionnal des jésuites de la rue Saint-Antoine, qui parlait d’un complot contre le roi et d’une « poudre blanche ». Les deux versions ne s’excluent pas. Marie Bosse est arrêtée le 4 janvier 1679, au lit avec ses deux fils, et un ordre du Conseil du 10 janvier confie l’enquête à Gabriel Nicolas de La Reynie, lieutenant général de police. Les interrogatoires mènent à Catherine Deshayes, femme d’Antoine Monvoisin, que tout le monde appelle la Voisin. Le 12 mars 1679, un officier l’arrête à la sortie de la messe, devant Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.
Moins d’un mois plus tard, des lettres patentes du 7 avril 1679 instituent une commission pour juger « une affaire de poisons ». Elle tient sa première séance le 10 avril au palais de l’Arsenal, près de la Bastille, sous la présidence de Louis Boucherat, avec une douzaine de magistrats du parlement de Paris, La Reynie et le conseiller d’État Louis Bazin de Bezons comme rapporteurs, Robert comme procureur général. On l’appelle chambre de l’Arsenal, du lieu où elle siège, et le public dit aussi chambre ardente ou chambre des poisons, rapporte Pierre Clément. Funck-Brentano explique le second nom par les tribunaux extraordinaires d’autrefois, qui jugeaient les grands crimes dans une salle tendue de noir et éclairée de torches. Dans la France de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, ces commissions d’exception retirent une affaire aux juges ordinaires pour la confier à des magistrats que le roi désigne.
La chemise de toile des condamnés
La Voisin exerçait dans la Villeneuve-sur-Gravois, où l’on venait la consulter à plusieurs. Ancienne sage-femme selon la notice que Lucie Niccoli a rédigée en 2024 pour L’Histoire par l’image, elle disait la bonne aventure, pratiquait des avortements et fournissait des poudres. Derrière la salle où elle recevait, les enquêteurs trouvent un réduit muni d’un four, et dans ce four de petits os humains calcinés. Funck-Brentano rapporte qu’elle aurait avoué, « dans un moment d’épanchement », avoir brûlé dans le four ou enterré dans son jardin les corps de plus de 2 500 enfants nés avant terme. Le chiffre ne repose que sur cet aveu, dont on ignore les conditions ; L’Histoire par l’image le reprend en 2024 sous la forme de 2 500 avortements, sans citer d’autre source. Son complice Adam Cœuret, dit Lesage, était un escamoteur qui trompait ses clients et ses associées par des tours de main ; on l’arrête une seconde fois le 17 mars 1679.
La Voisin est brûlée vive en place de Grève le 22 février 1680. Funck-Brentano date le supplice du 20, sans s’en expliquer, et l’on retient ici le 22, que donnent Jules Loiseleur, qui travaillait sur les documents de l’Arsenal publiés par Ravaisson, le ministère de la Justice et L’Histoire par l’image. Elle monte sur le bûcher dans la chemise de toile des condamnés. D’après le récit de son confesseur que cite Funck-Brentano, elle se disait chargée de tant de crimes qu’elle ne souhaitait pas que Dieu fît un miracle pour la tirer des flammes. Avant de se confesser, elle avait déclaré en termes généraux que des gens de toutes conditions étaient venus chez elle pour faire mourir beaucoup de monde. Elle n’a nommé personne de précis, et c’est ce silence que Mme de Sévigné trouve si décevant. Antoine Coypel a fixé ses traits pour le Mercure galant de février 1680, puis en a tiré une estampe plus élaborée que publie son oncle, Guillaume Chasteau, une eau-forte de 40,1 centimètres sur 28,3 que le château de Versailles conserve sous le numéro INV.GRAV.LP 31 bis.86,1. Le buste y est pris dans un ovale de feuillages où s’enroulent des serpents, entre les Parques, une Mort ailée et un démon cornu qui tient une torche, et la femme porte la robe et le bonnet blancs des condamnés. Le dessin du Mercure servait la réclame d’une comédie, La Devineresse, de Thomas Corneille et Jean Donneau de Visé, créée en 1679 et devenue l’un des plus grands succès de recettes du théâtre français de son siècle, selon son éditrice moderne, Julia Prest. La sorcière de la pièce, Mme Jobin, ne fait que des tours de charlatan, et c’est un homme travesti qui la jouait. Paris riait d’une fausse devineresse pendant que la vraie était en prison.
Des poudres passées sous le calice
Le 12 juillet 1680, la fille de la suppliciée, Marguerite Monvoisin, parle. Elle déclare que sa mère était appelée chaque fois que Mme de Montespan craignait de perdre la faveur du roi, et que des poudres pour l’amour, faites de cantharides, de poussière de taupe séchée et de sang de chauve-souris, étaient données à Louis XIV. Certaines passaient d’abord sous le calice pendant une messe. On lui demande pourquoi elle n’a pas parlé plus tôt, et elle répond qu’elle ne le pouvait pas sans perdre sa mère. Elle ajoute le plus grave. Le 5 mars 1679, une semaine avant son arrestation, la Voisin serait allée à Saint-Germain pour remettre au roi un placet, une requête écrite, imprégné de poison. Mlle des Œillets, femme de chambre de la favorite, aurait porté les messages et les poudres. Le 21 juillet, Louvois, secrétaire d’État de la guerre, écrit qu’il a lu la déclaration au roi.
D’autres voix suivent, et elles disent la même chose avec d’autres dates. L’abbé Guibourg décrit des messes dites sur le corps nu d’une femme couchée sur l’autel, l’une avec le sacrifice d’un enfant, dans la chapelle du château de Villebousin, près de Montlhéry, puis dans une masure de Saint-Denis et dans une maison de Paris où on le conduit les yeux bandés. Funck-Brentano les place toutes trois en 1673 ; la notice du Louvre-Lens, qui suit les déclarations de la fille Voisin, retient 1667, 1675 et 1676. Appliquée à la question le 30 septembre et le 1ᵉʳ octobre 1680, la Filastre, une autre devineresse, met à son tour en cause la favorite, puis rétracte avant de mourir ce qu’elle avait dit de Mlle de Fontanges, la jeune maîtresse du roi. Le roi suspend aussitôt les séances, le 1ᵉʳ octobre selon Funck-Brentano, le 30 septembre selon Loiseleur. L’enquête continue sans la chambre, et Lesage décrit à son tour ces messes le 16 novembre 1680, d’après Clément. Les séances ne reprennent qu’en mai 1681, à condition que rien de ce qui touche Mme de Montespan n’y soit jugé, et les interrogatoires qui la nomment sont désormais écrits sur des feuilles volantes, hors des registres, puis enfermés dans un coffret scellé que le roi garde, selon la notice du ministère de la Justice.
L’image d’une favorite nue sur un autel vient de là, de déclarations faites en 1680 par des accusés qui jouaient leur tête. Elle ne gagne un large public qu’avec l’édition des papiers de l’Arsenal par François Ravaisson, conservateur adjoint de la bibliothèque, dont le volume consacré aux années 1679 à 1681 paraît en 1873, puis avec les livres de Funck-Brentano, et elle circule depuis comme un fait.
Vingt-deux volumes à l’Arsenal
La Reynie meurt le 14 juin 1709, à quatre-vingt-quatre ans. En juillet, Louis XIV brûle lui-même les feuilles de son coffret, selon le ministère de la Justice, dans la cheminée de son cabinet, précise Funck-Brentano.
Le reste a survécu, et en quantité. La série « Affaire des poisons » de l’Arsenal compte vingt-deux volumes, cotés Ms-10338 à 10359, qui vont des saisies de 1672 aux documents de 1690, avec des dossiers d’accusés paraphés feuillet par feuillet, un volume de dossiers particuliers où figure Lesage, et deux volumes de notes prises au XVIIIᵉ siècle par Duval, secrétaire de la lieutenance de police. Pour l’année 1680, on compte trois volumes, dont le Ms-10348 pour les mois de mai à août, ceux des déclarations de la fille Voisin, sans que le catalogue en ligne détaille leur contenu document par document. De sa main, La Reynie avait aussi rédigé un résumé des principaux incidents et interrogatoires, que Pierre Clément consultait en 1864 à la Bibliothèque impériale sous la cote « S. F. 7 608 ». Ses notes, tenues au jour le jour et ordonnées en accolades, donnent la version de l’enquêteur. On ne saura pas si les feuilles brûlées contenaient davantage que ce que La Reynie en a résumé, ni si elles en différaient, puisque l’original a disparu et que le résumé ne peut plus être confronté à rien.
« Is fecit cui prodest »
La thèse de la culpabilité s’appuie sur des textes. Funck-Brentano la défend en relevant que plusieurs accusés détenus séparément, Lesage, Guibourg, la Filastre à la question, la fille Voisin, décrivent les mêmes cérémonies et les mêmes intermédiaires, et que La Reynie jugeait digne de foi le récit de Marguerite. Le roi lui-même a cru l’accusation pendant des mois, observe Clément. Funck-Brentano voit la favorite, une fois entrée dans le crime, « s’y enfoncer de plus en plus ».
En face, les arguments datent du procès lui-même. L’avocat Claude Duplessis, que consultait Colbert, faisait observer qu’une femme qui partageait la vie du roi n’avait nul besoin de la Voisin ou de la Trianon pour l’approcher, et que d’autres avaient pu se servir de son nom. Les accusés avaient tous intérêt à charger haut. Louvois, note Loiseleur, leur avait fait des promesses de grâce, et elles ont été tenues, la fille Voisin échappant au bûcher après avoir dénoncé la favorite. Mme de Montespan, jamais jugée, reste à la cour près de dix ans encore. Mlle de Fontanges meurt le 28 juin 1681, et l’ouverture de son corps, signée de six médecins et d’un chirurgien, conclut à une maladie naturelle. Dans ses Trois énigmes historiques, Loiseleur en tire une position médiane. Il juge probable que la favorite a conçu un projet contre sa rivale, au nom de la vieille maxime Is fecit cui prodest, celui-là l’a fait à qui le crime profite, et admet qu’elle n’a pu le mener à terme puisque la jeune femme est morte de maladie.
Lynn Wood Mollenauer, dans Strange Revelations, paru en 2006 aux presses de l’université d’État de Pennsylvanie, rappelle que l’enquête de La Reynie concluait elle-même que la favorite n’avait pas tenté d’empoisonner le roi, mais qu’elle avait usé de magie pour le retenir, avec des philtres dans sa nourriture et des rituels contre ses rivales. Son livre cherche à comprendre pourquoi les contemporains pouvaient croire des témoignages obtenus sous la contrainte, sans prétendre les vérifier. Jean-Christian Petitfils consacre le dernier chapitre de L’Affaire des poisons, réédité chez Perrin en 2010, à « l’énigme Montespan » et y reporte une partie des soupçons sur Mlle des Œillets, qui avait elle aussi connu la faveur du roi.
Deux accusations se mêlent dans ce débat, et il vaut mieux les séparer, comme le faisait déjà La Reynie. Les poudres pour l’amour et les messes ont plusieurs témoins, s’accordent avec tout ce que l’on sait du commerce de la Voisin, et ne demandaient à la favorite que de croire à ce que croyaient beaucoup de ses contemporains. La tentative d’empoisonner le roi ne repose que sur la parole d’accusés qui achetaient leur vie, et aucune preuve matérielle ne l’appuie.
Les feuilles du coffret auraient peut-être tranché. Le roi les a brûlées.
Louvois fait river les anneaux
Les chiffres de la chambre ne s’accordent pas, et la divergence tient d’abord à ce que chacun compte. Funck-Brentano donne 442 accusés, 367 décrets de prise de corps, 36 condamnations à mort, cinq aux galères et vingt-trois bannissements. Le ministère de la Justice reprend les 442 accusés et les 367 arrestations ordonnées, précise que 218 ont été maintenues, et compte 34 exécutions. L’Encyclopædia Britannica parle de 210 séances et de 319 mandats d’arrêt, avec 36 condamnés à mort. Pierre Clément annonçait 246 personnes impliquées, comptait plus loin 226 accusés traduits devant la chambre, et listait 36 condamnés à mort et exécutés, parmi lesquels la Voisin, la Filastre, plusieurs prêtres, une Mme de Carada et Jean Maillard, auditeur des comptes. Entre 34 et 36, l’écart vient probablement de condamnés morts avant le supplice ou graciés, hypothèse qu’aucune des sources consultées ne permet de vérifier. Les grands noms s’en tirent. La comtesse de Soissons et la duchesse de Bouillon figurent parmi les clientes nommées, le maréchal de Luxembourg passe quatorze mois à la Bastille sur une accusation fausse, et la plupart des courtisans sont mis hors de cause faute de preuve, les plus compromis étant priés de s’éloigner. Le ministère de la Justice y voit la main de Louvois contre les amis de Colbert.
Le 21 juillet 1682, une lettre de cachet adressée au chancelier Boucherat et rédigée par La Reynie ferme la chambre, au motif que les principaux coupables ont été punis. Il demeure alors à la Bastille et à Vincennes, selon Funck-Brentano, cent quarante-sept prisonniers, presque tous accusés de poison ou de crimes voisins, dont plusieurs avaient nommé la favorite. Le roi les disperse par lettres de cachet, sans jugement et pour la vie. Les plus importants, Guibourg et Lesage, partent pour la citadelle de Besançon, quatorze femmes pour Saint-André-de-Salins, plusieurs devineresses pour Belle-Isle-en-Mer, parmi lesquelles la fille Voisin, la Chappelain et Guesdon pour Villefranche. Louvois ordonne qu’on les enchaîne au mur, un anneau scellé dans la pierre, l’autre rivé au corps. Guibourg meurt à Besançon trois ans après son arrivée, Guesdon à Villefranche en 1717, la Chappelain le 4 juin 1724, une quarantaine d’années après son arrestation. La liste dressée par La Reynie, que cite Clément, compte quatre-vingts accusés bannis ou détenus par ordre du roi sans avoir été jugés.
Le même été, un édit donné à Versailles en juillet 1682 « pour la punition des empoisonneurs, devins et autres » fait passer l’affaire dans le droit commun. L’article IV punit de mort quiconque aura usé de poison, que la victime en soit morte ou non. L’article VII limite la vente de l’arsenic, du réalgar, de l’orpiment et du sublimé aux marchands des villes, oblige ceux des villages à remettre leur stock aux communautés voisines, et impose à chaque vendeur un registre où figurent le nom, la qualité et la demeure de l’acheteur avec la quantité livrée, écrits par le marchand lui-même quand l’acheteur ne sait pas le faire, l’inconnu devant présenter un certificat signé du juge du lieu, ou d’un notaire et de deux témoins, ou de son curé et de deux des principaux habitants, à peine de trois mille livres d’amende.
Pour aller plus loin
L’affaire de la marquise de Brinvilliers, jugée en 1676, fournit à La Reynie et à Desgrez leurs premières méthodes contre les empoisonneurs. L’histoire de la lieutenance générale de police de Paris et celle des lettres de cachet expliquent comment des accusés jamais jugés ont pu finir leur vie enchaînés dans des citadelles. Le recul des procès de sorcellerie en France, que l’édit de 1682 traite en affaire d’imposture et de poison, donne l’autre versant de cette histoire.
Entre 1679 et 1682, à Paris, la police de Louis XIV découvre que des femmes qui prédisent l’avenir vendent aussi des poudres pour se faire aimer, et parfois des poisons. Un tribunal spécial juge plusieurs centaines de personnes. Au milieu de l’enquête, des accusés affirment que la favorite du roi, Mme de Montespan, a fait appel à ces femmes. C’est ce qu’on appelle l’affaire des poisons. Les archives en gardent une grande partie, mais pas tout, car le roi a brûlé lui-même les papiers qui accusaient la favorite.
Une phrase lancée pendant un dîner
Quelques années plus tôt, en 1676, une noble, la marquise de Brinvilliers, a été exécutée pour avoir empoisonné son père et ses deux frères. À Paris, on parle alors de « poudre de succession » pour désigner l’arsenic qui permet d’hériter plus vite.
À la fin de 1678, pendant un dîner, une diseuse de bonne aventure, Marie Bosse, plaisante. Il lui faudrait encore trois empoisonnements, dit-elle, pour se retirer riche. Un avocat présent prend la phrase au sérieux et prévient la police. Selon une autre version, l’enquête serait partie d’un billet anonyme trouvé en 1677 dans un confessionnal, qui parlait d’un complot contre le roi.
Marie Bosse est arrêtée en janvier 1679. Ses aveux mènent à Catherine Deshayes, que tout le monde appelle la Voisin. Elle est arrêtée le 12 mars 1679, à la sortie de la messe. En avril, le roi crée un tribunal spécial, installé à l’Arsenal, près de la Bastille. Le public l’appelle la chambre ardente, en souvenir d’anciens tribunaux qui jugeaient dans une salle tendue de noir et éclairée de torches.
La Voisin
La Voisin prédit l’avenir, pratique des avortements et vend des poudres. Chez elle, les enquêteurs trouvent un four contenant de petits os humains brûlés. Un historien rapporte qu’elle aurait avoué avoir fait disparaître les corps de plus de 2 500 enfants nés avant terme. Ce chiffre ne repose que sur cet aveu.
Le 22 février 1680, elle est brûlée vive en place de Grève, à Paris. Elle ne nomme aucun de ses clients importants. Mme de Sévigné, qui raconte la vie parisienne dans ses lettres, s’en dit déçue.
Son portrait gravé, entouré de serpents et de démons, est conservé au château de Versailles. Au même moment, une comédie à succès, La Devineresse, fait rire Paris avec une fausse sorcière qui ne fait que des tours, jouée par un homme déguisé en femme.
Les accusations contre la favorite
En juillet 1680, la fille de la Voisin, Marguerite, parle à son tour. Elle affirme que Mme de Montespan achetait à sa mère des poudres pour l’amour, faites notamment de cantharides et de sang de chauve-souris, qu’on donnait au roi. Elle accuse aussi sa mère d’avoir voulu remettre au roi une requête écrite imprégnée de poison.
Un prêtre, l’abbé Guibourg, décrit des messes dites sur le corps nu d’une femme couchée sur l’autel, dont une avec le sacrifice d’un enfant. Les dates qu’on donne pour ces messes ne concordent pas d’une source à l’autre.
À l’automne 1680, une autre devineresse, torturée, accuse elle aussi la favorite. Le roi interrompt alors les séances du tribunal. Elles ne reprennent qu’en mai 1681, à condition de ne plus juger ce qui touche Mme de Montespan. Les interrogatoires qui la nomment sont écrits sur des feuilles séparées et rangés dans un coffret que le roi garde.
Des papiers brûlés par le roi
En juillet 1709, un mois après la mort du chef de la police, La Reynie, Louis XIV brûle lui-même les feuilles de ce coffret. Le reste des archives a survécu. Vingt-deux gros volumes sont toujours conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris, avec un résumé écrit de la main de La Reynie. Mais on ne pourra jamais comparer ce résumé aux feuilles détruites.
Coupable ou non ?
Les historiens ne sont pas d’accord. Certains pensent que la favorite était coupable, parce que plusieurs accusés, interrogés séparément, racontent les mêmes scènes, et que La Reynie croyait la fille de la Voisin.
D’autres rappellent que ces accusés avaient tout intérêt à accuser quelqu’un de haut placé pour sauver leur vie, et que plusieurs y sont parvenus. Mme de Montespan n’a jamais été jugée et elle est restée à la cour près de dix ans encore. La jeune maîtresse qu’elle aurait voulu faire tuer, Mlle de Fontanges, est morte en 1681 d’une maladie, selon les médecins qui ont examiné son corps.
La Reynie lui-même pensait que la favorite avait utilisé des poudres pour l’amour, mais qu’elle n’avait pas cherché à empoisonner le roi. Aucune preuve matérielle ne soutient cette seconde accusation.
La fin du tribunal
La chambre ardente a jugé 442 accusés. Selon les sources, 34 ou 36 personnes ont été exécutées. Les grands seigneurs nommés pendant l’enquête ont presque tous été mis hors de cause.
Le 21 juillet 1682, le roi ferme le tribunal. Les prisonniers qui restent sont envoyés sans jugement dans des forteresses, enchaînés au mur pour le reste de leur vie. Certains y vivent encore quarante ans plus tard.
La même année, une loi limite la vente de l’arsenic aux marchands des villes. Chaque vente doit être notée dans un registre, avec le nom et l’adresse de l’acheteur.
Le contenu des archives de l’Arsenal, les chiffres contradictoires de la chambre et les positions des historiens sur Mme de Montespan sont développés dans l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Archives de la Bastille, série « Affaire des poisons, années 1676 et suivantes », 22 volumes, Ms-10338 à 10359 : Ms-10338 (années 1672, 1676 et 1677, dont l’inventaire des poudres et liqueurs soupçonnées de poison trouvées sur Jean Hamelin dit Lachaussée, 1672), Ms-10347 à 10349 (année 1680, dont Ms-10348, mai-août), Ms-10354 (1682, 1683, 1690), Ms-10355 et 10357 (dossiers particuliers des accusés, pièces paraphées), Ms-10356 (dossiers particuliers de Lesage, Terron, Tournet), Ms-10358 et 10359 (notes prises au XVIIIᵉ siècle par Duval) Bibliothèque de l’Arsenal, Bibliothèque nationale de France
- Gabriel Nicolas de La Reynie, résumé autographe des principaux incidents et interrogatoires de l’affaire Bibliothèque impériale, manuscrit « S. F. 7 608 », cité par P. Clément (1864) ; cote actuelle à la Bibliothèque nationale de France non relevée [À VÉRIFIER]
- Interrogatoire de Marguerite Monvoisin, 12 juillet 1680, sur les poudres pour l’amour, les messes et le placet cité par F. Funck-Brentano, Le Drame des poisons ; volume et folio dans la série Ms-10338 à 10359 non relevés [À VÉRIFIER]
Voir les 26 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Déclarations de l’abbé Guibourg sur les messes de Villebousin, Saint-Denis et Paris, déclaration de Lesage du 16 novembre 1680, déclarations de Françoise Filastre à la question, 30 septembre et 1ᵉʳ octobre 1680 citées par P. Clément (1864) et F. Funck-Brentano ; cotes non relevées [À VÉRIFIER]
- Lettre de Louvois du 21 juillet 1680 sur la lecture au roi de la déclaration de la fille Voisin citée par P. Clément (1864) ; cote non relevée [À VÉRIFIER]
- Mémoire de l’avocat Claude Duplessis sur la conduite à tenir dans l’affaire, rédigé pour Colbert cité par P. Clément (1864) et J. Loiseleur ; cote non relevée [À VÉRIFIER]
- Procès-verbal de l’ouverture du corps de Mlle de Fontanges, 1681, signé de six médecins et d’un chirurgien cité par J. Loiseleur, Trois énigmes historiques [cote et édition À VÉRIFIER]
- Lettre de cachet du 21 juillet 1682 au chancelier Boucherat, rédigée par La Reynie, portant clôture de la chambre de l’Arsenal citée par P. Clément (1864) ; cote non relevée [À VÉRIFIER]
- François Ravaisson (éd.), Archives de la Bastille, documents inédits. Règne de Louis XIV (1679 à 1681). Affaire des poisons (suite), Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1873 exemplaire de la Robarts Library, université de Toronto, numérisé (identifiant archivesdelabast06rava)
- Mme de Sévigné, lettre à Mme de Grignan, Paris, mercredi 28 février 1680 Lettres de Madame de Sévigné, éd. Suard, Paris, Firmin Didot frères, 1846, lettre 220, p. 457-458
- Édit pour la punition des empoisonneurs, devins et autres, Versailles, juillet 1682, articles IV et VII texte reproduit par P.-F. Muyart de Vouglans, Les Lois criminelles de France, Paris, 1783, p. 186
- Antoine Coypel (dessin), La Voisin (Catherine Deshayes dite), eau-forte, 1680-1683, 40,1 × 28,3 cm, Guillaume Chasteau éditeur Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, INV.GRAV.LP 31 bis.86,1
- Thomas Corneille et Jean Donneau de Visé, La Devineresse ou les faux enchantemens, comédie, 1679 éd. Julia Prest, Londres, Modern Humanities Research Association, coll. « Critical Texts » 12, 2007, 164 p., ISBN 978-0-947623-74-6
Bibliographie
- Frantz Funck-Brentano, Le Drame des poisons, Paris, 1913 (édition consultée) ; trad. George Maidment, Princes and Poisoners. Studies of the Court of Louis XIV, Londres, Duckworth and Co., 1901 Hachette
- Pierre Clément, « La Chambre de l’Arsenal, d’après des documents inédits (1679-1682) », Revue des Deux Mondes, 2ᵉ période, t. 49, 1864, p. 396-430 Revue des Deux Mondes
- Jules Loiseleur, « Madame de Montespan et l’affaire des poisons », dans Trois énigmes historiques [lieu, éditeur et année À VÉRIFIER] chapitre fondé sur le tome VI des Archives de la Bastille de Ravaisson
- Lynn Wood Mollenauer, Strange Revelations. Magic, Poison, and Sacrilege in Louis XIV’s France, University Park, 2006, 224 p., coll. « Magic in History », ISBN 978-0-271-02915-3 Pennsylvania State University Press
- Jean-Christian Petitfils, L’Affaire des poisons. Crimes et sorcellerie au temps du Roi-Soleil, Paris, 2010, 384 p., coll. « Tempus », ISBN 978-2-262-02386-7 Perrin
Sources en ligne
- « L’affaire des poisons » ministère de la Justicehttps://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/laffaire-poisons
- « B. Dossiers des prisonniers. Ms-10330 à 11408. », instrument de recherche des Archives de la Bastille Bibliothèque nationale de France, Archives et manuscritshttps://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc12946b/cd0e5160
- « Archives de La Bastille, documents inédits », vol. 6 Internet Archivehttps://archive.org/details/archivesdelabast06rava
- « La Voisin et l’affaire des poisons », Lucie Niccoli, janvier 2024 L’Histoire par l’imagehttps://histoire-image.org/etudes/voisin-affaire-poisons
- « Édit de Louis XIV de 1682 sur les poisons / Muyart de Vouglans, La lutte contre l’empoisonnement après l’« affaire des poisons » » Le droit criminelhttps://ledroitcriminel.fr/la_legislation_criminelle/anciens_textes/edit_1682.htm
- « Affair of the Poisons » Encyclopædia Britannicahttps://www.britannica.com/print/article/466553
- « affaire des poisons » Larousse, encyclopédie en lignehttps://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/affaire_des_poisons/138563
- « Une affaire de poisons » Louvre-Lenshttps://www.louvrelens.fr/mon-louvre-lens/une-affaire-de-poisons/
- « Strange Revelations : Magic, Poison, and Sacrilege in Louis XIV’s France » Penn State University Presshttps://www.psupress.org/books/titles/978-0-271-02915-3.html
- « La Devineresse ou les faux enchantemens » Modern Humanities Research Associationhttps://www.mhra.org.uk/publications/ct-12
- « Princes and Poisoners : Studies of the Court of Louis XIV by Frantz Funck-Brentano » Project Gutenberghttps://gutenberg.org/ebooks/43238

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