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Premier siège de Vienne, 1529 : la pluie, les mines et le sultan

L'Empire ottomanSaint-Empire & Habsbourg26 octobre 2026◈ 48 sources vérifiées
Bernhard Mörlins / Wikimedia Commons
19 min de lecture48 sources vérifiées
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Cent aspres la kila d’orge, et encore n’en trouve-t-on pas. Le scribe qui tient le journal de campagne de Soliman le Magnifique note ce prix le 4 août 1529, à une étape d’Eszék (aujourd’hui Osijek, en Croatie), un jour où le grand vizir s’est égaré en route et où la plupart des bagages ne sont pas arrivés. Deux jours plus tard, devant la Drave en crue, le même registre donne la kila de blé à cinq ou six aspres, et bientôt à quatre, dans une abondance que personne ne regarde plus. L’aspre, akçe en turc, est la petite monnaie d’argent qui sert à payer les soldats du sultan ; la kila, une mesure de grain. L’armée qui marche vers le siège de Vienne n’a pas encore franchi la frontière autrichienne.

Quatre-vingt-dix étapes

Le journal n’a rien d’un récit. József Budenz, qui le retraduisit en hongrois à Pe​st en octobre 1860 pour le Magyar Történelmi Tár, où sa version parut en 1867, le tenait pour l’un des documents historiques turcs les plus secs et les plus raboteux qui soient, et reprochait au passage à Walter Behrnauer, qui en avait publié le texte turc à Vienne en 1858 d’après un manuscrit de la bibliothèque de la cour, d’avoir enrichi la géographie hongroise de quelques localités qui n’ont jamais existé. Une ligne par étape, le lieu, la pluie, les ponts, une pendaison de temps à autre. Les dates suivent l’hégire, et le départ d’Istanbul tombe le lundi 2 ramadan 935, soit le 10 mai 1529 ; les conversions sont celles de Budenz, et les dates chrétiennes, antérieures d’un demi-siècle à la réforme grégorienne de 1582, relèvent du calendrier jul​ien alors en usage dans toute l’Europe. Le découpage européen des périodes, qui range cette campagne dans l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révol​ution, ne dit rien au scribe, qui compte en mois lunaires.

La pluie commence le deuxième jour et ne quitte guère la colonne. Les 12 et 13 mai, la boue immobilise les bêtes de somme et des hommes meurent de froid. À Kızılağaç Yenicesi, le 26, on pend le cadi et le prédicateur du lieu, convaincus d’avoir détourné l’argent et le grain destinés au ravitaillement. Près de Filibe (aujourd’hui Plovdiv, en Bulgarie), le 10 juin, la Maritsa gonflée par la pluie emporte les deux têtes du pont ; des soldats se noient avec chevaux et chameaux, et quelques-uns, réfugiés dans les arbres, y restent deux jours et deux nuits sans que personne puisse les atteindre. Arrivée devant Belgrade le 17 juillet, l’armée met six jours, vers le milieu d’août, à passer la Drave sur six ponts. Sur le champ de Mohács, où Louis II était mort trois ans plus tôt, Jean Szapolyai, élu roi de Hongrie par une partie des ordres du royaume en novembre 1526, vient le 19 août baiser la main du sultan, qui se lève et fait trois pas à sa rencontre avant de lui faire revêtir quatre caftans.

Buda tombe le 8 septembre, sans qu’aucune brèche ait été ouverte, après un assaut mené du matin jusqu’à la prière de midi, et la garnison capitule contre la vie sauve. Aussitôt, le journal enregistre l’humeur de l’armée. Les janissaires, l’infanterie permanente du sultan, réclament leur gratification, disent en face au grand vizir force insolences, blessent à la tête un de leurs officiers, le segbanbaşı, et accueillent à coups de pierres quelques dignitaires. Le 10, la garnison qui s’éloigne vers l’Allemagne est rattrapée dans les jardins et massacrée, à quelques cavaliers près. Quatre jours plus tard, Szapolyai est installé sur son trône par ces mêmes janissaires, et leur verse mi​lle monnaies d’or, deux mi​lle à leur officier.

Samedi 25 septembre, l’armée campe à Bruck, sur la Leitha. Le dimanche 26, Ibrahim Pacha, grand vizir et commandant en chef de la campagne depuis qu’on a lu devant les begs, le 31 août à Földvár, le brevet qui lui confère cette charge, s’établit au-dessus de Vienne avec les troupes de Roumélie ; le sultan le rejoint le lundi 27. La nuit suivante, la pluie redouble, et la boue devient telle que les bêtes de somme ne peuvent plus se coucher, ni de jour ni de nuit, pendant plusieurs jours. D’Istanbul à Vienne, note alors le scribe, il a fallu quatre-vingt-dix étapes et cent quarante jours. Combien d’hommes ont fait ce chemin, il ne le dit nulle part. Le lexique historique de la ville de Vienne, tiré du dictionnaire de Felix Czeike, donne 150 000 hommes au départ, dont 60 000 pour le train ; Stephan Gruber, sur le portail Die Welt der Habsburger, retient le même total en y comptant les valets et les suiveurs ; l’archiviste viennois Karl Weiss écrivait encore 250 000 en 1863. Aucune de ces estimations ne s’appuie sur un rôle de troupes cité, et les chiffres hérités des relations chrétiennes servaient aussi à grandir la défense. On s’en tiendra à un ordre de grandeur, plus de cent mi​lle personnes en mouvement, soldats ou non.

Une ville qui brûle ses faubourgs

Le 20 septembre, le conseil de guerre réuni à Vienne décide d’incendier les faubourgs, pour que l’assiégeant n’y trouve ni abri ni matériaux. Karl Weiss, qui présente en 1863 les relations du siège, parle de quelque 800 maisons hors les murs, dont bien peu échappèrent à la destruction, et rappelle que les soldats de la garnison pillèrent eux-mêmes les biens de milliers de familles chassées. Beaucoup de Viennois fuient, et plusieurs conseillers avec eux ; le bourgmestre Wolfgang Treu demeure en ville avec ce qui subsiste du conseil. Le 23, l’avant-garde ottomane atteint le couvent Saint-Nicolas, dans le faubourg de la Landstraße, et le 27 des bateaux venus par le Danube brûlent le pont du fleuve.

L’enceinte date pour l’essentiel du XIIIᵉ siècle, selon la notice de Gruber. Les témoins, tels que Weiss les résume, la décrivent vieille, branlante et mince, six pieds d’épaisseur au plus, doublée à l’intérieur d’un chemin de ronde en bois si étroit qu’un seul homme y tient et qu’on y monte par des échelles. Paul Pesel, héraut du roi Ferdinand, chargé par sa fonction de relever les noms et les armoiries des combattants nobles, est le seul à donner la répartition de l’artillerie sur les portes, les boulevards et le mur, et son compte s’arrête à 72 bouches à feu. En face, les mêmes relations prêtent aux Ottomans plus de 300 canons, et une vulgate, que reprend l’Encyclopaedia Brita​nnica, veut que leur grosse artillerie soit restée embourbée en chemin et que seuls des canons trop légers aient atteint Vienne. Le journal ne parle d’aucun abandon. Il montre seulement, à la levée du siège, les canons rechargés de nuit sur les bateaux du Danube, puis, le 20 octobre à Óvár, le grand vizir qui fait embarquer son artillerie et brûler tous les chariots.

La garnison compte 17 000 hommes selon le lexique de la ville, 12 000 levés dans les pays héréditaires des Habsbourg, Espagnols compris, et 5 000 envoyés par l’Empire ; Gruber écrit 12 000 mercenaires sous Niklas Salm et 5 000 soldats d’Empire sous le comte palatin Philippe, entrés la veille de l’arrivée du sultan. La Diète de Spire avait voté un contingent au printemps. Selon la relation de Hans Lutz, héraut du comte palatin Frédéric, que résume Weiss, les électeurs réunis à Ratisbonne n’ordonnèrent qu’au 18 août la levée de 1 600 cavaliers et de 7 000 fantassins, si bien que le gros de cette armée n’atteignit Krems que le 27 septembre, quand la ville était déjà investie. Le commandement revient à Niklas Salm, né en 1459, nommé capitaine général par Ferdinand le 31 mars 1528, et à Wilhelm von Roggendorf.

L’effort ottoman se porte sur la tour de Carinthie, le Kärntner Turm, que tient Eck von Reischach, et sur le mur de part et d’autre, bombardé et sapé depuis des galeries. Dans les prairies du Danube, les arquebusiers espagnols empêchent l’ennemi de prendre pied. Une sortie des assiégés échoue le 6 octobre ; des assauts sont repoussés, selon le lexique viennois, le 9, le 12 et le 14, sur les brèches colmatées tant bien que mal autour de la tour. Le 14, Salm est blessé. Il meurt le 4 mai 1530 au Salmhof, près de Marchegg, en Basse-Autriche.

Le récit qui sert de trame à presque tous les autres sort de la ville assiégée. Peter Stern von Labach, secrétaire de guerre du roi, le date de Vienne en novembre 1529, quelques semaines après la levée du siège, et dit l’avoir écrit pour l’homme du commun, « der solcher Kriegshandlung zu baiden seitten geuebet, gern ein wenig wissen hätt », qui aimerait savoir un peu comment on s’est battu des deux côtés, en s’en tenant à ce qu’il a vu dans la ville. Le bibliographe Michael Denis ne connaissait en 1782 qu’un exemplaire de l’édition viennoise, à l’abbaye de Klosterneuburg. Meldeman réimprime le texte à Nuremberg en 1530 avec des ajouts, et l’imprimeur Mathes Stöckel à Dresde en 1595. L’édition nurembergeoise mêle au témoignage des anecdotes de feuilles volantes, comme celle des deux bouchers viennois qui auraient espionné pour le sultan et lui auraient livré des femmes chrétiennes, et Weiss recommandait déjà de s’en servir avec précaution.

Le jeudi 11 safar

Depuis le camp, le journal permet de suivre les mêmes jours. Dès le 5 octobre, les begs de Smederevo et de Bosnie sont affectés avec toute leur cavalerie au sapement des murs, les chefs des akıncı, les cavaliers de raid, reçoivent l’ordre de faire fabriquer des échelles, et les troupes d’Anatolie de porter des fagots pour combler le fossé. Le lendemain, une sortie tourne mal pour les assiégés, qui referment la porte sur une partie des leurs ; le scribe compte plus de cinq cents têtes coupées, et le lexique viennois enregistre de son côté une sortie manquée ce jour-là. Le samedi 9, deux mines ouvrent deux brèches, mais les hommes qui se trouvent là, trop peu nombreux, ne parviennent pas à forcer la place.

Le mardi 12, deux nouvelles mines ouvrent de bonnes brèches, et pourtant l’assaut est remis. Ibrahim Pacha réunit les begs de Roumélie. Il leur dit que la saison n’est plus favorable et que les vivres commencent à manquer, et l’on convient d’un assaut pour le jeudi, après quoi, la place prise ou non, l’armée rentrera. Chaque janissaire se voit promettre mi​lle aspres. Ce même mardi, le lexique viennois compte un assaut repoussé, dont le journal ne dit rien. Le mercredi 13, les crieurs parcourent le camp, et leur annonce commence, dans la traduction de Budenz, par « demain matin, il y aura assaut ». Au premier qui montera sur le mur reviendra un sandjak, circonscription militaire et fiscale, s’il est déjà subaşı, officier de district ; le grade de subaşı s’il est simple sipahi, cavalier entretenu par une concession de revenus ; et s’il ne tient encore aucun bénéfice, un zeamet, concession plus importante, de trente mi​lle aspres. Le sultan monte à cheval, regarde les brèches et couvre son vizir d’éloges.

Le jeudi 11 safar, 14 octobre, jour où le soleil passe dans le Scorpion, deux mines sautent et ouvrent de nombreuses brèches. L’assaut devait suivre.

Le scribe écrit autre chose.

Au divan, on apprend au sultan que le roi Ferdinand n’est pas dans la place. Soliman fait grâce à ses habitants, leur laisse leurs enfants et leurs biens, interdit à quiconque d’approcher de la ville et ordonne aux janissaires des tranchées de cesser le combat, puis l’on décide de rentrer à Istanbul. À Vienne, ce même jeudi est resté le jour du dernier assaut, le plus violent, repoussé sur les brèches de la tour de Carinthie, celui où Salm a été blessé. Le vendredi 15, de nuit, les troupes d’Anatolie rembarquent les canons, et les janissaires touchent le​s mi​lle aspres promis. Le samedi 16, le camp prend la route. Avant le départ, le sultan distribue des robes d’honneur et donne à Ibrahim une épée sertie de pierreries, quatre caftans et cinq bourses d’aspres ; le journal note aussi la venue d’un homme sorti de la ville pour présenter, dit-il, la soumission des seigneurs de la place et demander pour eux la vie sauve, que Soliman accorde, avant un échange de prisonniers. Le 17, à Bruck, il neige de la prière de l’aube jusqu’au soir.

Les relations viennoises que résume Weiss ne connaissent pas cette soumission. Le journal fait d’une retraite une clémence, selon la logique d’un registre de cour qui consigne les faveurs, les châtiments et les gratifications plutôt que les revers. Il garde pourtant ce que les récits chrétiens ne pouvaient pas voir, la délibération du 12 octobre et ses deux motifs, la saison et les vivres, et il contredit la tradition viennoise sur un point au moins, puisqu’il ne connaît aucun assaut le 12. La date même de la levée varie selon les auteurs, le 14 pour le lexique viennois, qui fait commencer ce jour-là le retrait, le 15 pour l’Encyclopaedia Brita​nnica. On retiendra ici le 14 pour la décision et le 16 pour le départ du camp impérial, parce que ce sont les seules dates qu’une source tenue au jour le jour donne avec leur jour de la semaine.

Les pertes échappent au compte. Le journal ne donne aucun total et nomme seulement quelques morts, un subaşı d’Avlonya, Kaszim Beg, tué le 3 octobre par un projectile tiré de la ville, ou l’alaybeg de Küstendil, que l’on appelait Sarı Ramazan, tombé le 6 dans la mêlée de la sortie. Gruber écrit que la retraite hivernale aurait coûté la vie à quelque 30 000 soldats, sans dire d’où vient l’estimation. Du côté de la ville, aucune des sources consultées ne donne de chiffre qui tienne.

Wie wichtig war Wien ?

La question que pose en 2020 le titre d’un chapitre de Christoph K. Neumann, quelle importance avait Vienne, est ancienne. Pour la tradition viennoise et pour une large part de l’historiographie occidentale, Soliman marchait sur la ville pour la prendre, et son échec arrêtait la conquête ottomane en Europe centrale ; le portail Die Welt der Habsburger rappelle que les sièges de 1529 et de 1683 ont nourri ensemble le mythe d’une victoire de la chrétienté sur l’islam, encore employé à des fins politiques.

Les historiens hongrois ont fourni au débat ses arguments les plus solides, parce qu’il touchait à la disparition de leur royaume. En 1979, dans Mohács, Géza Perjés a mesuré la distance d’Istanbul à Buda, la vitesse de marche d’une armée de plus de cent mi​lle hommes et la difficulté de la ravitailler à travers les Balkans et les marais du sud de la Hongrie. L’armée ne pouvait guère partir avant avril, le temps de rassembler la cavalerie des provinces d’Asie, elle atteignait Belgrade en juillet et devait avoir fini en octobre, avant le froid et la pluie, ce qui lui laissait quarante à cinquante jours pour combattre. Pour Perjés, tel que le résume Gustav Bayerle en 2000, Soliman connaissait cette contrainte et préférait un royaume hongrois vassal à une occupation directe. Des historiens turcs de l’université d’Istanbul ont soutenu après la Seconde Guerre mondiale une thèse voisine, budgets de la province ottomane de Buda à l’appui, dont les revenus locaux, après 1541, ne couvraient pas les dépenses. La campagne de 1529, partie le 10 mai, devant Belgrade le 17 juillet, repartie de Vienne le 16 octobre, colle à ce calendrier presque au jour près.

Pál Fodor a répondu en 1991, en turcologue, à partir des sources narratives et des archives ottomanes. La guerre contre les infidèles, montre-t-il, était inscrite dans la conscience collective de l’État, et un sultan ne pouvait y renoncer sans risquer la révolte de ses soldats ; la conquête de la Hongrie suit un schéma par paliers déjà éprouvé dans les Balkans et en Anatolie, raids répétés sur la frontière, puis défaite de l’armée et de la dynastie avec maintien provisoire d’un État vassal, enfin intégration une génération plus tard. Dans cette lecture, prendre Vienne aurait été l’étape suivante. Les ordres des 12 et 13 octobre plaident pour elle, car on ne promet pas un sandjak au premier homme sur le mur d’une ville qu’on n’a pas l’intention de prendre.

Le volume dirigé par Ferdinand Opll et Martin Scheutz en 2020 penche de l’autre côté. S’appuyant sur la relecture des sources ottomanes, peu nombreuses, qu’a menée Neumann, les deux éditeurs demandent que l’historiographie occidentale ramène 1529 à de plus justes proportions, et ils alignent les raisons, l’armement insuffisant et le manque d’une artillerie adaptée côté ottoman, le faible poids de Vienne pour les Ottomans au début du XVIᵉ siècle, le déclassement d’une ville qui avait déjà perdu de son importance sous Maximilien Iᵉʳ, puis subi le grand incendie de 1525 et l’ordonnance urbaine de 1526 qui rognait sa position, et l’ombre portée du siège de 1683, à travers lequel on regarde toujours celui-ci. Ils attribuent l’échec à une préparation insuffisante et au temps exécrable de la fin de l’été et du début de l’automne. Gilles Veinstein avait donné un nom à cette contrainte en appelant l’hivernage en campagne le talon d’Achille du système militaire ottoman classique, à propos des sipahis de Roumélie en 1559-1560 ; les deux motifs qu’Ibrahim Pacha donne à ses begs le 12 octobre 1529 n’en sont pas loin.

Avec le motif officiel du 14, l’absence de Ferdinand, s’ouvre une troisième lecture. Le roi rival aurait compté autant que ses murailles, et l’armée serait venue chercher une rencontre qu’on lui refusait. Le journal suggère cette hypothèse sans la formuler, et le scribe a pu chercher après coup une raison honorable à un départ que la saison imposait. On ne sait pas trancher entre ces lectures avec la seule documentation ottomane publiée.

Da der Hayden scheuzzt

Vienne a peu célébré son premier siège. Le lexique historique de la ville l’explique par la conduite des bourgeois, dont beaucoup avaient fui, ce qui laissait peu de place au culte des héros ; seul Niklas Salm est devenu, au XIXᵉ siècle, le défenseur héroïque de la ville. Son tombeau, attribué au sculpteur Loy Hering et postérieur à 1530, se trouvait à l’église des Dorothéens ; quand celle-ci fut supprimée en 1782, la famille l’emporta sur son domaine de Raitz (aujourd’hui Rájec-Jestřebí, en Tchéquie), et il fut installé en 1879 dans la Votivkirche, que l’on voulait faire servir de panthéon autrichien. Ferdinand, lui, voit désormais dans la ville un « Bollwerk der Christenheit », un rempart de la chrétienté ; l’enceinte médiévale est remplacée à partir de 1531 par des bastions, les abords deviennent un glacis où l’on ne bâtit plus, et les fortifications passent de la ville aux autorités militaires du prince. Quarante-huit imprimés sur le siège, ces Türkendrucke qui ont porté la nouvelle, ont été recensés par Ferdinand Opll.

Une légende a pourtant pris racine au cœur de la ville, au Heidenschuss, le court tronçon de rue qui relie la place Am Hof à la Freyung. Un compagnon boulanger y aurait découvert à temps une mine ottomane poussée très loin sous la ville, et l’on a voulu voir dans son histoire l’origine du nom de la rue. La recherche récente, dont le lexique de la ville rend compte, range ce récit parmi les légendes, et le nom lui-même résiste mal à l’examen. Il vient d’une enseigne, « Da der Hayden scheuzzt », là où le païen tire, mentionnée dès 1365, cent soixante-quatre ans avant le siège, puis sous diverses formes jusqu’en 1664. La figure sculptée sur la maison représentait un Sarrasin armé d’un arc ; l’humaniste viennois Wolfgang Lazius y voyait déjà un Turc ou un Tatar, et en 1701 un document situe la rue « allwo der Türck reitt », là où chevauche le Turc. En 1820, un roman publié à Vienne chez Haas, Der Heidenschuß, rattachait le nom au dernier siège de la ville, celui de 1683. Lorsque le prince Montenuovo fit abattre la maison en 1851 pour bâtir son palais, le Sarrasin fut remplacé par un Ottoman brandissant un sabre. Un fait, au moins, survit au tri. En 1530, pour les services rendus pendant le siège, la corporation des boulangers reçut le droit de défiler chaque mardi de Pâques à travers la ville, en présence des autorités et des principaux bourgeois, et ce cortège s’est tenu jusqu’en 1809.

Meldeman, briefmaler

Le 25 octobre 1529, onze jours après le début du retrait, le conseil de Nuremberg accorde à Niclas Meldeman, né vers 1490, Briefmaler, c’est-à-dire enlumineur et marchand d’images imprimées, mais aussi imprimeur et éditeur, le privilège de « die belegerung Wienn aufzureissen und zu drucken », de dessiner et d’imprimer le siège de Vienne, avec défense aux autres de le contrefaire pendant un an. Il part pour Vienne en novembre ou en décembre. Il y apprend, raconte-t-il dans le petit cahier imprimé qui accompagne la vue, qu’un peintre renommé, posté pendant le siège dans la tour de Saint-Étienne, y avait dessiné tout ce qui se voyait alentour, sur l’eau comme sur terre, et il finit par lui acheter son dessin après de longues hésitations du vendeur et l’entremise du conseil de la ville. Revenu à Nuremberg à la fin de décembre, il reçoit par l’intermédiaire du secrétaire du conseil, Lazarus Spengler, un prêt de cinquante florins rhénans qu’il mettra longtemps à rendre. La vue paraît vers la fin d’avril 1530, quelque deux cents jours après le départ des Ottomans.

Six bois gravés, imprimés sur six feuilles collées, composent une vue circulaire de 81,2 centimètres sur 85,5 selon la notice du Wien Museum, centrée sur la cathédrale. Les légendes typographiques suivent la courbe du cercle et obligent à tourner la feuille, que l’on posait sans doute à plat sur une table. Du haut de la tour, le peintre ne pouvait pas voir la cathédrale elle-même ; Meldeman l’a copiée sur le livre des reliques de Vienne imprimé en 1502, en la mettant à jour avec le soleil et la lune posés sur la flèche en 1519. Le colophon donne son adresse, près du Long Pont de Nuremberg, pour guider l’acheteur, et les armes de Hongrie, de Bohême, d’Autriche et de Vienne occupent les écoinçons, en hommage aux couronnes de Ferdinand. Autour de la ville, des campements à perte de vue, des villages en flammes, des captifs suppliciés. Yiğit Topkaya a parlé à leur propos d’images d’horreur, et l’introduction du volume de 2020 les rattache au goût du sensationnel et à la peur du Turc qu’entretenait la propagande.

On en connaît quatre exemplaires complets et un fragment. Le seul colorié vient des collections royales de Dresde ; le musée historique de la ville de Vienne l’a acheté en mai 1927 à Leipzig, à la vente du marchand C. G. Boerner, pour 1 937,60 Reichsmark, et il porte au Wien Museum le numéro d’inventaire 48068. Des tirages en noir sont conservés au cabinet des estampes de Berlin et à l’Albertina, une seconde édition au titre remanié à la Bibliothèque nationale de Fra​nce, deux feuilles au Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg. D’autres ont disparu. Celui de l’abbaye de Göttweig, en Basse-Autriche, n’a laissé qu’une mention dans les comptes, deux livres et deux schillings, un prix élevé pour une feuille imprimée. Un autre se trouvait dans la Biblioteca Colombina de Fernando Colón, le fils naturel de Christophe Col​omb, mort en 1539, qui l’a donc acquis dans les neuf dernières années de sa vie ; un troisième, peut-être, chez Martin Lut​her.

Qui était le peintre de la tour ? On a pensé à Barthel Beham, qui a laissé une vue de Vienne et du camp ottoman exécutée après le siège, puis à son frère Hans Sebald Beham, associé à Meldeman en 1530 pour une image de l’entrée de Charles Quint à Munich, et dont le nom figure encore, suivi d’un point d’interrogation, sur la notice du Wien Museum. Ursula Timann a proposé en 2020 Jacob Seisenegger, gendre du conseiller viennois Johann Tschertte, spécialiste des fortifications, à qui l’on aurait sans difficulté ouvert la loge du guetteur. Aucun document ne permet de choisir.

L’exemplaire colorié a été analysé en 2018 à l’Académie des beaux-arts de Vienne, par fluorescence X et spectroscopie infrarouge, et l’on n’y a trouvé aucun colorant inconnu en 1530. Walter Öhlinger, qui en a publié les résultats en 2020, a regardé de près les raccords entre les feuilles. Le toit de la tour Laßla, une porte fortifiée à la limite du faubourg de la Wieden, est vert sur une feuille et rouge sur la voisine, et la fumée de l’incendie qui le surmonte y est passée en aplat d’un côté, tamponnée de l’autre. Les feuilles ont été coloriées avant d’être assemblées, par plusieurs mains, probablement dans l’atelier de Meldeman. Plus bas, sur le Danube, près des bateaux des nassadistes, les mariniers ottomans du fleuve, le coloriste de la feuille centrale a peint en bleu, avec l’eau, la moitié d’une île que son voisin avait laissée verte, et sur l’exemplaire du Wien Museum une rangée de petites figures en costume ottoman se tient depuis ce jour debout au milieu du fleuve.

Pour aller plus loin

Ce siège prolonge la bataille de Mohács, en 1526, dont il est la suite directe, et rejoint l’alliance que François Iᵉʳ conclut avec la Porte dans la décennie suivante. Il appelle aussi le second siège d​e Vienne, en 1683, dont le souvenir a longtemps recouvert celui de 1529, et l’histoire des janissaires, dont les gratifications réclamées pèsent jusque dans les comptes du camp.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Journal de campagne de Soliman le Magnifique, du lundi 2 ramadan 935 au jeudi 14 rebiülahir 936 (10 mai-16 décembre 1529), manuscrit turc de l’ancienne bibliothèque de la cour de Vienne, cote actuelle [À VÉRIFIER] ; éd. et trad. allemande W. F. A. Behrnauer, Szulaiman des Gesetzgebers Tagebuch auf seinem Feldzuge nach Wien, Vienne, Karl Gerold’s Sohn, 1858 ; trad. hongroise József Budenz, « Szülejmán naplója 1529-ki bécsi hadjáratáról », Magyar Történelmi Tár XIII, Pest, 1867, p. 179-212
  2. Peter Stern von Labach, Belegerung der Statt Wienn, im jar, Als man zallt nach Cristi geburt, tausent fünffhundert vnnd im Newnundzwainzigsten Beschehn kürtzlich angetzaigt, Vienne, préface datée de novembre 1529, imprimeur [À VÉRIFIER] ; exemplaire de la Stiftsbibliothek Klosterneuburg signalé par M. Denis ; réimpr. augmentée, Nuremberg, Niclas Meldeman, 1530 ; Dresde, Mathes Stöckel, 1595 ; texte réédité par K. Weiss en annexe de l’édition Camesina, Vienne, 1863
  3. Paul Pesel, héraut de Ferdinand Iᵉʳ, Kurtzer Begriff [...] Die Christlich weit berühmbt und fürstlich Statt Wien in Oesterreich im Jar nach Christi Geburt 1529 belagert, rapport au roi imprimé dans J. Löwenklau, Neuwe Chronica Türckischer Nation, Francfort-sur-le-Main, 1590, IVᵉ partie (dénombrement des 72 pièces d’artillerie) d’après K. Weiss (1863)
Voir les 45 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Hans Lutz, héraut du comte palatin Frédéric, Grundtliche und warhafftige bericht der geschichten unnd kriegshandlung [...] neben unnd usser der Stat Wien belegerung, Ratisbonne, 1530, in-4° (levée du contingent d’Empire, arrivée à Krems le 27 septembre) d’après K. Weiss (1863)
  2. Niclas Meldeman, Der stadt Wien belegerung, wie die auff dem hohen sant Steffansthurn allenthalben gerings vm die gantze stadt zu wasser vnd landt mit allen dingen anzusehen gwest ist [...], Nuremberg, 1530, gravure sur bois coloriée, six blocs, 81,2 × 85,5 cm Wien Museum, Vienne, inv. 48068 ; tirages en noir : Staatliche Museen zu Berlin, Kupferstichkabinett, 848-100, et Albertina, Vienne, DG1960/1197 ; seconde édition : Bibliothèque nationale de France, Réserve AA-6 ; fragment de deux feuilles : Germanisches Nationalmuseum, Nuremberg, HB215
  3. Niclas Meldeman, Ein kurtzer bericht vber die recht warhafftig Contrafactur Türckischer belagerung der stat Wien, Nuremberg, 1530, cahier dédié au conseil de Nuremberg (achat du dessin du peintre posté dans la tour) d’après K. Weiss (1863)
  4. Conseil de Nuremberg, privilège accordé à Niclas Meldeman pour dessiner et imprimer le siège de Vienne, 25 octobre 1529, cote [À VÉRIFIER] cité d’après U. Timann par F. Opll et M. Scheutz (2020)
  5. Stift Göttweig, mention comptable de l’achat d’un exemplaire de la vue de Meldeman pour 2 livres 2 schillings, année et cote [À VÉRIFIER] d’après F. Opll et M. Scheutz (2020), sur une indication d’Andreas Zajic
  6. Heiltumbuch de Vienne, 1502, VD16 H 3283 et H 3284 (modèle de la cathédrale dans la vue de Meldeman) d’après F. Opll et M. Scheutz (2020)
  7. Michael Denis, Wiens Buchdruckergeschichte bis MDLX, Vienne, 1782, p. 280 (seul exemplaire connu de l’édition viennoise de Stern von Labach) d’après K. Weiss (1863)
  8. Tombeau de Niklas Salm, attribué à Loy Hering, postérieur à 1530, autrefois à l’église des Dorothéens de Vienne, à Raitz (Rájec-Jestřebí) de 1782 à 1879 Votivkirche, Vienne
  9. Enseigne « Da der Hayden scheuzzt », maison Heidenschuss 3, Vienne, mentionnée de 1365 à 1664, figure de Sarrasin à l’arc remplacée en 1851-1852 d’après Wien Geschichte Wiki
  10. Wolfgang Lazius, lecture de la figure du Heidenschuss comme Turc ou Tatar, XVIᵉ siècle, œuvre et passage [À VÉRIFIER] d’après Wien Geschichte Wiki
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Bibliographie

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Sources en ligne

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  16. « Hering, Loy », Franz Dietheuer, Neue Deutsche Biographie 8, 1969 Deutsche Biographiehttps://www.deutsche-biographie.de/sfz30002.html
  17. « Hering, Loy » Austria-Forum, AEIOUhttps://austria-forum.org/af/AEIOU/Hering%2C_Loy/Hering%2C_Loy_english?skin=raw
  18. « Votivkirche » Austria-Forum, AEIOUhttps://austria-forum.org/af/AEIOU/Votivkirche
  19. « Salm, Niklas Graf » Austria-Forum, AEIOUhttps://austria-forum.org/af/AEIOU/Salm%2C_Niklas_Graf/Salm%2C_Niklas_Graf_english
  20. « Salm-Neuburg, Niklas I. Graf zu », article d’Adolf Schinzl, Allgemeine Deutsche Biographie 30, 1890 Deutsche Biographiehttps://www.deutsche-biographie.de/ppn129157295.html
  21. « Gilles Veinstein. Publications » Collège de Francehttps://www.college-de-france.fr/sites/default/files/documents/gilles-veinstein/UPL43496_PUBLICATIONS_GILLES250607.pdf
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