Copernic en 1543 : ce qu’il a vraiment vu du De revolutionibus
Trois lettres retrouvées à Cracovie, un feuillet d’errata, deux mots ajoutés au titre : ce que Copernic a tenu dans ses mains le 24 mai 1543, et ce qu’il n’avait jamais lu.
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Sigmund von Herberstein rapporte un mot du prince-électeur Joachim Ier de Brandebourg, électeur à partir de 1499 : « aucun des nôtres dans l’Empire ne peut entretenir les postes comme le fait l’empereur ». Le voisin jaloux comptait des relais de chevaux. Maximilien Ier a pourtant laissé derrière lui un arc de triomphe de papier de trois mètres quarante, un roman de chevalerie imprimé sur parchemin et un cortège gravé de cent trente-neuf planches. Deux inventaires de puissance, et ils ne se recouvrent pas.
En 1490, le roi introduit dans l’Empire le modèle italien de l’estafette à cheval, connu dans le duché de Milan depuis les Visconti, pour relier ses possessions du Tyrol à celles des Pays-Bas. Wolfgang Behringer a décrit ce que ces « postes » étaient alors : des valets à cheval postés dans des relais temporaires, sous la direction de maîtres de poste exerçant en alternance, réservés aux affaires du gouvernement, et qui reliaient les sièges administratifs au lieu où séjournait le roi. Rien de public. Rien de périodique.
L’effet sur les contemporains est mesurable dans les archives. Quand Maximilien séjourne à Augsbourg, à Fribourg ou à Markdorf, ce lieu devient deux fois plus rapidement accessible depuis Bruxelles ou Innsbruck. La carte se déforme autour du corps du souverain. Pour la diète réformatrice de Worms, ouverte le 26 mars 1495, une poste est montée dès février et tenue plusieurs mois, de Milan à Bruxelles par Innsbruck, Rheinhausen et Bingen ; les fiches horaires conservées de cette liaison sont les plus anciennes au nord des Alpes, et le denier commun, l’impôt d’Empire voté pendant la session, en finance une partie.
L’histoire de la station de Rheinhausen dit le reste. Maximilien avait demandé à la ville d’Empire de Spire d’accueillir un hôtel des postes ; le magistrat a refusé, probablement parce que le personnel postal réclamait les services urbains sans se soumettre à la juridiction ni aux taxes de la ville. On installa donc le relais dans un village épiscopal voisin, doté d’un vieux bac sur le Rhin. Rheinhausen fut élevé en 1512 au rang de premier hôtel des postes régulier, et il resta, du vivant de l’empereur, le seul de l’Allemagne actuelle. Le financement, à partir de 1501, venait de la chambre des comptes de Lille, parce que les finances impériales ne suivaient pas.
Ce qui a fait la révolution vient après. Le traité postal du 12 novembre 1516 ouvre la ligne aux particuliers, les « nouvelles postes » ne sont établies qu’en 1520, et la périodicité hebdomadaire s’installe dans les années 1530. L’accessibilité publique, qui distingue la poste de l’Empire des services français et anglais, appartient au règne de Charles Quint.
L’Arc d’honneur est commandé en 1512. Le programme iconographique est dessiné par Johannes Stabius, historiographe et mathématicien de cour, l’architecture par le peintre tyrolien Jörg Kölderer, les bois taillés par Hieronymus Andreae d’après Albrecht Dürer, Albrecht Altdorfer, Hans Springinklee et Wolf Traut. L’exemplaire conservé à l’Albertina de Vienne, sous le numéro DG1935/973, mesure 340,9 sur 292,2 centimètres. Cent quatre-vingt-quinze bois, trente-six feuilles de folio assemblées. Cent soixante et onze de ces bois sont encore au cabinet des estampes.
Le premier tirage date de 1517-1518 ; d’autres éditions suivront en 1526, en 1559 chez l’imprimeur viennois Raphael Hofhalter, puis en 1799. La notice de l’Institut national d’histoire de l’art, qui conserve dans la collection Edmond de Rothschild trente-six feuilles de la première édition au filigrane de l’aigle impérial, note l’avantage pratique d’un arc de papier : moins cher qu’un arc de pierre, et transportable. Plusieurs centaines d’exemplaires sortent des presses, destinés à être accrochés aux murs.
Le dossier documentaire s’arrête là. On ne possède pas de liste de destinataires, pas de compte de distribution, pas d’état des exemplaires réellement affichés. Combien de murs, dans quelles villes, devant quel public : la question reste ouverte, et les chiffres de tirage eux-mêmes se donnent comme des ordres de grandeur.
Le Theuerdank raconte, en cent dix-huit chapitres illustrés chacun d’un bois gravé, le voyage nuptial d’un chevalier vers sa fiancée Ehrenreich, à travers les pièges de trois personnages nommés Fürwittig, Unfalo et Neidelhart. Le chevalier, c’est l’empereur ; la fiancée, Marie de Bourgogne, épousée en 1477. Le volume compte deux cent quatre-vingt-dix feuillets, vingt-quatre lignes par page, dans une fonte dessinée d’après l’écriture de chancellerie du secrétaire Vinzenz Rockner, avec des fioritures ajoutées à la plume après tirage. La dédicace est datée du 1er mars 1517. Le colophon indique Nuremberg et Johann Schönsperger l’Ancien, imprimeur de cour depuis 1508 ; comme son atelier était à Augsbourg, la mention nurembergeoise honore vraisemblablement le rédacteur final du texte, le Nurembergeois Melchior Pfintzing.
La littérature répète depuis longtemps le chiffre de quarante exemplaires sur parchemin et d’environ trois cents sur papier. La notice publiée par les Archives centrales de l’Ordre teutonique, à l’occasion de la redécouverte d’un exemplaire de 1517, tient cette répartition pour intenable en l’état des sources. Le fait solide est ailleurs, et il est plus intéressant : le tirage de 1517 était un imprimé privé, et il n’a pas été mis en circulation du vivant de son commanditaire. Après la mort de Maximilien, en janvier 1519, Schönsperger devança l’opération en imprimant à Augsbourg une réédition destinée à la vente. Les exemplaires de 1517, eux, ne furent expédiés d’Augsbourg à Vienne puis distribués dans les pays autrichiens qu’à partir de 1526, sur instruction de l’archiduc Ferdinand. La réception précoce du livre de l’empereur passe donc par la contrefaçon commerciale de son propre imprimeur.
Le Weisskunig, mis en forme par le secrétaire Marx Treitzsaurwein d’après les dictées du souverain, devait raconter la jeunesse, l’éducation et les guerres du « jeune roi blanc », tous les noms propres étant codés. Le récit s’interrompt sur la bataille de Vicence, en 1513. Les bois disparurent pendant deux siècles ; l’ouvrage parut pour la première fois à Vienne, chez Joseph Kurzböck, en 1775, dans son état inachevé.
Le cortège triomphal, entrepris à partir de 1516 sous la direction du juriste et humaniste d’Augsbourg Konrad Peutinger, comptait à l’arrêt cent trente-neuf illustrations, dont soixante-dix de Hans Burgkmair l’Ancien, trente-neuf d’Albrecht Altdorfer, vingt-deux de Hans Springinklee, quatre de Leonhard Beck, deux de Hans Schäufelin et deux de Dürer. Les dernières compositions ne sont probablement pas arrivées de Nuremberg avant 1526. Le projet initial fut abandonné en route.
Et l’entreprise la plus longue n’a jamais été imprimée du tout. Entre 1504 et 1516, le douanier de Bozen Hans Ried a copié, sur commande impériale, deux cent quarante-trois feuillets de parchemin de 46 sur 33,5 centimètres, à trois colonnes, réunissant vingt-cinq textes narratifs des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. Ce codex, conservé à la Bibliothèque nationale d’Autriche sous la cote Cod. Ser. nova 2663, est pour plusieurs de ces textes le seul témoin conservé. L’empereur qui aurait inventé le média de masse a consacré douze ans de commande à un manuscrit unique.
Larry Silver a soutenu en 2008 que Maximilien fut le premier souverain à exploiter la puissance de propagande de l’image et du texte imprimés, et son livre assume le vocabulaire du marketing et de l’image de marque. La thèse a fait carrière. Elle a aussi des contradicteurs, et il faut leur donner leur version forte.
Rendant compte du livre pour H-German en 2009, Joachim Whaley rappelait que la recherche sur la communication symbolique du pouvoir insiste depuis longtemps sur la continuité entre le Moyen Âge et les débuts de l’époque moderne, cette période qui va de la fin du XVᵉ siècle à la Révolution, au point que la modernité du second se mesure surtout à la modernité qu’on découvre au premier. L’objection de fond porte sur le destinataire. Le mot allemand qui revient dans les sources de la cour est Gedechtnus, la mémoire : ces travaux visaient la postérité et les princes, pas une opinion publique qui n’existait pas encore comme telle. Aucune presse périodique avant 1605, aucun marché de l’information avant l’ouverture de la poste. Parler de propagande importe un public qui n’était pas là.
Le camp adverse garde pourtant du solide. L’Arc d’honneur, lui, a été achevé et diffusé du vivant de l’empereur, à plusieurs centaines d’exemplaires. Dès 1508, Burgkmair avait gravé un portrait équestre destiné à la diffusion par l’estampe, et la Bibliothèque nationale de France en fait le premier empereur à avoir pensé la gravure comme moyen de propagande. Maximilien accordait des privilèges d’impression, celui obtenu par Dürer en 1511 pour la Vie de la Vierge et la Grande Passion, ce qui suppose une idée claire de la valeur d’un tirage. Il coordonnait des ateliers de Nuremberg et d’Augsbourg sur un même chantier. Il dictait lui-même des corrections. Une chose est de contester l’ampleur du résultat, une autre de nier l’intention : celle-ci est documentée ligne à ligne.
En 1515, l’empereur accorde à Dürer cent florins par an, à vie, que la ville de Nuremberg doit prélever sur l’impôt impérial qu’elle lui verse. Maximilien meurt le 12 janvier 1519. Le conseil de Nuremberg suspend le paiement et exige une confirmation du successeur. Le 12 juillet 1520, Dürer part pour les Pays-Bas avec sa femme et leur servante, emportant dans ses bagages des tirages de son œuvre gravé qu’il vend et échange en chemin pour financer le voyage. Il assiste au couronnement d’Aix-la-Chapelle et obtient la confirmation à Cologne, le 12 novembre 1520, en notant ce qu’elle lui a coûté de peine.
Le carnet où il l’inscrit est tenu comme un livre de comptes, recettes d’un côté, dépenses de l’autre. L’original est perdu. La ligne se lit dans une copie, faite un siècle plus tard.
Ce dossier croise l’élection impériale de 1519, où les florins de Jacob Fugger achetèrent les voix qui firent de Charles Quint le successeur de son grand-père, et la question de la dette qui pèse sur tout le règne. Il rejoint aussi la diète de Worms de 1495 et la réforme de l’Empire, dont la paix publique perpétuelle et la Chambre impériale de justice sortent, ainsi que la vague de libelles imprimés déclenchée à partir de 1517 par la Réforme, qui donne la mesure de ce qu’un texte pouvait atteindre quand il visait un public.
On dit souvent de Maximilien Ier de Habsbourg qu’il fut le premier souverain à se servir de l’imprimerie pour soigner son image. Il a régné sur le Saint-Empire, un ensemble de principautés allemandes, autrichiennes et flamandes, entre la fin du XVᵉ siècle et 1519. Il n’avait ni capitale, ni impôt général, ni armée permanente. Il a commandé une quantité inhabituelle de livres et de gravures à sa gloire. La question est de savoir qui les a vus.
Les empereurs romains faisaient bâtir des arcs de pierre. Maximilien en a fait imprimer un. Des dizaines de feuilles de papier, gravées sur bois par les meilleurs artistes de son temps, s’assemblaient pour former un monument de trois mètres quarante de haut sur près de trois mètres de large, que l’on collait au mur.
L’avantage était double : cela coûtait beaucoup moins cher qu’une construction, et cela se transportait. Plusieurs centaines d’exemplaires ont été tirés et envoyés. C’est la seule des grandes entreprises d’images de l’empereur qui ait été terminée et diffusée de son vivant.
Ce que l’on ignore, c’est la suite. Aucune liste de destinataires n’a été conservée, aucun compte de distribution. On ne sait pas sur combien de murs cet arc a réellement été accroché.
L’empereur s’était fait le héros d’un roman de chevalerie. On y suit un chevalier qui traverse mille dangers pour rejoindre sa fiancée : c’est lui-même allant épouser Marie de Bourgogne. Le livre a été imprimé en 1517, avec une écriture d’imprimerie dessinée exprès, imitant celle de sa chancellerie.
Mais il s’agissait d’un tirage privé, réservé à des cadeaux. Il n’a pas été mis en vente. L’empereur meurt en janvier 1519, avant que les exemplaires soient distribués. Son imprimeur en profite alors pour publier une nouvelle édition destinée au commerce, prenant les héritiers de vitesse. Les exemplaires d’origine ne seront distribués que sept ans plus tard, sur ordre du petit-fils de Maximilien.
D’autres projets n’ont jamais abouti. Son autobiographie déguisée s’arrête en plein milieu et n’a été imprimée que deux siècles et demi après sa mort. Une longue frise gravée représentant son cortège de triomphe est restée inachevée. Et l’un de ses chantiers les plus longs n’a rien à voir avec l’imprimerie : un énorme livre de parchemin, copié à la main pendant douze ans par un douanier du Tyrol, qui a sauvé plusieurs textes du Moyen Âge dont il ne reste aucun autre exemplaire.
Pendant ce temps, l’empereur mettait en place autre chose. En 1490, il fait installer un système de relais à cheval entre ses terres d’Autriche et les Pays-Bas, sur le modèle italien. Des cavaliers changent de monture à intervalles réguliers et gagnent ainsi beaucoup de temps.
Ce service n’était pas ouvert au public. Il servait au gouvernement, et il était monté puis démonté selon les déplacements du souverain. Quand l’empereur s’installait quelque part, cette ville devenait deux fois plus rapide à joindre depuis Bruxelles. Un prince voisin en était jaloux et disait qu’aucun autre dans l’Empire ne pouvait s’offrir cela.
Le système était fragile. Une ville sollicitée refusa d’accueillir un bureau de poste, qu’il fallut installer dans un village voisin. À la mort de l’empereur, c’était encore le seul bureau permanent de toute l’Allemagne actuelle, et le financement venait des Pays-Bas parce que les caisses impériales étaient vides.
C’est seulement après lui que cette poste s’ouvre aux particuliers, puis adopte un rythme régulier. La vraie révolution de la communication appartient au règne suivant.
Un détail résume l’affaire. L’empereur avait accordé à son graveur le plus célèbre une rente annuelle, que la ville de Nuremberg devait lui verser. À la mort du souverain, la ville arrête les paiements et réclame l’accord du nouvel empereur.
L’artiste doit alors traverser l’Empire pour aller chercher cette confirmation, vendant des estampes en chemin pour payer son voyage. Il l’obtient en novembre 1520, et note dans son carnet de comptes la peine que cela lui a coûtée.
Le détail des mesures, des tirages, des dates de distribution et le débat entre historiens sur le mot « propagande » occupent l’article classique.
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☾Trois lettres retrouvées à Cracovie, un feuillet d’errata, deux mots ajoutés au titre : ce que Copernic a tenu dans ses mains le 24 mai 1543, et ce qu’il n’avait jamais lu.
✝Un placard de 40,5 sur 30 centimètres à Berlin, une note oubliée dans une bible d’Iéna, une préface de 1546 : ce qui est établi du 31 octobre 1517, et ce qui a été reconstruit.