Six reichstalers la mesure de seigle, huit celle de froment, huit celle de pois, deux celle d’avoine. Caspar Preis, qui vient d’acheter sept cents florins la ferme Saint-Michel à Stausebach, en Hesse, relève ces prix pour l’année 1637 et ajoute que la cherté n’a pas duré six mois. La même année, son village est pillé sept fois. Il y reste cinq vaches et trois cochons, mis à l’abri dans la ville voisine de Kirchhain, et pas une poule.
Un livre paru à Iéna en 1940
Le chiffre que tout le monde cite, un tiers de la population allemande morte entre 1618 et 1648, a une adresse bibliographique unique. Claire Gantet la donne sans ménagement : la moyenne des manuels sort d’un seul ouvrage, Der Dreißigjährige Krieg und das deutsche Volk, publié à Iéna chez Gustav Fischer en 1940. Günther Franz avait adhéré au parti nazi, servait dans la SS et occupait une chaire à la Reichsuniversität de Strasbourg pendant la guerre, carrière que Wolfgang Behringer a retracée.
Le rejet pur et simple serait une facilité. Franz a dépouillé des registres paroissiaux et des listes de villages désertés, les Wüstungen, dans des dizaines de territoires, et personne n’a retenté depuis une couverture d’ensemble. En 1963, Robert Mandrou en rend compte dans Études rurales et juge l’ouvrage important malgré sa date. Pour John Theibault, qui a repris en 1997 le dossier de Franz et de ses contradicteurs, la difficulté est d’abord arithmétique.
Une liste de maisons brûlées ou abandonnées ne mesure pas une population. Les survivants s’entassent dans les bâtiments restants ou vont ailleurs, et le même ménage se compte deux fois s’il a été enregistré à l’arrivée. L’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, est le premier âge de la statistique, et cette abondance trompe.
Personne n’a recensé l’Empire en 1618
Aucun État de l’Empire ne dispose alors d’un dénombrement général de ses sujets. Les chiffres en circulation sont reconstitués à partir de feux fiscaux, de registres de baptêmes et de rôles de contribution. La synthèse publiée en 2023 par Rudolf Brázdil et ses coauteurs, qui reprend Peter Wilson, retient seize à dix-huit millions d’habitants vers 1618 et dix à douze millions vers 1650, soit une baisse d’environ 25 %. Ronald Asch pousse jusqu’à 35 ou 40 %. L’écart vient pour une bonne part du périmètre géographique que chacun retient.
Le périmètre, justement. Compter dans les frontières allemandes du XXᵉ siècle revient à exclure la Lorraine, la Bohême et la Silésie, qui relevaient de l’Empire et que la guerre a durement touchées. Pour les pays tchèques, la dépopulation est estimée autour de 30 %, avec une restriction que les auteurs formulent eux-mêmes, la population d’avant-guerre y étant mal connue, ce qui prive le pourcentage de son dénominateur.
Mourir de flux de ventre
Une source hessoise de 1635 note que le pire arrive quand les trois verges vont ensemble, bellum, fames, pestis. L’ordre compte. Quentin Outram a montré que les crises de mortalité civile des longues guerres terrestres du XVIIᵉ siècle tiennent aux épidémies et à la famine, très peu aux combats. L’approvisionnement des troupes retire aux civils la nourriture et les moyens de s’en procurer, la sous-alimentation abaisse la résistance aux maladies, et les déplacements de soldats et de réfugiés en accélèrent la transmission. Brázdil et ses coauteurs désignent nommément la dysenterie et la peste comme les premières causes de la perte de bras.
Le climat s’en mêle sans se confondre avec la guerre. Les températures d’Europe centrale entre 1618 et 1648 sont nettement plus froides que la référence 1961-1990 en hiver, en automne et en moyenne annuelle. À Nuremberg, le prix du seigle est haut de 1621 à 1628, puis de 1632 à 1636, et redevient banal dans les années 1640, alors que la guerre dure encore.
Un mot sur ce que la période tuait par ailleurs. Dans la nuit du 11 au 12 octobre 1634, la submersion dite de Burchardi rompt les digues de la Frise du Nord et noie au moins huit mille personnes. Aucune armée n’était en cause.
Puis les souris. De 1637 à 1641, les invasions signalées en Bohême, en Silésie et dans le Brandebourg dévorent les semences et les provisions des granges, et elles prospèrent dans les jachères que personne ne cultive plus faute de bras. Le mécanisme est circulaire, les friches nourrissent les rongeurs, et les rongeurs achèvent les récoltes.
Quarante-sept hommes dans une fosse près de la Via Regia
À la fin de l’été 2011, une tranchée de sondage creusée le long de l’ancienne chaussée, au nord-est de Lützen en Saxe-Anhalt, tombe sur une fosse de 3,5 sur 4,6 mètres, profonde de 2,5 à 3 mètres. Elle est prélevée en deux blocs de vingt-cinq tonnes et transportée au Landesmuseum für Vorgeschichte de Halle. Quarante-sept hommes s’y trouvent, de 15 à 50 ans, 28 ans de moyenne d’âge. La bataille s’était livrée le 16 novembre 1632, 6 novembre pour les Suédois restés au calendrier julien, et les dates suivent ici le nouveau style. Le radiocarbone n’a rien donné d’utile, la courbe d’étalonnage présentant un palier à cet endroit, et ce qui a daté la fosse est une monnaie frappée en 1623, posée aux pieds d’un inhumé.
Vingt et un des morts ont reçu une balle dans la tête, et onze la portaient encore dans le crâne. Sur les vingt projectiles identifiables, la plupart sortent de carabines, quelques-uns de mousquets et un à trois de pistolets, c’est-à-dire d’armes de cavalerie tirées à courte distance. Deux hommes avaient une balle non tirée dans la bouche, habitude que les manuels du temps recommandaient pour recharger plus vite. Les corps ont été dépouillés avant d’être jetés dans le trou, et il n’en restait que quelques agrafes de vêtement et des fragments de textile. Le strontium ne donne une origine scandinave probable qu’à cinq d’entre eux. Les auteurs y voient, pour la majorité au moins, des fantassins de la brigade bleue, unité d’élite composée surtout d’Allemands et anéantie par une charge de cavalerie impériale.
Six à neuf mille hommes sont morts à Lützen. Une fosse en contient quarante-sept.
« Das ist meine Beute gewesen »
Le 20 mai 1631, vers neuf heures du matin, Peter Hagendorf entre dans Magdebourg à l’assaut, sans une égratignure. À la porte de la Neustadt, il reçoit deux balles dans le corps, une par le ventre et une qui traverse les deux épaules et se loge dans sa chemise. Il écrit alors la phrase qui lui a survécu : voilà quel a été mon butin. Le chirurgien lui attache les mains dans le dos pour faire entrer le ciseau, et on le porte à demi mort sous sa hutte. Pendant qu’on le panse, sa femme retourne dans la ville qui brûle partout pour y chercher un coussin et des linges, de quoi le bander et le coucher, et elle revient au bout d’une heure et demie avec une vieille femme de la ville, une cruche de quatre mesures de vin, deux ceintures d’argent et des vêtements, qu’il revendra douze thalers à Halberstadt. Le soir, ses camarades passent et chacun lui laisse un thaler ou un demi-thaler. Il note aussi qu’il a eu le cœur serré de voir brûler une si belle ville, parce qu’elle est de sa patrie. Trois cents blessés de son régiment sont ensuite logés dans un seul village autour de Halberstadt, et tous guérissent. Le manuscrit, cent soixante-seize feuillets conservés sur cent quatre-vingt-douze, dormait à la Staatsbibliothek de Berlin sous la cote Ms. germ. oct. 52 quand Jan Peters l’y retrouve en 1988.
Hans Heberle, cordonnier et petit exploitant près d’Ulm, a tenu un autre compte. Il a numéroté ses fuites après coup et arrondi le total à trente, toutes vers Ulm, une par nuit noire et gros temps, une autre dans la neige. Sur ses dix enfants, deux lui survivront, et ses parents, quatre de ses frères et sœurs et deux de ses enfants meurent dans la peste de 1634-1635. Au plus fort de l’hiver 1643, le conseil d’Ulm, débordé, somme les campagnards de rentrer chez eux sous peine d’amende.
Ces témoignages ne se valent pas et ne couvrent pas la même chose. Hagendorf a remplacé Grimmelshausen comme voix du peuple dans presque tout ce qui s’écrit sur la guerre, et c’est un progrès, les romans de Grimmelshausen relevant de la fiction. Peter Wilson avertit toutefois du risque, le même qu’autrefois, de faire d’un fantassin du régiment de Pappenheim l’archétype dont on tire des généralisations pour tout l’Empire.
Hans Medick soutient que la guerre s’est jouée d’abord dans la maison, là où le monde militaire et le monde civil entrent en contact par le logement des troupes et la réquisition. Le sac de Magdebourg lui fournit une autre démonstration. Les contemporains en font aussitôt un événement historique, dans un flot d’imprimés, au point qu’on peut y voir l’un des premiers événements médiatiques modernes. Tilly n’avait pas ordonné le sac, et sa réputation ne s’en est jamais relevée.
Là où la guerre n’est jamais venue
Une guerre de trente ans a plusieurs réalités, et la première est géographique. Ruth-E. Mohrmann le rappelle sèchement dans le volume du 350ᵉ anniversaire de la paix de Westphalie : la guerre n’était pas partout, des régions entières ont été épargnées, certaines ont même gagné de l’argent sur le conflit. Le nord-ouest et le sud-est de l’Empire ressortent peu dépeuplés des enquêtes régionales.
Cela ne fait pas de la catastrophe une invention. Le Mecklembourg, la Poméranie, le Palatinat et des parties de la Thuringe et du Wurtemberg perdent plus de la moitié de leur population, localement plus de 70 %. Geoffrey Parker écrit que les pertes et les déplacements de population y ont été proportionnellement plus lourds que pendant la Seconde Guerre mondiale, et que la catastrophe comme ses suites ont duré beaucoup plus longtemps. Bernd Roeck ajoute une observation qui coupe dans l’autre sens et que la recherche n’a pas vraiment reprise, à savoir qu’aucun effondrement social n’est repérable au terme de trente ans de guerre. Il restait d’ailleurs beaucoup à prendre en 1648, et Lothar Höbelt estime que le butin de Prague, pillée par les Suédois cet été-là, égale les cinq millions de thalers versés par les États d’Empire pour licencier l’armée suédoise. Des deux formules qui circulent pour qualifier le conflit, guerre de religion et guerre constitutionnelle, la seconde rend mieux compte du fait qu’une France catholique a financé puis rejoint le camp protestant, et c’est celle qu’on garde ici.
Dans les pays tchèques, l’activité de construction recule de plus de trente pour cent pendant la guerre par rapport aux trente années qui la précèdent. Le chiffre ne sort d’aucun registre de population. Il sort des poutres, datées une par une au comptage des cernes, dans les charpentes restées debout. C’est la seule série continue dont dispose la région pour ces décennies, et elle compte du bois, pas des morts.
Pour aller plus loin
Ce sujet croise la Réforme, la diète de Worms et la Bible allemande de Luther, cadres confessionnels de la guerre. Les bûchers des mêmes décennies se lisent dans les chasses aux sorcières de l’époque moderne et le Malleus Maleficarum. Le schisme d’origine se lit aussi chez Martin Luther.
On dit souvent que la guerre de Trente Ans a tué un tiers des Allemands. La formule est partout, dans les manuels comme dans les documentaires. Elle a une origine précise, un seul livre paru en 1940, et les historiens n’ont jamais réussi à la remplacer par un chiffre plus sûr. Voici pourquoi, et voici ce qu’on sait vraiment.
Un chiffre qui vient d’un seul livre
Entre 1618 et 1648, une longue série de guerres ravage le Saint-Empire, un ensemble de principautés qui couvre à peu près l’Allemagne, l’Autriche et la Bohême d’aujourd’hui. Quand on veut résumer le désastre, on donne un pourcentage.
Ce pourcentage sort d’une enquête publiée en Allemagne en pleine Seconde Guerre mondiale. Son auteur avait épluché des registres de baptêmes et des listes de villages abandonnés, un travail considérable. Il était aussi membre du parti nazi et officier SS, ce qui a longtemps compliqué la discussion sur son livre.
Le problème n’est pourtant pas seulement politique. Compter les maisons brûlées ne revient pas à compter les morts. Les survivants se serrent dans les maisons qui restent, ou bien ils partent ailleurs et se font enregistrer dans un autre village. Chaque fois, l’estimation gonfle un peu.
Ce qu’on ne pourra jamais savoir
À l’époque, aucun État de l’Empire ne recense sa population. Il n’existe donc ni chiffre de départ ni chiffre d’arrivée, seulement des reconstitutions faites à partir d’impôts et de registres de paroisses.
Les estimations récentes tournent autour de seize à dix-huit millions d’habitants avant la guerre, et dix à douze millions après. Cela donne environ un quart de baisse. D’autres historiens montent à 35 ou 40 %. L’écart dépend beaucoup du territoire qu’on décide de compter, car les frontières allemandes actuelles laissent dehors des régions qui appartenaient à l’Empire et qui ont beaucoup souffert.
Ce qui tuait réellement
Les batailles ne sont pas la principale cause de mortalité. Ce sont la faim et les maladies.
Les armées de l’époque vivent sur le pays qu’elles traversent. Elles prennent les grains, les bêtes et les chevaux. Les habitants mangent moins, résistent moins bien aux infections, et les déplacements de soldats et de réfugiés répandent la peste et la dysenterie d’un village à l’autre.
Le climat aggrave tout. Ces décennies sont froides, et plusieurs étés des années 1620 sont désastreux. Les récoltes manquent, le prix du grain monte, les gens partent sur les routes.
Trois personnes qui ont écrit
On connaît le quotidien de cette guerre grâce à quelques témoins ordinaires qui savaient écrire.
Un mercenaire allemand, engagé dans l’armée impériale, raconte la prise de Magdebourg en 1631. Il entre dans la ville sans une égratignure, puis reçoit deux balles dans le corps. Il note avec une ironie sèche que ces deux balles ont été tout son butin. Pendant qu’on le soigne, sa femme retourne dans la ville en flammes chercher de quoi le panser et rapporte un peu de linge, du vin et deux ceintures d’argent.
Un cordonnier des environs d’Ulm a compté ses fuites. Trente fois, il s’est réfugié derrière les murs de la ville avec sa famille. Sur ses dix enfants, deux seulement lui survivront.
Un laboureur de Hesse note les prix du grain de 1637 et le nombre de pillages subis par son village cette année-là. Sept. Il lui reste cinq vaches, trois cochons et pas une poule.
Une fosse et quarante-sept hommes
En 2011, près de Lützen, des archéologues découvrent une fosse commune de la bataille de 1632. Ils la prélèvent entière, en deux blocs de vingt-cinq tonnes, et l’ouvrent dans un musée.
Elle contient quarante-sept hommes, âgés de quinze à cinquante ans, vingt-huit ans en moyenne. Vingt et un ont reçu une balle dans la tête. Onze la portaient encore dans le crâne. Les corps avaient été fouillés et dépouillés avant d’être jetés dans le trou.
C’est le seul comptage exact dont on dispose. Il porte sur quarante-sept personnes, dans une guerre qui en a fait mourir des millions.
La guerre n’était pas partout
Dernier point, souvent oublié. Certaines régions ont perdu plus de la moitié de leurs habitants, parfois beaucoup plus. D’autres n’ont jamais vu passer une armée, et quelques-unes ont même tiré profit du conflit.
Le détail de l’enquête de 1940, l’état actuel des estimations et ce que les ossements de Lützen apprennent occupent l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Journal manuscrit de Peter Hagendorf, mercenaire au régiment de Pappenheim, rédigé au net vers 1648 pour les années 1625-1649, 176 feuillets conservés sur 192 Staatsbibliothek zu Berlin, Handschriftenabteilung, Ms. germ. oct. 52 ; édition Jan Peters, Göttingen, 2012, p. 100-105
- Caspar Preis, *Stausebacher Chronik*, journal d’un laboureur de Hesse pour les années 1636-1667, achat de la ferme Saint-Michel pour sept cents florins, prix du grain de 1637 et sept pillages du village édition Wilhelm A. Eckhardt et Helmut Klingelhöfer, Marbourg, 1998, p. 35-39
- Hans Heberle, *Zeytregister* (1618-1672), chronique d’un cordonnier et petit exploitant du territoire d’Ulm, trente fuites numérotées vers la ville Stadtarchiv Ulm ; édition Gerd Zillhardt, Ulm, 1975
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Sources primaires (suite)
- Fosse commune de Lützen, découverte en 2011, 3,5 × 4,6 m, 47 individus, prélèvement en deux blocs de 25 t, monnaie de 1623 servant de *terminus post quem* Landesamt für Denkmalpflege und Archäologie Sachsen-Anhalt, Halle (Saale), n° d’opération 1946/102
- Registres de la ville de Lützen, entrée faite deux jours après la bataille du 16 novembre 1632 sur l’appel à une aide extérieure pour inhumer les morts cités d’après A. Stahl, dans *Krieg. Eine archäologische Spurensuche*, Halle, 2015
- Observations météorologiques quotidiennes du landgrave Hermann IV de Hesse, Cassel 1621-1640 puis Rotenbourg-sur-la-Fulda 1641-1650 édition H. Lenke, 1960
Bibliographie
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