Chang’an sous les Tang : ce que le sol dit de la mégapole cosmopolite
Cent trente mètres au lieu de cent cinquante : l’avenue centrale vient d’être remesurée. Ce que les fouilles établissent de Chang’an, et ce qui reste disputé.
Trois lignes dans un registre consulaire, et pas un mot de la cause. L’annale de 1348 du Petit Thalamus de Montpellier, aux folios 93 et 94 du manuscrit AA9, enregistre la mort en charge d’au moins trois des douze consuls et l’élection de leurs remplaçants, sans indiquer de quoi ils sont morts. La peste noire est entrée par les ports méditerranéens, Marseille en novembre 1347, Montpellier au début de février 1348. Presque toute la documentation lui ressemble : des actes administratifs qui encaissent le choc sans le nommer, et quelques chroniques qui le nomment en le chiffrant mal.
Le tiers, en français, se cite presque toujours d’après Froissart. La formule apparaît au livre I des Chroniques, dans le chapitre consacré aux pénitents qui traversent le pays en se flagellant : une maladie courait, « bien la tierce partie du monde mourut ». Froissart est né vers 1337. Il a onze ou douze ans en 1348 et rédige ses Chroniques des décennies après. Un ordre de grandeur, transmis par un homme qui n’a rien compté.
Les estimations actuelles s’étalent largement. La fourchette de 30 à 50 % est celle que reprennent la plupart des travaux de génomique ; Ole Benedictow, dans sa synthèse de 2021, défend un chiffre proche de 60 %. Pour la France, le seul document sériel de cette qualité est un livre de comptes tenu par les curés successifs de Givry, en Saône-et-Loire, aujourd’hui coté GG 74 aux archives municipales de la commune. Il couvre 1334-1357 et c’est le plus ancien registre paroissial conservé du royaume. Le curé y notait vingt-huit à vingt-neuf inhumations par an. Pour 1348, on y compte 649 décès, dont la moitié pour le seul mois de septembre, et la reprise des mariages en 1349 signale la fin de l’épisode.
Le total varie d’un auteur à l’autre selon la fenêtre retenue : 649 pour l’année entière, 643 entre le 1er août et le 15 novembre, dans un bourg d’environ 1 500 habitants. Et un registre de sépultures mesure des inhumations enregistrées, dans une paroisse dont le prêtre a survécu assez longtemps pour écrire. Un village qui perd la moitié des siens en trois mois est un fait solide. Il ne devient un taux européen que par extrapolation.
Direction : la vallée de la Chu, au pied du Tian Shan, dans le nord de l’actuel Kirghizistan. Deux cimetières chrétiens de rite syriaque, Kara-Djigach et Burana, y ont été fouillés entre 1885 et 1892. Les stèles portent des inscriptions datées, et une dizaine d’entre elles donnent la « pestilence » comme cause du décès, pour les seules années 1338 et 1339. L’une nomme le mort : Sanmaq, emporté l’année du tigre.
En juin 2022, l’équipe de Maria Spyrou et de Philip Slavin publie dans Nature l’ADN ancien de sept individus exhumés de ces deux sites. Yersinia pestis est identifiée chez des individus dont la pierre porte 1338. Les deux génomes reconstruits représentent une seule souche, référencée BSK001 et BSK003, et cette souche se place au nœud exact de la grande diversification que les microbiologistes appellent une polytomie, c’est-à-dire un point où plusieurs lignées se séparent d’un coup au lieu de bifurquer deux à deux. Jusqu’à 40 % de la diversité actuelle de la bactérie en descend. Ses parents vivants les plus proches circulent chez les marmottes du même massif.
L’identification de l’agent, elle, était acquise depuis 2011. Kirsten Bos et ses coauteurs avaient reconstruit, à partir de quatre individus du cimetière d’East Smithfield à Londres, un génome à trente fois de couverture moyenne. Le cimetière avait été ouvert fin 1348 ou début 1349 par Ralph Stratford, évêque de Londres, et fouillé en 1986-1988 sur le site de la Royal Mint : 759 sépultures dégagées sur quelque 2 400 inhumations estimées. La souche médiévale ne présente, face aux souches modernes, aucune position dérivée qui lui soit propre, ce qui retire au génome bactérien l’explication de la mortalité de 1348.
Le récit est connu. En 1346, assiégeant le comptoir génois de Caffa en Crimée, les troupes de la Horde d’or, décimées par la maladie, projettent leurs cadavres par-dessus les murailles ; les Génois qui s’enfuient emportent la peste vers l’Occident. Ce récit tient à un texte, un seul. L’Istoria de morbo de Gabriele de’ Mussi, notaire de Plaisance, dont l’original est perdu et qui n’est connu que par une copie insérée dans un recueil composite d’environ 1367, conservé à la bibliothèque de l’université de Wrocław sous la cote R 262, au folio 74 recto.
L’histoire de l’erreur mérite d’être racontée. Augustus Henschel, qui trouve le manuscrit à Breslau et le publie en 1842, suppose que l’auteur était à Caffa. En 1884, Tononi rouvre les minutes notariales de Plaisance : de’ Mussi y signe des actes presque quotidiennement de 1344 au milieu de 1346. Le notaire n’a d’ailleurs jamais prétendu avoir vu le siège, et il ne bascule au témoignage direct qu’au moment de passer de l’Orient à l’Occident. Mark Wheelis, qui a repris le dossier en 2002, conclut que l’attaque par cadavres est plausible et reste la meilleure explication de l’entrée de la peste dans la ville, mais que son entrée en Europe s’est probablement faite indépendamment de cet épisode. Il ajoute une précision technique : les machines capables de lancer cent kilos sont des trébuchets à contrepoids, pas des catapultes à torsion. Le mot courant est le mauvais.
Et les stèles de la Chu placent la souche en circulation dix ans avant le siège.
Février 2022, Nature Ecology & Evolution. Adam Izdebski et une soixantaine de coauteurs publient l’analyse de 1 634 échantillons de pollen provenant de 261 sites de carottage datés au radiocarbone, lacs et tourbières, répartis dans 19 pays actuels et regroupés en 21 régions historiques. Le raisonnement est simple : avant l’industrie, la culture des céréales dépend de la main-d’œuvre disponible, donc l’effondrement d’une population se lit dans la chute du pollen de céréales et la reprise de la végétation spontanée.
Le résultat est contrasté. Chute agraire nette en Scandinavie, en France, dans le sud-ouest de l’Allemagne, en Grèce et en Italie centrale, ce qui confirme les sources écrites. Continuité, voire croissance, en Pologne, dans les pays baltes, en Catalogne, en Bohême, en Irlande, dans le centre de l’Espagne. Les auteurs en tirent que l’hypothèse d’une mortalité uniforme supérieure à la moitié n’est pas tenable.
Le camp adverse a mieux qu’un réflexe. Daniel Curtis a répondu dans la même revue que la baisse du pollen de céréales signale un déclin de population, ce qui n’équivaut pas à une mortalité de peste : elle peut refléter l’abandon de terres marginales, une réorientation vers l’élevage, une migration. Sa critique, comme les auteurs l’ont noté en réplique, porte sur l’interprétation et non sur les données. Le pollen mesure l’usage du sol, et un usage du sol se maintient avec moins de bras, ou avec des bras venus d’ailleurs : une région peut perdre la moitié de ses habitants et garder ses champs. La palynologie ne fournit donc aucun taux. Elle retire sa vraisemblance à l’idée qu’un seul taux vaudrait pour l’Europe entière, là où la médiévistique disposait surtout de monographies locales comme celle qu’Élisabeth Carpentier consacra à Orvieto en 1962. Patrick Boucheron a tiré de ces séries nouvelles, en janvier 2026, une synthèse française de 576 pages.
En 1348, la nouvelle va plus vite que la contagion. Albert Winkler l’a montré pour les terres suisses : l’annonce du fléau précède le fléau, elle laisse aux villes le temps de réagir, et la réaction consiste à chercher des empoisonneurs de puits. À Chillon et ailleurs, des juifs sont torturés jusqu’à l’aveu. Bâle, Berne, Zurich, Kybourg : on brûle, supplice que le droit réservait à l’hérésie.
Samuel Cohn a rassemblé la séquence à l’échelle européenne. Entre 1348 et 1351, dans l’attente d’une épidémie annoncée ou peu après son passage, des communautés entières sont accusées d’avoir empoisonné l’eau et la nourriture, arrachées à leurs synagogues, exterminées ; les communautés rhénanes disparaissent presque intégralement. Cohn a rouvert la question de savoir qui ordonnait et menait ces massacres, contre l’image reçue d’une foule d’endettés. Le point est disputé : Winkler, revenant en 2017 aux sources allemandes et suisses, soutient que les couches populaires y ont été massivement impliquées.
Strasbourg donne la date la plus citée, le 14 février 1349. Ceux qui refusent d’abjurer sont jetés sur des bûchers dressés dans le cimetière juif, à l’emplacement de l’actuelle place de la République. Le chiffre de deux mille morts, repris par de nombreuses sources, est jugé fortement exagéré par le musée d’art et d’histoire du Judaïsme, la population juive de la ville étant alors bien inférieure. À l’automne 1348, Clément VI avait fait publier depuis Avignon une bulle qui opposait à l’accusation un argument de fait : les juifs mouraient de la peste en aussi grand nombre que les chrétiens. Elle menaçait d’excommunication quiconque participerait aux persécutions ou les autoriserait. Elle n’a rien empêché.
La chaîne rat, puce, homme, à laquelle Frédérique Audoin-Rouzeau a consacré un livre en 2003, n’est pas établie pour le XIVᵉ siècle. En 2018, Katharine Dean et ses coauteurs ont ajusté trois modèles compartimentaux à neuf courbes de mortalité européennes, du Givry de 1348 à la Malte de 1813, et le modèle où le vecteur est un ectoparasite humain, pou de corps ou puce de l’homme, l’emporte partout sauf à Eyam et, précisément, à Givry. La réplique est venue de McMaster : le jeu de modèles exclut les transmissions mixtes, plusieurs paramètres sont fixés comme s’ils étaient connus exactement, les périodes d’incubation sont escamotées. Les auteurs ont maintenu leur conclusion. Le vecteur reste indéterminé.
Même situation du côté humain. En 2022, Jennifer Klunk, Tauras Vilgalys et leurs coauteurs comparent 206 extraits d’ADN ancien prélevés à Londres et au Danemark avant, pendant et après l’épidémie, et désignent le variant rs2549794, près du gène ERAP2, comme le meilleur candidat à une sélection positive, avec cette conséquence que l’allèle avantageux d’alors est aujourd’hui associé à un risque accru de maladie de Crohn. En 2025, Alison Barton, David Reich, Iain Mathieson et leurs coauteurs répondent dans Nature que le signal d’enrichissement disparaît sous un test de randomisation approprié et qu’aucune variation significative de fréquence n’est décelable sur rs2549794. L’équipe initiale maintient ses conclusions et produit de nouvelles données ; la revue publie un erratum d’auteurs. Le dossier est ouvert.
Une chose a bougé en 2025. Ravneet Sidhu, Javier Pizarro-Cerdá, Hendrik Poinar et leurs coauteurs ont montré dans Science que le gène de virulence pla perd des copies dans les souches tardives de la première comme de la deuxième pandémie. Testée sur des souches modernes porteuses de la même particularité, cette déplétion abaisse d’environ 20 % la mortalité murine dans le modèle bubonique et allonge la durée de l’infection, sans effet sur les formes pulmonaire et septicémique. Le bacille de 1347 n’est pas celui des vagues suivantes.
Là où l’annale de 1348 se contentait d’enregistrer des sièges vacants, celle de 1408 nomme l’épidémie. Vincent Ferrier prêche sous l’auvent du cimetière des dominicains de Montpellier, là où l’on avait coutume de prêcher, note le scribe, avant la grande épidémie de 1348, quand la ville était très peuplée. Soixante ans après, la peste sert à dater une habitude perdue.
Ce dossier croise la première pandémie, celle qu’on appelle peste de Justinien, dont l’agent n’a été retrouvé génétiquement dans un charnier du Levant que très récemment et qui pose la même question de l’écart entre les récits et les corps. Il rejoint le mouvement des flagellants, que Froissart décrit dans le chapitre même où figure sa phrase sur la tierce partie du monde, et l’histoire des registres paroissiaux et consulaires, dont Givry et Montpellier montrent qu’ils enregistrent la catastrophe par ses effets administratifs bien avant de la nommer.
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Cent trente mètres au lieu de cent cinquante : l’avenue centrale vient d’être remesurée. Ce que les fouilles établissent de Chang’an, et ce qui reste disputé.