Henri le Navigateur : le prince portugais qui ne navigua jamais
Un surnom forgé en Allemagne au XIXᵉ siècle, une chronique commandée par le roi et connue par un seul manuscrit, quarante-six captifs pris au titre du quint.
Sur un plateau de la région de Calpulalpan, un site archéologique de 320 000 mètres carrés n’a jamais été réhabité après 1521. Les hommes envoyés par Hernán Cortés l’ont rasé, et les survivants ne sont pas revenus. Un dixième de la surface a été fouillé. Ce qui en sort oblige à recompter la chute de Tenochtitlan, aujourd’hui Mexico, autrement que par les chaussées et les brigantins.
Le Proyecto Arqueológico Zultépec-Tecoaque, dirigé par Ana María Jarquín Pacheco et Enrique Martínez Vargas pour l’Institut national d’anthropologie et d’histoire, travaille depuis 1990. Vingt-deux aljibes ont été dégagés, ces citernes où les habitants ont caché leurs biens en sachant ce qui allait venir. Il en reste une dizaine à ouvrir. Les quatorze crânes étaient couverts de fragments d’un octécomatl polychrome, grand vase figurant la tête de la déesse Mayahuel. L’altération météorique établit qu’ils ont été exposés en hiver, par paires d’un homme et d’une femme, tournés vers le lever du soleil.
Le détail compte parce qu’il défait une image. La guerre de 1519-1521 oppose des coalitions, et Zultépec s’était engagé du côté de la Triple Alliance. Ses habitants ont sacrifié aux dieux, pendant huit mois, des captifs dont la majorité était amérindienne : selon les caractéristiques morphologiques, cinq des crânes masculins seraient otomis, deux viendraient de la côte du Golfe, deux seraient tlaxcaltèques. Martínez Vargas résume l’intention des cérémonies : on demandait aux dieux la force de résister à la conquête de Mexico-Tenochtitlan.
Un mot sur le cadre. L’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, est un découpage européen ; sur ce plateau on parle de Postclassique tardif, de 1200 à 1521, et importer l’autre grille ne produit ici que de faux synchronismes. Ce qui manque, l’équipe le dit : les analyses ADN qui diraient si certains captifs étaient parents, et donc si l’on tient des familles entières, n’ont pas été menées.
Cortés compte. Dans la troisième lettre de relation, datée de Coyoacán le 15 mai 1522, il consigne la revue passée le 28 avril 1521, une fois les brigantins achevés : quatre-vingt-six cavaliers, cent dix-huit arbalétriers et arquebusiers, sept cents et quelques fantassins à l’épée et à la rondache, trois grosses pièces de fer, quinze petites pièces de bronze, dix quintaux de poudre. Voilà pour la force castillane. Elle tient dans une phrase.
Les treize brigantins ont été assemblés à Tlaxcala sous la direction du charpentier Martín López, transportés en pièces détachées, armés chacun de vingt-cinq hommes, d’un capitaine, d’un veedor et de six tireurs. Cortés répartit ensuite ses garnisons. À Pedro de Alvarado, pour Tacuba : trente cavaliers, dix-huit tireurs, cent cinquante fantassins, et plus de vingt-cinq mille hommes de guerre de Tlaxcala. À Cristóbal de Olid, pour Coyoacán : trente-trois cavaliers, dix-huit tireurs, cent soixante fantassins, plus de vingt mille alliés. À Gonzalo de Sandoval, pour Iztapalapa, une troisième colonne du même ordre.
Regardez la différence de grain. Les Castillans sont comptés à l’unité, les alliés par tranches de cinq mille. En additionnant ses propres chiffres, Cortés met sur pied plus de soixante-quinze mille guerriers indigènes autour de moins d’un millier d’Espagnols, et il ne juge pas utile d’être plus précis. Le chiffre de deux cent mille alliés qui circule dans la vulgarisation ne repose sur aucune série : il n’existe ni rôle, ni registre de solde, ni recensement. On tient le dénombrement d’un homme qui écrivait pour justifier une désobéissance et obtenir une récompense.
Ce déséquilibre a réorienté l’historiographie. Matthew Restall décrit l’affaire comme une guerre indigène à laquelle un contingent castillan a pris part, et non comme l’exploit d’un capitaine. Bernard Grunberg, lui, a reconstitué par les archives le groupe des conquistadores de Mexico jusqu’à en publier un dictionnaire, et sa conclusion est peu héroïque : la plupart n’ont tiré aucun profit durable de l’entreprise. Le siège commence le 30 mai 1521 et s’achève le 13 août, jour de la Saint-Hippolyte, avec la capture de Cuauhtémoc. Soixante-quinze jours, dit Cortés, dont pas un sans combat.
Le livre XII du Codex de Florence consacre son vingt-neuvième chapitre à l’épidémie. Le manuscrit est un objet précis : trois volumes achevés en 1577, cotés Mediceo Palatino 218 à 220 à la Bibliothèque médicéenne laurentienne de Florence, texte sur deux colonnes en nahuatl et en espagnol, près de deux mille cinq cents images. Le chapitre dit que la maladie de pustules a commencé au mois de Tepeilhuitl, qu’elle a duré soixante jours pleins, qu’elle a éclaté à Teotleco et s’est calmée à Panquetzaliztli. Beaucoup sont morts de faim, faute de personne pour soigner qui que ce soit. Les guerriers mexicas en sont sortis très affaiblis.
Le plus ancien témoignage espagnol est administratif. Le 30 août 1520, le licencié Lucas Vázquez de Ayllón, juge de l’audience de Saint-Domingue, écrit à Charles Quint que la variole a été transmise aux Indiens du continent par des auxiliaires venus de Fernandina, c’est-à-dire de Cuba, avec la flotte de Pánfilo de Narváez. Le rapport n’a été imprimé qu’en 1866. Les annales de Tenochtitlan, elles, notent que Cuitláhuac a régné quatre-vingts jours et qu’il est mort des pustules à la fin du mois de Quecholli, soit fin novembre ou début décembre 1520.
Et c’est là que l’affaire se complique. En 1993, Francis J. Brooks a soutenu dans le Journal of Interdisciplinary History que l’épidémie de 1520 fut une attaque bénigne, comparable à celles de l’Europe contemporaine. Son argument est textuel, et il est fort : le chiffre de la moitié de la population morte ne vient que d’un seul texte, la Historia de los indios de la Nueva España attribuée à Motolinía ; López de Gómara et Bernal Díaz en dérivent ; le récit du porteur africain qui aurait introduit la maladie est un motif recopié de chronique en chronique. Retirez cette source, et le socle chiffré de la catastrophe s’effondre.
Robert McCaa lui a répondu dans la même revue en 1995, et sa réplique déplace le débat. Edmundo O’Gorman avait montré en 1982 que la Historia est une mutilation des Memoriales, où Motolinía écrivait que la moitié était morte dans certaines provinces, formule que l’éditeur a durcie en plus de la moitié et dans la plupart des provinces. Le texte gonflé n’est donc pas de Motolinía, mais le texte sobre l’est. Surtout, les annales nahuas indépendantes enregistrent 1520 comme l’année de la variole : Chimalpahin pour Chalco, les annales de Cuauhtitlan, celles de Tecamachalco, qui ne mentionnent même pas la guerre cette année-là.
McCaa conclut sans trancher : la fraction des morts se situe quelque part entre un dixième et une moitié, et nous n’avons aucun moyen de la fixer. Cortés, lui, consacre à la variole une demi-page sur les quelque deux cent cinquante qu’il adresse à l’empereur, et ne nomme qu’une victime, le seigneur tlaxcaltèque Maxixcatzin, parce que cette mort justifie qu’il désigne lui-même des successeurs.
Il faut dater le mythe. Francisco López de Gómara, chapelain et secrétaire de Cortés pendant sa vieillesse espagnole, n’a jamais traversé l’Atlantique. Son livre sort de l’atelier d’Agustín Millán à Saragosse, aux frais du libraire Miguel Capila, colophon daté de la veille de Noël 1552 ; la couronne en interdira l’impression en 1556. On y lit que les Indiens venus regarder ces étrangers disaient qu’il s’agissait de dieux. Camilla Townsend a repris le dossier en 2003 : la documentation contemporaine des faits ne porte pas cette croyance, qui s’installe après coup et remplit une fonction, expliquer une défaite d’un côté, fonder une légitimité de l’autre.
Reste à donner au camp adverse sa version la plus solide. Le livre XII contient bien des présages et un registre du seigneur qui revient. Le nahuatl teotl ne se traduit pas proprement par « dieu » et couvre un champ plus large. Les informateurs de Sahagún étaient des Tlatelolcas écrivant des décennies après les faits, ce qui affaiblit leur témoignage sans l’annuler : la mémoire nahua a pu conserver quelque chose que Gómara n’a fait que mettre en forme. Enfin, la relecture de la rencontre du 8 novembre 1519 proposée par Restall, où Moctezuma reçoit une reddition plutôt qu’il n’en offre une, est loin de faire consensus. Ce qui est établi tient en une ligne : aucune source antérieure aux années 1550 n’atteste que les Mexicas aient tenu Cortés pour Quetzalcóatl.
Un objet dit la même chose autrement. Le Weltmuseum de Vienne conserve sous le numéro 10402 une coiffe de plumes de quetzal, de cotinga, de spatule rosée, de piaye écureuil et de martin-pêcheur, montée sur bois avec de l’or et du laiton, datée des environs de 1515. Le XXᵉ siècle l’a baptisée couronne de Moctezuma. Le musée précise qu’aucun document ne l’établit, et que la pièce n’est attestée avec certitude qu’en 1596, dans un inventaire du château d’Ambras, où on la décrit comme un chapeau maure.
Sur le bilan humain, la troisième lettre est explicite et sans remords. Cortés écrit que l’eau salée bue faute d’autre chose, la faim et la puanteur ont tué plus de cinquante mille âmes, et il décrit les tas de morts dans des rues où plus personne ne pouvait marcher. C’est un ordre de grandeur donné par un homme qui avait intérêt à une grande victoire et à un petit massacre, sans recensement derrière lui. La population du Mexique central en 1519 n’est pas mieux assurée : Sherburne Cook et Woodrow Borah avancent 25,2 millions dans une fourchette de 18 à 30, Ángel Rosenblat propose 4,5 millions, et l’écart n’a jamais été réduit.
Ce que l’on peut mesurer, ce sont les pierres. Entre septembre 2017 et août 2018, le Programa de Arqueología Urbana de l’INAH, conduit par Raúl Barrera Rodríguez et José María García Guerrero, a creusé douze sondages autour de la cour principale du Nacional Monte de Piedad, face au flanc ouest de la cathédrale de Mexico. À plus de trois mètres, un sol de dalles de basalte appartenant à un espace ouvert des Casas Viejas d’Axayácatl, tlatoani de 1469 à 1481. Au-dessus, une pièce en pierres de taille de basalte et de tezontle, identifiée comme la maison de Cortés, qui abritera le premier cabildo de la Nouvelle-Espagne puis le marquisat del Valle de Oaxaca. Dans son angle sud-est intérieur, encastrés, deux blocs préhispaniques sculptés en haut-relief : un serpent à plumes, une coiffe de plumes. Les survivants ont démoli leurs temples et rebâti la ville avec les mêmes pierres.
La guerre finie, elle se poursuit sur parchemin. Le gouverneur indien Diego Maxixcatzin, de la cabecera d’Ocotelulco, part pour la cour en 1534 avec d’autres seigneurs tlaxcaltèques. Le 22 avril 1535, une provision royale expédiée à Madrid accorde à Tlaxcala un blason et le titre de Leal Ciudad, pour les services rendus par les principaux et les villages de la province. Le document est un double folio enluminé, encadré de motifs végétaux et d’oiseaux, timbré en haut de l’aigle bicéphale des Habsbourg. Les Tlaxcaltèques plaideront cette version de 1521 pendant deux siècles et demi. Le parchemin est entré au Centre d’études d’histoire du Mexique Carso le 1ᵉʳ août 1974. Il est en bon état.
Ce dossier croise le traité de Tordesillas, qui partage en 1494 un monde que les signataires n’ont pas vu et fixe le cadre juridique dans lequel Cortés devra plaider sa désobéissance. Il rejoint l’encomienda et les lois nouvelles de 1542, où se joue le sort des vaincus une fois les armes déposées, ainsi que la conquête du Pérou par Pizarro, qui reprend onze ans plus tard le même schéma d’alliances locales.
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