Un garrot sur la place de Cajamarca
Deux jours se sont longtemps disputé la mort d’Atahualpa. Le 29 août 1533 a tenu dans les histoires de la conquête jusqu’au XXᵉ siècle et figure encore dans des notices en ligne. Retenu par la plupart des travaux récents et par la notice que María Concepción Bravo Guerreira lui a consacrée dans le Diccionario biográfico de la Real Academia de la Historia, le samedi 26 juillet s’accorde mieux avec les documents de l’été 1533 et avec la marche des Espagnols vers le sud, engagée avant la fin d’août. Toutes deux appartiennent au calendrier julien, seul en usage en 1533.
Quant au nom, il n’est pas plus stable. Chez les secrétaires de Pizarro, on lit Atabalipa ou Atabaliba, la graphie quechua normalisée donne Atawallpa, et la Real Academia de la Historia range sa notice sous Atau Huallpa. On s’en tiendra à Atahualpa, parce que c’est sous cette forme que le lecteur français le cherche et le trouve dans les catalogues. La même notice lui donne un nom de règne, Caccha Pachacuti Inca Yupanqui, pris lorsqu’il se proclame Inca dans la forteresse de Caranqui. Aucun document ne date sa naissance. Elle se place vers 1500 par un calcul fondé sur l’âge que lui donnent les témoins de 1532, une trentaine d’années chez Francisco de Xerez. Le lieu se dispute entre Cuzco, que retiennent Juan de Betanzos et Bravo Guerreira, et Quito, que privilégie une tradition équatorienne apparue au XVIIIᵉ siècle. Sa mère, nommée Palla Coca par la notice espagnole, appartenait comme Huayna Capac au lignage de Pachacuti.
Vers 1513, selon la même source, Huayna Capac s’installe à Tumebamba et conduit pendant une quinzaine d’années la guerre contre les Cayambes et les Caranquis, avec plusieurs de ses fils, dont Atahualpa. Une épidémie signalée d’abord dans la région de Cuzco gagne le nord et emporte l’Inca vers 1528, ainsi que Ninan Cuyochi, l’héritier qu’il venait peut-être de désigner. Les nobles reconnaissent Huáscar, fils de l’épouse principale, à Cuzco. Atahualpa ne suit pas le cortège funèbre et demeure dans le nord avec l’armée de son père. Après une ambassade maltraitée à Cuzco, la rupture est ouverte, et les généraux Quisquis, Chalcuchímac et Rumiñahui battent deux armées venues du sud, puis celle que Huáscar mène en personne, et font celui-ci prisonnier en 1532.
Atahualpa se trouve à Cajamarca quand la compagnie de Pizarro, débarquée à Tumbes au début de 1532, y entre le 15 novembre. Le lendemain, en fin d’après-midi, il pénètre sur la place, porté en litière. Le dominicain Vicente de Valverde s’avance avec un interprète et un livre, l’échange tourne court, et les Espagnols embusqués dans les bâtiments chargent l’escorte. Ils sont 168, d’après la liste des parts que James Lockhart a reconstituée homme par homme en 1972. Prisonnier, Atahualpa offre de remplir d’or une salle que Xerez mesure à vingt-deux pieds sur dix-sept, jusqu’à une ligne tracée aussi haut que pouvait atteindre sa main, et deux fois la même quantité d’argent. Le 17 juin 1533, par-devant le notaire Pedro Sancho, Pizarro ordonne le partage. La fonte a produit 1 326 539 pesos d’or et 51 610 marcs d’argent, dont le quint royal prélève 262 259 pesos et 10 120 marcs, selon les chiffres de la Verdadera relación de la conquista del Perú de Xerez, imprimée à Séville chez Bartolomé Pérez en juillet 1534.
Huáscar, conduit vers Cajamarca par les généraux de son demi-frère, est tué en route au début de 1533, sur un ordre que les Espagnols imputent au captif. Diego de Almagro arrive en avril avec des renforts qui n’ont aucune part à la rançon. Hernando Pizarro part pour l’Espagne le 12 juin avec le quint du roi, et Bravo Guerreira rapporte qu’Atahualpa avait demandé à l’accompagner. Accusé de préparer une attaque, il est jugé par un tribunal réuni par le gouverneur et condamné au bûcher, peine commuée en garrot quand il accepte le baptême, sous le nom de Juan ou de Francisco selon les témoins. En 1534, une cédule de Charles Quint fait savoir au gouverneur que la mort d’Atabaliba lui a déplu « parce qu’il était seigneur », et plus encore qu’elle ait été prononcée par voie de justice.
Tout ce qui précède tient dans une poignée de textes espagnols écrits en 1533 et 1534 par des hommes payés sur la rançon, puis dans des récits andins recueillis à partir de 1551 auprès de parentèles qui avaient chacune leur camp. Il faut maintenant prendre ces textes un à un, en commençant par l’acte notarié du 17 juin, regarder pour qui ils ont été écrits, puis rouvrir trois épisodes que leurs versions se disputent, le livre de Valverde, la mort de Huáscar et le procès, avant de suivre ce que le Pérou colonial, l’Équateur et le XXᵉ siècle ont fait de ce nom.









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