« Raþu. » Sur la dalle de Hillersjö, en Uppland, le mot ne court pas dans le bandeau d’écriture qui serpente sur le rocher. Le graveur l’a logé dans l’œil d’un des animaux qui portent le texte, et l’édition savante des inscriptions de la province le rend par « lis ! » ou par « interprète ! ». Dans la paroisse de Skogstibble, toujours en Uppland, un granite rougeâtre haut de 2,91 mètres finit sur une injonction de la même famille, raþi sa kuni, « qu’interprète celui qui en est capable ». Aurikr l’a fait dresser avec ses deux frères, Jógeirr et Fastgeirr, pour leur père Borgeir, et il précise qu’il a gravé lui-même ces runes. Les éditeurs relèvent des formules parentes sur plusieurs autres pierres d’Uppland, du Södermanland et du Västergötland.
Une pierre qui réclame un lecteur suppose qu’il en passait, et qu’il pouvait échouer, puisque Aurikr ne s’adresse qu’à celui qui sait. Mille ans plus tard, ceux qui savent sont des runologues, et leur premier obstacle tient à l’alphabet lui-même.
Un f pour dire v
Le mot futhark aligne les six premières runes de la série, f, u, þ, a, r et k. Dans sa forme ancienne, en usage à peu près de l’an 100 à l’an 700, il comptait vingt-quatre signes. Au VIIIᵉ siècle, au seuil de l’époque viking, les Scandinaves passent à un futhark récent de seize signes, dont beaucoup notent plusieurs sons, rappelle Kristel Zilmer, professeure de runologie à l’université d’Oslo, la rune f servant aussi pour v. Chaque signe couvre ainsi un éventail de sons voisins, et c’est au lecteur de choisir. Henrik Williams, professeur de runologie à Uppsala, le dit sans détour en 2022, ils n’avaient que seize lettres, si bien qu’il faut parfois éprouver des masses d’interprétations pour une seule séquence.
Les runologues travaillent donc en deux temps. Ils translittèrent d’abord, rune par rune, en lettres latines, puis ils normalisent en vieux norrois, c’est-à-dire qu’ils décident des sons. À Skillsta, la suite faþur sin frehn devient fôður sinn frægan, « son père renommé ». Chaque inscription reçoit en outre un signum, une lettre de province suivie d’un numéro, U pour l’Uppland, Sö pour le Södermanland, Ög pour l’Östergötland, tirés des volumes de l’édition nationale, Sveriges runinskrifter.
Hillersjö est U 29, Skillsta U 887.
La Samnordisk runtextdatabas de l’université d’Uppsala, qui vise à réunir sous forme numérique toutes les inscriptions runiques de Scandinavie, se consulte depuis décembre 2020 dans l’interface Runor de Riksantikvarieämbetet, l’administration suédoise du patrimoine, alors que sa dernière mise à jour publiée date du 19 janvier 2018. Les totaux varient selon ce que l’on compte. Sven B. F. Jansson estimait en 1987 à environ 3 500 les inscriptions runiques connues sur le sol suédois. Le manuel de conservation publié par l’Upplandsmuseet en 2023 parle de quelque 3 400 pierres runiques connues dans le monde, dont près de 2 900 en Suède et un peu plus de 1 300 en Uppland, presque la moitié du total suédois, et Birgit Sawyer partait en 2000 de plus de 3 000 inscriptions sur pierre pour la seule fin de l’époque viking.
L’écriture survit aux Vikings. Au Moyen Âge, précise Zilmer, on invente de nouveaux signes pour noter les sons avec plus d’exactitude, et vers 1300, probablement à l’abbaye de Herrevad, en Scanie, alors danoise, un scribe copie en runes la loi provinciale de Scanie sur cent feuillets de parchemin de 174 millimètres sur 121. Ce Codex Runicus, coté AM 28 8vo dans la collection arnamagnéenne, emploie des runes retouchées pour répondre chacune à une lettre latine, et son dernier feuillet note, avec sa mélodie, un chant populaire danois. À Bergen, après l’incendie de juillet 1955 qui détruisit près de la moitié du quartier de Bryggen, les fouilles ont livré tant d’inscriptions runiques qu’Aslak Liestøl en comptait déjà environ cinq cents en 1966, la plus grande collection jamais trouvée selon lui.
Hillersjö
La dalle de Hillersjö n’a jamais été dressée. Le texte couvre une surface de 2,80 mètres sur 1,86 d’un rocher affleurant près de la ferme, dans la pente qui descend vers le lac, et des siècles de passage l’ont usé au point qu’une vingtaine de runes manquent après la quatre-vingt-sixième. C’est la plus longue inscription d’Uppland, et elle raconte une suite de mariages et de morts. Germund épouse Gerlög quand elle est encore jeune fille, ils ont un fils, puis Germund se noie, et le fils meurt à son tour. Gerlög se remarie avec Gudrik, dont le nom est en partie restitué. De leurs enfants, une fille seule survit, Inga, qui épouse Ragnfast de Snottsta. Ragnfast meurt, puis leur fils meurt, et Inga hérite de cet enfant. Elle se remarie avec Eirik et meurt à son tour. Gerlög recueille alors l’héritage de sa fille. Le dernier mot revient au graveur, Torbjörn skald, connu par d’autres pierres de la région, sur plusieurs desquelles il demande à Dieu d’aider l’âme du mort. Les éditeurs du texte y lisent un titre de propriété. L’inscription enchaîne trois successions en ligne descendante et trois en ligne ascendante, conformément aux articles que la loi provinciale d’Uppland, rédigée plus tard, consacre aux successions, et elle est taillée dans un rocher immobile, à la ferme même, parce qu’elle appuie le droit d’une personne sur Hillersjö. Gerlög y rassemble les biens de trois lignées qui n’étaient pas la sienne, et la dalle montre, selon les mêmes éditeurs, qu’une femme héritait de plein droit quand aucun héritier du même degré ne se présentait.
Birgit Sawyer a étendu cette lecture à tout le corpus en 2000, dans The Viking-Age Rune-Stones. Presque toutes les inscriptions, écrivait-elle, reflètent l’héritage et les droits de propriété, et plusieurs commanditaires sur une même pierre traduisent le partage d’une succession en parts. Hillersjö lui fournit son meilleur argument, puisque le texte détaille lui-même les transmissions et qu’il se trouve à la ferme qu’il concerne. Frands Herschend lui a répondu dans la revue Scandia que la plupart des inscriptions racontent un événement sans rien revendiquer, que les héritiers y sont rarement nommés, que la succession est le plus souvent réglée avant que la pierre se dresse, et que ces monuments disent d’abord des liens de famille et un rang. Il relevait aussi la fréquence des « probablement » sous la plume de Sawyer, dont les lectures les plus fortes reposent sur des pierres aussi bavardes que Hillersjö, alors que la plupart des inscriptions s’en tiennent à dire qui a fait dresser la pierre, pour qui, et parfois qui l’a taillée.
À Jelling, dans le Jutland, la grande pierre que fait graver le roi Harald, après son baptême vers 965 et avant sa mort, au plus tard en 987, commémore son père Gorm et sa mère Thyra, puis rappelle qu’il a conquis tout le Danemark et la Norvège et fait les Danois chrétiens. Le texte court sur quatre lignes horizontales d’une face, et sa dernière ligne passe sur la face aux animaux avant de finir sur celle qui porte un Christ, là où se lit la conversion. Sawyer attribuait à Harald la petite pierre de Gorm elle-même, hypothèse que Herschend jugeait trop spéculative au vu de sources si minces. Depuis qu’un graffiti a abîmé la grande pierre en 2011, les deux stèles sont enfermées dans une protection de verre épais et de bronze.
Le coup de ciseau d’Åsmund Kåresson
Certains graveurs signent. Les pierres d’Åsmund se rencontrent en Uppland et dans le Gästrikland. Åsmund Kåresson, qu’une datation ancienne place au début du XIᵉ siècle, a signé une vingtaine d’inscriptions et en a probablement taillé quarante à cinquante autres, d’après les décomptes que reprend Laila Kitzler Åhfeldt en 2016, et il nomme parfois ses aides, Sven, Härjar, Vigmar ou Ingjald. Sur U 940, Öpir se nomme avec le verbe ráða, celui-là même qui ordonne ailleurs au passant de lire ou d’interpréter, reð runaR ØpiR.
On dira graveur plutôt que maître des runes, parce que la formule savante convient mal à Aurikr, dont la pierre de Skillsta est, selon ses éditeurs, l’œuvre unique d’un homme sans formation, alors même que son ornementation, avec un dragon ailé à la place où l’on attendrait une croix, passe pour très habile.
Faute de signature, on attribue d’abord à l’œil, sur la forme des runes et le dessin des animaux, puis au scanner. En 2013, Kitzler Åhfeldt a relevé au scanner optique trois pierres données à Åsmund, Gs 11 et Gs 13 dans le Gästrikland et U 1144 en Uppland, et elle a repris des empreintes en pâte à modeler faites en 1997 et en 2000 sur deux autres, U 1142 et U 356. Elle mesure l’angle et la profondeur du sillon, le rythme et l’espacement des coups, compare les mains par l’analyse statistique, et confronte le tout au travail d’un graveur d’aujourd’hui, Erik Sandquist.
L’ornement sert aussi à dater. Les pierres d’Åsmund se rangent dans les groupes stylistiques qu’Anne-Sofie Gräslund a tirés des animaux et des motifs de style Ringerike qui portent le texte. Appliquée au Västergötland en 2014, la même méthode place la production des pierres entre la fin du Xᵉ siècle et le milieu du XIᵉ, et Gräslund lit sur l’une des plus récentes la fin de l’usage, puisque trois fils y disent avoir posé une pierre sur leur mère, signe que la stèle dressée cède la place à la dalle funéraire couchée, probablement dans un cimetière consacré.
Le soleil se couche sur Omberg
À Rök, en Östergötland, la pierre Ög 136 est un bloc de granite de cinq tonnes, haut de plus de deux mètres et demi au-dessus du sol, dont l’inscription couvre les cinq faces visibles en vingt-huit lignes. Elle date des environs de 800. On la connaît depuis le XVIIᵉ siècle, quand elle servait de pierre de construction dans un bâtiment médiéval de l’église de Rök. Le graveur y mêle des runes récentes de la variante dite à branches courtes, deux lignes en futhark ancien au revers, un code numérique sur trois lignes et un chiffre de substitution. Le nombre de signes change selon les auteurs, plus de 700 pour l’article de référence de 2020, environ 750 pour l’encyclopédie norvégienne Store norske leksikon, environ 760 pour les universités d’Uppsala et de Göteborg, 725 pour l’Encyclopædia Britannica.
Pendant un siècle, on y a lu un père, Varinn, honorant son fils mort, Vämod, et une strophe sur Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths. Sophus Bugge avait déchiffré les runes à branches courtes et le chiffre du revers entre 1873 et 1878, et le nom de Théodoric avait été proposé dès 1879. Le projet que l’université de Göteborg a consacré à la pierre de 2017 à 2020 explique la longévité de cette lecture en partie par une méfiance savante envers les interprétations nationalistes, qui rendait suspecte toute retouche à la mention du roi goth.
Bo Ralph a ouvert la brèche en 2007 en lisant dans le passage une énigme sur la lumière du soleil, puis l’a développée en 2021 dans deux volumes de près de mille pages, Fadern, sonen och världsalltet, où presque tout le texte devient une suite d’énigmes cosmiques à l’obscurité voulue. En janvier 2020, Per Holmberg, Bo Gräslund, Olof Sundqvist et Henrik Williams comptent neuf énigmes, cinq sur le soleil et quatre sur Odin et ses guerriers, éclairées par le poème eddique Vafþrúðnismál. Le soleil mort « il y a neuf générations » renverrait aux éruptions volcaniques de 536 à 547, à des étés glacés et à un effondrement de la population scandinave qu’ils estiment à la moitié au moins, et le père espérerait son fils appelé auprès d’Odin pour combattre au Ragnarök. Les auteurs reconnaissent que les poèmes eddiques dont ils se servent n’étaient pas connus en 800, même si la mythologie qu’ils reflètent a pu l’être. Dans Maal og Minne, la même année, Holmberg a lui-même retiré la date de 536, jugeant qu’une formule comme « neuf âges » aurait perdu son sens à mesure que le temps passait. Il propose d’y entendre neuf mois et fait du monument une affaire de tournant annuel, à l’équinoxe d’automne. Il ajoute en 2021 que si le grand côté étroit regardait l’ouest, vers le mont Omberg, la course du soleil accompagnait la lecture, ce qui expliquerait que ce côté se lise de haut en bas, comme une énigme sur le coucher du soleil.
L’objection la plus complète vient de Jackie Nordström, en 2023, dans l’Arkiv för nordisk filologi. En cinquante-quatre pages, l’article reprend l’interprétation classique, la prolonge et refuse que la pierre parle du soleil et de sa mort. Le texte y fournit au fils mourant les réponses aux questions qu’on lui posera en entrant au Valhöll, sur les guerriers d’Odin et le Ragnarök, à la manière des poèmes de sagesse de l’Edda, et il contient bien un poème de louange sur le héros Dietrich de Berne, le Þiðrekr des légendes ; Nordström lit même dans l’une des énigmes le nom de Sleipnir, le cheval d’Odin. Henrik Williams et Staffan Fridell ont répondu en 2025 sur un seul mot. La séquence sakumukmini se lit d’ordinaire sagum mógminni, « je dis le souvenir du peuple ». Ils y lisent sagum Ygg minni, des mythes dits pour Yggr, l’un des noms d’Odin, et en concluent qu’une partie au moins de l’inscription avait un destinataire surnaturel ; Nordström leur avait opposé une terminaison de datif, ils répondent par l’histoire des déclinaisons. Aucun poème norrois contemporain de la pierre ne permet d’éprouver l’une ou l’autre lecture, puisque les poèmes invoqués de part et d’autre n’ont été mis par écrit qu’au XIIIᵉ siècle.
Depuis 2025, Holmberg étend la méthode à 125 pierres du Västergötland et à 173 de l’Östergötland, dans un projet prévu jusqu’en 2028 qui demande comment l’emplacement d’une pierre guidait les pas et le regard de son lecteur.
Dix-huit signes à Vienne
Les runes magiques des boutiques ésotériques ont une date et un auteur. En 1907, l’écrivain viennois Guido List publie Das Geheimnis der Runen, « le secret des runes », où il présente un futhark de dix-huit signes qu’il attribue à une caste sacerdotale préhistorique, les Armanen, gardienne selon lui d’un savoir caché dans les mythes, les blasons et la langue allemande, et qu’il lie à une supériorité « aryenne » exigeant la pureté de la race. La notice que Robert Suckro lui consacre en 2026 dans la Neue Deutsche Biographie tient pour réfutée l’idée que List aurait été une source centrale de l’idéologie nazie, la réception de ses écrits sous le Troisième Reich n’étant documentée qu’à l’Ahnenerbe de la SS, et note que sa doctrine runique façonne encore les usages religieux alternatifs des runes, surtout dans les pays de langue allemande et anglaise.
Aucune pierre ne porte cette série.
À l’automne 1898, près de Kensington, dans le Minnesota, Olof Ohman, immigré suédois installé dans le comté de Douglas depuis 1879, dit avoir trouvé en défrichant une pierre de grauwacke de la taille d’une stèle funéraire, dont l’inscription raconte un massacre de Suédois et de Norvégiens en 1362. Les spécialistes qui l’examinent dès 1899 y voient un faux. En 2004, des chercheurs signalent des papiers de 1885 laissés par Edward Larsson, tailleur suédois de dix-huit ans, où figure un alphabet codé employé par des artisans suédois de la fin du XIXᵉ siècle, et dont les signes reparaissent sur la pierre ; Henrik Williams juge alors la ressemblance frappante. La pierre est exposée à Alexandria, dans le même État, et une analyse de 2003 qui donnait aux entailles plus de deux siècles reste très contestée.
Démonter les runes de List ne vide pas les pierres de tout rapport au sacré. La prière de Torbjörn skald pour l’âme des morts appartient à ses monuments autant que la généalogie, et Williams et Fridell défendent à Rök un destinataire surnaturel. L’anthologie réunie par Alain Marez aux Belles Lettres en 2007 prend pourtant le chemin inverse de List, puisqu’elle s’ouvre sur la phonologie pour montrer que chaque rune répond à un son connu du vieux norrois, dans la lignée de l’Introduction à la runologie que Lucien Musset avait publiée en 1965.
Repeinte en 1966, puis en 1990
Les couleurs d’origine se laissent mal retrouver. Au Historiska museet de Stockholm, une pierre venue de l’église de Resmo, sur l’île d’Öland, cotée Öl Fv1911 ;274B, est exposée repeinte. Riksantikvarieämbetet a analysé en 2017 des pierres dont la peinture à base d’oxyde de fer restait visible. Sur la pierre DR 285 du monument de Hunnestad, en Scanie, retrouvée en 2020 et dont les sculptures nettes faisaient espérer des traces, Joen Leffler a passé en 2024 un spectromètre de fluorescence X portatif sur dix-neuf points, quinze dans les sillons, un sur une zone abîmée et trois hors de la gravure, sans trouver de preuve nette de peinture, peut-être parce que le granite a été lourdement nettoyé, au XVIIᵉ siècle sans doute.
Les runes que l’on voit aujourd’hui en couleur ont souvent été repeintes. De 1960 à 2014, le Runverket de Riksantikvarieämbetet avait la charge des pierres et les repeignait, surtout au cours de campagnes menées dans les années 1980 et 1990 ; U 998 a ainsi été peinte en 1966, puis de nouveau en 1990. Depuis 2014, ce sont les préfectures, les länsstyrelser, qui commandent aux runologues de Riksantikvarieämbetet de repeindre les runes effacées, pour une raison avouée, la lisibilité.
Le manuel de l’Upplandsmuseet, rédigé en 2023 par Eva Ernfridsson et Robin Lucas, rappelle qu’un particulier ne doit jamais peindre lui-même une pierre runique, au risque de l’abîmer avec une peinture nocive et de commettre une infraction contre les monuments anciens, si bien que la couleur grâce à laquelle on lit aujourd’hui les runes d’Uppland est posée sur commande publique, par des runologues.
Pour aller plus loin
L’article sur le Ragnarök suit, de la Völuspá à l’hiver de 536, les textes auxquels on confronte aujourd’hui la pierre de Rök. Les lettres sur écorce de bouleau de Novgorod montrent une autre écriture du quotidien, contemporaine des inscriptions de Bryggen, et la garnison de Birka replace dans le Xᵉ siècle suédois les guerriers que commémorent tant de pierres.
Beaucoup de gens voient dans les runes des signes magiques, bons pour prédire l’avenir. Les pierres de Scandinavie racontent tout autre chose. Il s’agit surtout de monuments dressés pour des morts, en Suède et au Danemark, il y a environ mille ans, à la fin de l’époque des Vikings. Leurs textes sont courts. Les spécialistes ont pourtant souvent du mal à les lire.
Seize signes pour une langue
Les runes forment un alphabet. On l’appelle le futhark, d’après ses premières lettres. Au début, il comptait vingt-quatre signes. À l’aube de l’époque des Vikings, les Scandinaves le réduisent à seize.
Avec si peu de signes, une même rune sert pour plusieurs sons. La rune du f note aussi le v. Celui qui lit doit donc choisir entre plusieurs prononciations. Un professeur suédois résume l’affaire simplement. Les graveurs n’avaient que seize lettres, alors il faut parfois essayer beaucoup de lectures pour un seul mot.
Cet alphabet ne disparaît pas avec les Vikings. Bien plus tard, en Scanie, alors terre danoise, un scribe copie encore toute une loi en runes. Il la recopie dans un livre de parchemin, qui existe toujours.
La grand-mère qui hérite
Dans la région d’Uppsala, en Suède, un long texte est gravé sur un rocher plat, au ras du sol, près d’une ferme. Les passants l’ont usé pendant des siècles. Le graveur a placé un mot à part, dans l’œil d’un des animaux dessinés sur la pierre. Ce mot veut dire « lis ! ».
Le texte raconte la vie d’une femme, Gerlög. Son premier mari se noie, puis leur fils meurt. Elle se remarie et ne garde qu’une fille, Inga. Inga perd à son tour son mari et son fils, puis meurt elle aussi. Gerlög finit par hériter de sa propre fille.
Pour les spécialistes, ce rocher servait de titre de propriété. Il disait qui possédait la ferme, et pourquoi. Une spécialiste, Birgit Sawyer, a pensé que presque toutes les pierres runiques parlaient ainsi d’héritage. Frands Herschend lui a répondu que la plupart racontent plutôt des liens de famille et un rang. Les deux lectures s’opposent.
La pierre que chacun lit autrement
À Rök, dans une autre province suédoise, se dresse un bloc de granite de cinq tonnes. On l’a gravé vers l’an 800, sur toutes ses faces visibles. Il porte des centaines de signes. Une partie du texte est même écrite en code secret.
Pendant un siècle, on y a lu l’hommage d’un père à son fils mort. Un passage parlait d’un roi goth célèbre, Théodoric. Plus récemment, d’autres chercheurs y ont vu des énigmes sur le soleil. Une équipe suédoise a relié ces énigmes à un hiver volcanique bien plus ancien que la pierre. L’un de ses membres a ensuite renoncé lui-même à cette date.
Une autre lecture refuse le soleil. Selon elle, la pierre donne au fils mort les réponses qu’on lui demandera en arrivant chez Odin, auprès de ses guerriers. Aucun poème de la même époque ne permet de trancher. Ceux qu’on cite pour comparer n’ont été écrits que des siècles plus tard.
Des runes inventées à Vienne
Les runes magiques ont un auteur et une date. En 1907, un écrivain viennois, Guido List, publie un livre sur le secret des runes. Il y invente une série de dix-huit signes, qu’il prête à des prêtres de la préhistoire. Aucune pierre ancienne ne porte cette série.
Une autre pierre célèbre est un faux. Un immigré suédois installé au Minnesota dit l’avoir trouvée en 1898, en défrichant une terre. Le texte raconte un massacre de Scandinaves en Amérique. Dès l’année suivante, les spécialistes y voient une fraude.
Les vraies pierres gardent pourtant un lien avec le sacré. Certains graveurs y demandent à Dieu d’aider l’âme du mort. À Rök, des chercheurs pensent qu’une partie du texte s’adressait à un dieu.
À Jelling, au Danemark, la plus grande des deux pierres royales annonce que le roi Harald a fait des Danois des chrétiens. Depuis qu’un graffiti l’a abîmée, les deux pierres attendent leurs lecteurs derrière du verre épais et du bronze.
La version complète montre les deux codes secrets de la pierre de Rök et la querelle de spécialistes sur un seul mot, et elle dit qui repeint aujourd’hui les runes de Suède, et sur l’ordre de qui.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Dalle runique de Hillersjö, U 29, rocher affleurant à Hillersjö gård, paroisse de Hilleshög (Färentuna härad, Uppland), surface gravée de 2,80 × 1,86 m, environ 25 runes perdues après la 86ᵉ, impératif « raþu » gravé dans l’œil d’un animal runique, succession de Germund, Gerlög, Gudrik, Inga, Ragnfast et Eirik, signature de Torbjörn skald in situ ; éd. Sveriges runinskrifter, Upplands runinskrifter, Färentuna härad, p. 34-41, copie numérique :https://files.rundata.info/sveriges_runinskrifter/U_29.pdf
- Pierre runique de Skillsta, U 887, paroisse de Skogstibble (Hagunda härad, Uppland), granite rougeâtre à gros grain, h. 2,91 m, l. 1,63 m, dragon ailé à la place de la croix, inscription d’Aurikr, Jógeirr et Fastgeirr pour leur père Borgeir, finale « raþi sa kuni », redressée en 1946 par Riksantikvarieämbetet in situ ; éd. Sveriges runinskrifter, Upplands runinskrifter, Hagunda härad, p. 588-591, pl. 159, copie numérique :https://files.rundata.info/sveriges_runinskrifter/U_887.pdf
- Pierre runique de Rök, Ög 136, granite de cinq tonnes, plus de 2,5 m au-dessus du sol, inscription sur cinq faces en 28 lignes, runes à branches courtes, deux lignes de futhark ancien, code numérique et chiffre de substitution, vers 800, séquence « sakumukmini » Rök (Östergötland), près de l’église, d’après Holmberg et al. 2020 et Store norske leksikon
Voir les 47 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Pierres de Jelling, petite pierre de Gorm pour Thyra (avant 958/959) et grande pierre de Harald pour Gorm et Thyra (vers 965-987), quatre lignes horizontales, dernière ligne sur la face aux animaux puis sur la face au Christ, protection de verre et de bronze depuis 2011 Jelling (Jutland), près de l’église, d’après Olesen, Stoklund et Krogh, lex.dk
- Pierres attribuées à Åsmund Kåresson et analysées par Laila Kitzler Åhfeldt, Gs 11, Gs 13 et U 1144 (scanner optique ATOS I, 2013), U 1142 (empreinte de 1997) et U 356 (empreinte de 2000) d’après Kitzler Åhfeldt 2016
- Pierre runique U 940, signature « Reð runaR ØpiR » d’après Kitzler Åhfeldt 2016
- Pierre runique du Västergötland où trois fils disent avoir posé une pierre sur leur mère, parmi les plus récentes de la province d’après Gräslund 2014
- Pierre runique U 998, runes peintes en 1966 puis repeintes en 1990 d’après Ernfridsson et Lucas 2023
- Pierre runique de l’église de Resmo (Öland), Öl Fv1911 ;274B, exposée repeinte Stockholm, Statens historiska museum, notice 45168 (kulturarvsdata.se/shm/object/html/45168), d’après le World Tree Project
- Pierre DR 285 du monument de Hunnestad (Scanie), retrouvée en 2020, analyse pXRF (Niton XL5 Plus) sur 19 points en 2024 d’après Leffler 2024
- Codex Runicus, loi provinciale de Scanie, loi ecclésiastique de Scanie, liste des rois de Danemark, chronique runique, frontière entre Danemark et Suède et chant populaire danois noté (f. 100r), 100 feuillets de 174 × 121 mm, en runes adaptées aux lettres latines, Scanie (probablement abbaye de Herrevad), vers 1300-1350 collection arnamagnéenne, AM 28 8vo
- Inscriptions runiques de Bryggen, Bergen, mises au jour après l’incendie de juillet 1955, environ cinq cents en 1966 d’après Liestøl 1966
- Upplandslagen, livre des successions (Ärvdabalken), articles 7, 10, 11 et 14, cités d’après le commentaire de U 29 dans Sveriges runinskrifter
- Pierre de Kensington, grauwacke, inscription datée de 1362, découverte à l’automne 1898 par Olof Ohman près de Kensington (comté de Douglas, Minnesota) exposée à Alexandria (Minnesota), d’après MNopedia
- Papiers d’Edward Larsson, tailleur suédois, 1885, alphabet runique codé d’artisans d’après UPI 2004
- Guido List, Das Geheimnis der Runen, 1907, futhark de dix-huit signes dit Armanenfuthark d’après Suckro 2026
Bibliographie
- Lucien Musset, Introduction à la runologie, Paris, 1965, xxi-468 p., Bibliothèque de philologie germanique 20 Aubier-Montaigne
- Alain Marez (éd.), Anthologie runique, Paris, 2007, 539 p., coll. Classiques du Nord, ISBN 978-2-251-07111-4 Les Belles Lettres
- Sven B. F. Jansson, Runes in Sweden, 1987 ; 2ᵉ tirage, 1996, 188 p., ISBN 91-7844-067-X Riksantikvarieämbetet et Gidlunds förlag
- Birgit Sawyer, The Viking-Age Rune-Stones : Custom and Commemoration in Early Medieval Scandinavia, Oxford, 2000, DOI 10,1093/oso/9780198206439 001,0001 Oxford University Presshttps://doi.org/10.1093/oso/9780198206439
- Frands Herschend, « Kind hearts are more than cunning heirs and simple pride than property », compte rendu de Birgit Sawyer, The Viking-Age Rune-Stones, Scandia 68 (1), PDF en ligne : Scandiahttps://journals.lub.lu.se/scandia/article/download/1436/1223/2392
- Sophus Bugge, article sur la pierre de Rök dans Antikvarisk tidskrift för Sverige 5, 1878, cité d’après Store norske leksikon
- Bo Ralph, article de 2007 sur l’énigme de la lumière solaire dans l’inscription de Rök, cité d’après le projet Rök Runestone Revisited
- Bo Ralph, Fadern, sonen och världsalltet. En nytolkning av runinskriften på Rökstenen, 2 vol., près de 1 000 p., Göteborg, 2021, Meijerbergs arkiv för svensk ordforskning 45, hdl.handle.net/2077/70270 et 2077/70271 Göteborgs universitet
- Per Holmberg, Bo Gräslund, Olof Sundqvist et Henrik Williams, « The Rök Runestone and the End of the World », Futhark : International Journal of Runic Studies 9-10 (2018-2019), publ. 2020, p. 7-38, DOI 10,33063/diva-401040 Uppsala universitethttps://doi.org/10.33063/diva-401040
- Per Holmberg, « Rök Runestone Riddles Revisited », Maal og Minne 112 (2), 2020, p. 37-55 Novus forlag
- Per Holmberg, « Reading runes with the sun. A geosemiotic analysis of the Rök runestone », Multimodality and Society 1 (4), 2021, p. 455-473 Multimodality and Society
- Jackie Nordström, « Rökstenen som visdomsdikt. En vidareutveckling av standardtolkningen », Arkiv för nordisk filologi 138, 2023, p. 5-58, DOI 10,63420/anf.v138i.27950 Arkiv för nordisk filologihttps://doi.org/10.63420/anf.v138i.27950
- Henrik Williams et Staffan Fridell, « Yggʀ on the Rök Runestone », Futhark : International Journal of Runic Studies 14-15 (2023-2024), publ. 2025, p. 193-199, DOI 10,33063/futhark.14,1073 Uppsala universitethttps://doi.org/10.33063/futhark.14.1073
- Laila Kitzler Åhfeldt, « Åsmund Kåresson – en sällskaplig runristare », Situne Dei. Årsskrift för Sigtunaforskning och historisk arkeologi, 2016, p. 26-39 Sigtuna museum
- Anne-Sofie Gräslund, « The Late Viking Age Runestones of Västergötland : On Ornamentation and Chronology », Lund Archaeological Review 20, 2014, p. 39-54 Lunds universitet
- Joen Leffler, « Färgspårsanalys med pXRF av bildsten DR 285 i Hunnestadsmonumentet », ALE, 2024 (1), p. 39-43 Lunds universitet
- Eva Ernfridsson et Robin Lucas, Runstensvård. En handbok, Uppsala, 2023, Upplandsmuseets rapporter 2023:06 Upplandsmuseet
- Aslak Liestøl, « The Runes of Bergen : Voices from the Middle Ages », Minnesota History 40 (2), 1966, repris en ligne par Medievalists.net le 21 février 2011 Minnesota Historical Society
Sources en ligne
- « Legendary runestone bears witness to climate anxiety 1 200 years ago », 8 janvier 2020 Uppsala universitethttps://www.uu.se/en/news/2020/2020-01-08-legendary-runestone-bears-witness-to-climate-anxiety-1200-years-ago
- « New book gives insight into Rök Stone’s runes », 27 janvier 2022 (Henrik Williams, seize lettres, 760 signes) Uppsala universitethttps://www.uu.se/en/news/2022/2022-01-27-new-book-gives-insight-into-rok-stones-runes
- « Rök Runestone Revisited » (projet 2017-2020, Bo Ralph 2007, lecture de Théodoric, orientation vers Omberg, équinoxe d’automne) Göteborgs universitethttps://www.gu.se/forskning/rok-runestone-revisited
- « Runstenarnas språkliga landskap » (projet 2025-2028, 125 pierres du Västergötland et 173 de l’Östergötland) Göteborgs universitethttps://www.gu.se/forskning/runstenarnas-sprakliga-landskap
- « Nytt stort arbete om Rökstenens runinskrift », 28 décembre 2021 (Bo Ralph, deux volumes, environ 760 signes) Göteborgs universitethttps://www.gu.se/nyheter/nytt-stort-arbete-om-rokstenens-runinskrift
- « Rökstenen » (environ 750 runes, Sophus Bugge 1878), Bergljot Solberg, mis à jour le 26 novembre 2024 Store norske leksikonhttps://snl.no/R%C3%B6kstenen
- « Rok Stone » (725 runes, Varin et Vämod) Encyclopædia Britannicahttps://www.britannica.com/topic/Rok-Stone
- « futhark », Kristel Zilmer, mis à jour le 25 novembre 2024 Store norske leksikonhttps://snl.no/futhark
- « Scandinavian Runic-text Database » (accès par Runor depuis décembre 2020, mise à jour du 19 janvier 2018) Uppsala universitet, Institutionen för nordiska språkhttps://www.uu.se/en/department/scandinavian-languages/research/research-projects/scandinavian-runic-text-database
- « Jellingstenene », Rikke Steenholt Olesen, Marie Stoklund et Knud J. Krogh, modifié le 14 janvier 2026 lex.dk, Den Store Danskehttps://lex.dk/Jellingstenene
- « List, Guido », Robert Suckro, 1ᵉʳ avril 2026 Neue Deutsche Biographie, NDB-onlinehttps://www.deutsche-biographie.de/dbo094136.html
- « The Kensington Runestone : Minnesota’s most brilliant and durable hoax », MNopedia, mai 2020 MinnPosthttps://www.minnpost.com/mnopedia/2020/05/the-kensington-runestone-minnesotas-most-brilliant-and-durable-hoax/
- « Scholars say Kensington Runestone a ruse », 8 avril 2004 (papiers d’Edward Larsson, Henrik Williams) UPIhttps://www.upi.com/Science_News/2004/04/08/Scholars-say-Kensington-Runestone-a-ruse/92971081449373/
- « AM 28 8vo », notice du manuscrit handrit.ishttps://handrit.is/manuscript/view/en/AM08-0028
- « Rune stone (U 887) », translittération et normalisation d’après la Samnordisk runtextdatabas, notice de Maja Backvall The World Tree Projecthttps://www.worldtreeproject.org/document/1690
- « Re-Painted Runestone (Öl Fv1911 ;274B) in the Swedish History Museum » The World Tree Projecthttps://www.worldtreeproject.org/document/1322













