Chaque os porte le même numéro tracé à l’encre, Bj.581. Hjalmar Stolpe, qui fouillait en 1878 les tombes de Birka, sur l’île de Björkö, dans le lac Mälar, avait marqué de la même façon les os de deux chevaux et la plupart des objets sortis de la chambre funéraire. Cent quarante ans plus tard, l’étiquette est devenue un argument dans la querelle des femmes vikings guerrières. Le supplément en ligne de l’article que Neil Price et neuf coauteurs ont publié en 2019 dans la revue Antiquity s’en sert pour répondre à ceux qui soupçonnaient un mélange de squelettes dans les magasins du musée.
Sous un bloc de plus de quatre mètres
La tombe occupait une terrasse surélevée entre la ville et le fort qui la dominait, au contact direct de la garnison, selon l’article publié en 2017 dans l’American Journal of Physical Anthropology. Un bloc de granite long de plus de quatre mètres la signalait. En cédant, le toit de la chambre l’avait laissé glisser à l’intérieur, et Stolpe dut le faire sauter pour atteindre le fond. Dessous, une chambre de rondins de 3,45 mètres sur 1,75, profonde de 1,80 mètre, abritait un seul mort, que le fouilleur crut assis sur un siège ; on a proposé depuis une selle.
Le mobilier a fait la réputation de la tombe. Une épée dans son fourreau, une hache, un couteau de combat, deux lances, deux boucliers posés à la tête et aux pieds, un carquois de vingt-cinq flèches perce-armure, un jeu de vingt-huit pions dont un roi marqué d’un clou de fer, trois dés en bois de cervidé et ce qui semble être un plateau à cadre de fer. Sur une estrade surélevée de soixante centimètres reposaient un étalon et une jument, l’un des deux bridé, avec quatre crampons à glace. Un bonnet de soie samit terminé par un gland d’argent, des galons de soie brochée d’argent cousus sur un caftan, plus de quarante fragments de verre à miroir et un petit pendentif en forme de fer de lance complètent l’ensemble. Un quart de dirham au nom de l’émir Nasr ibn Ahmad, frappé entre 913 et 933, place l’inhumation au milieu du Xᵉ siècle.
Ces objets sont au Statens historiska museum de Stockholm, sous le numéro d’acquisition 34000 et le sous-numéro Bj 581. La fiche de l’épée la décrit en deux morceaux, longue de 735 millimètres, la pointe perdue, et la range au type W d’une typologie que l’article d’Antiquity applique pour lui donner la lettre E. Celle de la hache mesure le fer, 196 millimètres sur 158, avec des restes du manche de bois dans l’œil.
Pendant plus d’un siècle, personne n’a douté du sexe du mort. Rune Edberg, qui conteste l’interprétation guerrière, rappelle pourtant que les grands spécialistes de Birka décrivaient plutôt la tombe comme celle d’un membre de l’élite marchande ou politique, et que cinq seulement des treize travaux invoqués en 2019 parlent expressément d’une tombe de guerrier. L’attribution reposait sur les armes et sur l’absence des objets que l’on attendait chez une femme. Le mobilier lui-même a bougé. Une broche annulaire de bronze doré, longtemps rangée avec lui, a été rendue à une autre tombe, Bj 542, sur la foi de la publication des sépultures parue en 1943, et la fiche du musée signale l’erreur.
248 170 lectures contre 247
Le squelette avait été examiné dès les années 1970, et un rapport ostéologique inédit de 1975 y reconnaissait une femme. Anna Kjellström publie la même conclusion en 2016, et l’article de 2017 en rappelle les indices, une échancrure ischiatique large, un sillon préauriculaire marqué, des os longs graciles. En 2017, l’équipe de Charlotte Hedenstierna-Jonson, de l’université de Stockholm, prélève l’ADN d’une canine et d’un humérus gauches et obtient quelque 11,3 millions de lectures attribuables au génome humain. Sur le chromosome X, elle en compte 248 170, sur le Y, 247, soit un rapport de 0 001 pour un seuil féminin fixé à 0 016. L’haplogroupe maternel, T2b, n’a rien d’exotique, et le profil génétique se rapproche de celui des actuels habitants du sud et du centre-sud de la Suède. La défunte avait plus de trente ans, entre trente et quarante d’après le réexamen de 2019. Aucun os ne porte de blessure.
L’article de 2017 hésite pourtant sur un point. Les isotopes du strontium, mesurés sur trois molaires, s’écartent de la moyenne de Birka, et la discussion en tire une origine « probablement non locale », quand le résumé du même article déclare ces valeurs non concluantes. Le communiqué de l’université d’Uppsala, le 8 septembre 2017, annonçait de son côté la première confirmation formelle et génétique d’une guerrière viking, et Hedenstierna-Jonson y précisait qu’elle n’avait pas étudié « une valkyrie des sagas », mais un chef militaire réel.
Les objections les plus sérieuses portent sur le corps. Fedir Androshchuk, spécialiste des épées de l’époque viking, rappelle en 2018 que la documentation de Stolpe est inégale, que des ouvriers agricoles creusaient sous sa direction, que certains plans furent mis au net plus tard d’après des notes, que la tombe fut fouillée en deux saisons après qu’on eut brisé le bloc, et que les sacs et les boîtes d’ossements ne concordent pas toujours avec les registres. Le rapport de 1975 signalait deux individus, dont un fragment de bassin féminin, et les versions du plan qui montrent une colonne vertébrale complète ne s’accordent pas entre elles. Le verre et les amulettes miniatures du mobilier lui paraissent typiques des tombes de femmes, les armes typiques des tombes d’hommes, et il propose une inhumation masculine primaire à laquelle se serait ajoutée une sépulture féminine secondaire. Edberg ajoute qu’une épée ne fait pas un professionnel de la guerre, puisque l’élite pouvait se permettre d’enfouir des objets de prix, et que dés et plateaux de jeu se rencontrent dans toutes les couches de la société. Judith Jesch, professeure d’études vikings à l’université de Nottingham et auteure en 1991 de Women in the Viking Age, juge l’article de 2019 mieux argumenté que celui de 2017, mais trop prompt à tirer beaucoup d’indices minces. Elle relève que le supplément ne parle que de ce qui semble être un plateau de jeu, ce qui fragilise la lecture du jeu comme insigne de commandement, et que les traits orientaux de la sépulture, sur lesquels les auteurs insistent, compliquent son classement parmi les tombes vikings sans qu’ils en tirent les conséquences.
Price, archéologue de l’université d’Uppsala dont l’histoire des Vikings a paru en français au Seuil en 2022, a répondu point par point avec ses coauteurs. Chaque os du squelette analysé porte l’étiquette, et tous les grands os correspondent aux dessins de Stolpe ; un troisième fémur rangé dans la même boîte, étiqueté Bj.854, vient d’une autre tombe et a été écarté ; les prétendues côtes du second individu sont des os de cheval. Ils renvoient aussi la question à ceux qui la posent, puisque personne n’avait jugé la lecture guerrière fragile tant que l’on croyait le mort masculin. Marianne Moen tenait encore leur démonstration pour très convaincante en 2025, faute de toute trace d’un corps d’homme qu’on aurait retiré. Placer l’épée ailleurs qu’à hauteur de la tête et des épaules, où on la posait d’ordinaire, signalait d’ailleurs selon Sayer et ses collègues une identité hors norme. Sur cette identité, les auteurs de 2019 restent ouverts. La défunte a pu tenir un rôle d’homme en gardant une identité féminine, ou vivre une identité que les catégories modernes décrivent mal ; la lecture transgenre, la suggestion qu’on leur a le plus souvent adressée, leur paraît un terme moderne et chargé pour le passé, sans qu’ils l’excluent. Leur conclusion parle d’une femme qui a vécu comme guerrière de profession et qu’on a enterrée en personne de rang.
Pour désigner cette défunte, le nom de la tombe, Bj 581, vaut mieux que celui de « guerrière de Birka » sous lequel elle circule, parce qu’il nomme ce que l’on a fouillé sans décider de ce qu’il faudrait démontrer.
Fuere quondam apud Danos feminae
Les textes qui parlent de femmes en armes ont été écrits par des chrétiens, deux ou trois siècles après la tombe de Birka. Saxo Grammaticus compose sa Geste des Danois entre une date antérieure à 1190 et les années qui suivent 1208, et la dédie à l’archevêque Anders Sunesen et au roi Valdemar II. De son manuscrit ne subsistent que quatre feuillets de parchemin du début du XIIIᵉ siècle, retrouvés à Angers en 1863 et peut-être sa propre copie de travail, aujourd’hui à la Bibliothèque royale de Copenhague sous la cote NKS 869 g 4º ; le texte entier n’est connu que par l’édition imprimée à Paris en 1514.
Au chapitre 6 du livre VII, Saxo décrit des femmes qui, chez les Danois d’autrefois, prenaient l’habit des hommes et s’exerçaient sans relâche aux armes, au point qu’on les aurait crues dépouillées de leur sexe, et qui préféraient la guerre aux baisers, bella pro basiis intentabant. Kroesen, qui a étudié les valkyries dans la littérature héroïque du Nord, range cette figure sous le nom latin de virgo bellica et la distingue des êtres surnaturels que Saxo met ailleurs en scène. Le passage introduit l’histoire d’Alfhild, fille d’un roi des Goths, qui troque sa robe contre un habit d’homme et devient pirate à la tête d’une bande de jeunes filles, jusqu’au combat naval où son casque tombe ; prise, elle épouse le prince Alf et reprend les vêtements de femme. Au livre VIII, à la bataille de Brávellir, Hetha et Wisna mènent un contingent, Wisna porte l’étendard, et Webiorg abat le champion Soti avant de tomber sous une flèche. Au livre IX, Lathgertha, femme experte à la guerre, combat aux côtés de Regnerus les cheveux dénoués sur les épaules, l’épouse, lui donne trois enfants, est répudiée, revient de Norvège avec cent vingt navires pour retourner une bataille, puis tente d’égorger de nuit son nouveau mari et prend son pouvoir. Judith Jesch tient ces guerrières pour plus redevables aux Amazones de la mythologie classique qu’à l’époque viking. Elle a proposé en 2021 de dater les emplois du mot skjaldmær texte par texte, comme on lit une stratigraphie, et d’en chercher l’origine probable chez ces mêmes Amazones.
Les sagas islandaises, mises par écrit au XIIIᵉ siècle, connaissent ces figures sans en faire une institution. Dans la Saga de Hervör et de Heidrekr, une jeune Hervör préfère l’arc, le bouclier et l’épée à la couture, prend l’habit et les armes d’un homme sous le nom de Hervarðr et va réclamer à son père mort, dans son tertre, l’épée Tyrfingr ; le mot skjaldmær n’y désigne pourtant qu’une autre Hervör, plus tardive, élevée en Angleterre. La Saga des Völsungar parle d’une grande troupe de skjaldmeyjar aperçue comme dans une flamme, dans le chapitre même où paraît une valkyrie d’Ásgarðr. La Saga d’Érik le Rouge prête à Freydís, au Vinland, un geste resté célèbre. Restée en arrière pendant la fuite des siens devant les Skrælingar, elle ramasse l’épée d’un mort, sort un sein de sa chemise et le frappe de la lame. Le texte dit seulement qu’elle n’était pas bien, eigi heil, et la lecture qui en fait une femme enceinte reste une interprétation ; « souffrante » rend mieux une phrase qui ne précise rien. Dans la Saga des Groenlandais, la même Freydís réclame une hache et tue cinq femmes. Jenny Jochens rangeait en 1996 la valkyrie, la vierge au bouclier et la jeune fille roi dans un seul des quatre types conventionnels de la femme des textes norrois, celui de la guerrière.
Le droit islandais fait de l’habit d’homme une transgression punie. Le recueil de lois connu sous le nom de Grágás frappe de proscription mineure, la fjörbaugsgarðr, la femme qui s’habille en homme, se coupe les cheveux courts ou porte des armes pour se distinguer, et réserve une peine comparable à l’homme qui adopte les modes féminines. La Saga des gens du Val-au-Saumon montre la règle en action. Au chapitre 35, Þórðr se sépare de sa femme Auðr au prétexte qu’elle porte des braies à fond comme un homme ; plus tard, Auðr chevauche jusqu’à lui, cette fois bel et bien en braies, et le blesse d’un coup d’épée au bras droit et à la poitrine. Alison Finlay relève que la saga finit par donner raison à l’assaillante.
Dorostolon, Munster, Hårby
Hors de Scandinavie, deux textes écrits du côté des adversaires montrent des femmes au combat. En 971, pendant la guerre que l’empereur Jean Tzimiskès mène contre les Rus’ de Sviatoslav autour de Dorostolon, sur le Danube, une sortie des assiégés est repoussée à la tombée de la nuit. Jean Skylitzès, qui compile sa Synopsis probablement vers la fin du XIᵉ siècle, raconte qu’en dépouillant les morts, les Romains trouvèrent parmi eux des femmes équipées comme des hommes, qui avaient combattu à leurs côtés. Le passage, à la page 290 de la traduction anglaise de John Wortley, ne dit rien de l’origine de ces femmes. En Irlande, le Cogadh Gáedhel re Gallaibh, récit du XIIᵉ siècle de la guerre des Irlandais contre les étrangers, clôt la liste des flottes qui ravagent le Munster au milieu du Xᵉ siècle par celle de l’Inghen Ruaidh, la fille rousse, et compte ses deux fils, Eoin et Rickard, parmi les morts de Clontarf en 1014. Soixante ans séparent les deux mentions, et les auteurs de 2019 se demandent si l’on n’a pas fondu deux femmes en une. Commander une flotte n’oblige d’ailleurs pas à combattre.
Les images ne tranchent pas davantage. À la fin de décembre 2012, des détectoristes trouvent à Hårby, sur l’île de Fionie, une figurine d’argent coulé haute de 3,4 centimètres et pesant 13,4 grammes, avec des traces de dorure et de nielle, qui montre une femme aux cheveux noués, une épée courte d’un côté, un bouclier rond de l’autre. Mogens Bo Henriksen et Peter Vang Petersen, qui l’ont publiée en 2013, la datent des environs de 800 et n’y voient presque rien d’autre qu’une valkyrie, l’une de ces servantes d’Odin dont le nom, valkyrja, désigne celles qui choisissent les morts. Le Musée national du Danemark l’a inventoriée sous le numéro C 39227. Les auteurs de 2019 objectent qu’aucune raison n’oblige à lire toutes ces figures armées comme des êtres mythiques. Jesch, qui commentait la figurine en 2014 sur le site du British Museum à l’occasion de l’exposition Vikings : life and legend, tenait au contraire les guerrières pour une légende viking, faute de la moindre preuve que des femmes aient été entraînées ou aient servi comme combattantes régulières.
La fouille fournit des chiffres, à condition de ne pas leur demander plus qu’ils ne disent. Leszek Gardeła, qui recense depuis 2013 les tombes de femmes accompagnées d’armes, comptait en 2019 une vingtaine de sépultures féminines des IXᵉ et Xᵉ siècles connues en Scandinavie et en ajoutait une dizaine. Son étude préliminaire de 2013 y relevait surtout des haches, des lances, des flèches et des umbos de bouclier ; ses relevés norvégiens de 2021, l’année où il réunit le sujet dans un livre, y comptent aussi des épées, souvent accompagnées de bijoux de qualité. Ses conclusions restent mesurées. Les armes auraient servi à l’occasion, pour un rite ou pour se défendre, certaines défuntes ont pu être des spécialistes du rituel, et les récits d’Amazones relèvent selon lui de la légende. La tombe de Gerdrup, au nord de Roskilde, montre comment une lecture peut tourner. Une femme d’âge mûr y gisait en 1981 avec un fer de lance de 37 centimètres le long de la jambe droite, des pierres d’environ quarante et soixante-quinze kilos sur la poitrine et les jambes, près d’un homme de trente-cinq à quarante ans aux chevilles apparemment liées, le cou peut-être rompu par pendaison. Gardeła y lisait la tombe d’une magicienne dont la lance aurait tenu lieu de bâton ; l’ADN publié en 2021 par Ole Kastholm et Ashot Margaryan désigne une mère et son fils, et les deux auteurs, qui discutent cette lecture sans la reprendre, voient dans la défunte une personne importante. En Norvège, la tombe de Nordre Kjølen, dans le Solør, découverte en 1900, est selon le Musée d’histoire culturelle d’Oslo le seul cas du pays où un squelette reconnu comme féminin par l’ostéologie accompagne des armes, épées, flèches, hache et lance. Son crâne est exposé à Oslo. Une marque que les chercheurs antérieurs n’avaient pas lue comme une blessure y a été présentée en 2019 comme un possible coup d’épée, dans un documentaire de National Geographic qui a donné à la morte un visage reconstitué. Le musée annonçait alors une analyse génétique avec l’université de Stockholm, dont on ne connaît pas de résultat publié.
Doepler dessine les walkyries
L’image moderne de la vierge au bouclier a des dates. Saxo sort des presses le 15 mars 1514, à Paris, chez Josse Bade, préparé par le Danois Christiern Pedersen. L’un des exemplaires de cette édition conservés à la Wellcome Collection, à Londres, porte l’étiquette de William Morris. Le 30 janvier 1801, le Théâtre royal de Copenhague crée Lagertha, pantomime tragique mêlée de chant, sur une chorégraphie de Vincenzo Galeotti, une musique de Claus Schall et un texte de Christen Henriksen Pram, dont le livret imprimé est conservé à la Bibliothèque royale. En 1814, dans son poème Helge, Adam Oehlenschläger emploie le mot Skioldmøe, que l’édition savante de ses œuvres glose simplement par valkyrie. La guerrière humaine et la messagère d’Odin, que Saxo séparait encore selon Kroesen, se confondent dans la langue romantique. Régis Boyer, qui a consacré aux valkyries un livre paru en 2014 aux Belles Lettres, les décrivait comme d’anciens esprits guerriers devenus les choisisseuses des morts d’Odin, puis les servantes qui versent la bière aux guerriers du Valhalla.
Wagner fixe la silhouette. Die Walküre est créée à Munich le 26 juin 1870, puis jouée dans les cycles complets de l’Anneau au premier festival de Bayreuth, ouvert le 13 août 1876. Le costumier, Carl Emil Doepler, chargé du travail en 1874, fait plus de cinq cents dessins d’après des objets de musée, arme ses walkyries d’une lance et d’un bouclier germaniques, pare Brünnhilde de bracelets de l’âge du fer et d’un pendentif de l’âge du bronze porté en diadème, et mêle si bien les époques que Cosima Wagner trouvait aux costumes un air de chefs indiens. Roberta Frank a montré en 2000 que Doepler avait aussi dessiné en 1875 un modèle de casque à cornes de vache pour les guerriers de l’Anneau, à une époque où les Vikings des illustrations portaient surtout des ailes ; dans les années 1890, écrit-elle, le Viking cornu passe d’apparitions dispersées à une sorte de climat.
Le casque à cornes et la walkyrie en armure sortent du même atelier.
La télévision a donné à la figure son visage actuel. Dans la série Vikings, diffusée par la chaîne History à partir de 2013, la vierge au bouclier Lagertha s’inspire du personnage de Saxo, rappelle Jesch, qui note aussi que les liens du principal auteur de l’article de 2019 avec la même chaîne n’y sont pas déclarés. Le mouvement inverse a ses excès. Jóhanna Katrín Friðriksdóttir rattachait en 2017 le goût récent des chercheurs pour les guerrières et les souveraines puissantes à la troisième vague du féminisme et aux études queer ; son propre livre de 2020 a paru en français la même année sous le titre Les femmes vikings, des femmes puissantes, avant d’être réédité en 2022 sous celui de Valkyrie. Rendant compte en 2024 du livre de Lucie Malbos sur les peuples du Nord, Victor Barabino relève qu’il coupe court aux extrapolations sur un Nord ancien régi par des femmes fortes. Un monde viking repeint en royaume d’Amazones n’est que le cliché romantique retourné.
Sans crâne ni blessure
Que la défunte de Bj 581 ait combattu, aucun os ne le dit. Son squelette ne porte aucune trace de coup, mais à Birka les blessures d’armes sont rares chez les hommes eux-mêmes, deux sur quarante-neuf hommes identifiés avec certitude, et l’absence de cicatrice ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Son origine dépend de valeurs de strontium que le même article juge tour à tour parlantes et non concluantes. Les textes qui parlent de guerrières datent au mieux de la fin du XIᵉ siècle pour Skylitzès, et pour l’essentiel des XIIᵉ et XIIIᵉ, quand les tombes armées de femmes appartiennent aux IXᵉ et Xᵉ ; le décompte de Gardeła n’est pas clos, et la tombe de Nordre Kjølen attend toujours son analyse génétique. Personne ne peut donc dire combien de femmes ont porté les armes à l’époque viking, ni si celles qu’on a enterrées avec elles s’en servaient.
Depuis la fouille, le crâne manque. Les auteurs de 2019 rappellent que les antiquaires séparaient volontiers les têtes du reste des squelettes et pensent qu’il se trouve peut-être encore dans une collection d’anatomie, alors que la huitième figure de leur article montre la défunte en guerrière de haut rang, dessinée par Tancredi Valeri avec un visage, dans un costume copié sur les textiles des chambres funéraires de Birka.
Pour aller plus loin
La ville de Birka, sa garnison et ses chambres funéraires mériteraient une notice à part, de même que la Geste des Danois de Saxo Grammaticus. Le récit d’Ibn Fadlân sur les Rus’ de la Volga, où la tombe de Gerdrup sert déjà de point de comparaison, et les trésors d’argent de Gotland éclairent le monde marchand de la Baltique au Xᵉ siècle.
Des femmes ont-elles combattu dans les armées vikings, l’épée à la main ? Une célèbre série télévisée l’affirme, et ces guerrières ont même reçu un nom, les vierges au bouclier. Pour en juger, les historiens disposent de deux sortes d’indices. Il y a d’abord des tombes de Scandinavie, creusées à l’époque viking. Il y a ensuite des récits écrits bien plus tard, par des auteurs chrétiens.
Deux chevaux et une épée
Birka était une ville de marchands, sur une île d’un lac suédois. En 1878, un archéologue y ouvre une grande tombe, cachée sous un énorme bloc de granite. Il doit faire sauter la pierre pour descendre. Au fond, dans une chambre de bois, repose un seul mort.
Autour du corps, les fouilleurs trouvent une épée, une hache et deux lances. Il y a aussi deux boucliers, des flèches et un jeu de pions. Un cheval et une jument accompagnent le défunt. Pendant plus d’un siècle, tout le monde y voit un guerrier.
Les os racontent une autre histoire. Des spécialistes du squelette y reconnaissent d’abord une femme. En 2017, une équipe suédoise étudie la molécule qui porte l’hérédité, l’ADN, tirée d’une dent et d’un os du bras. Le résultat ne laisse aucun doute. La défunte était une femme, morte après trente ans.
Les sceptiques et leurs raisons
Tous les spécialistes ne sont pas convaincus. Fedir Androshchuk, connaisseur des épées vikings, rappelle que les notes de la fouille sont inégales. Un rapport des années 1970 signalait même un second individu. Selon lui, une femme aurait pu être ajoutée plus tard dans la sépulture d’un homme.
D’autres doutent qu’une épée suffise à faire une guerrière. Les familles riches enterraient volontiers des objets de prix. Judith Jesch, qui enseigne l’histoire des Vikings en Angleterre, juge bien minces les indices d’un rôle de chef. Le jeu de pions ne la convainc pas.
Les auteurs de l’étude ont répondu. Chaque os porte, écrit à l’encre, le numéro de la tombe. Ils n’ont trouvé qu’un seul corps. Pour eux, cette femme a vécu en guerrière de métier, et on l’a enterrée comme une personne de haut rang.
Une question demeure pourtant. Le squelette ne montre aucune blessure. À Birka, même les hommes portent rarement des traces de coups, si bien que ce silence ne prouve rien. Le crâne, enfin, a disparu depuis la fouille.
Des guerrières sur le parchemin
Les récits de femmes armées viennent presque tous d’auteurs chrétiens, deux ou trois siècles après cette tombe. Vers 1200, un clerc danois, Saxo Grammaticus, écrit une longue histoire de son peuple. Il y décrit des femmes vêtues en hommes, qui préféraient la guerre aux baisers. L’une d’elles, Lathgertha, se bat aux côtés d’un roi, les cheveux défaits sur les épaules.
Judith Jesch voit dans ces héroïnes un emprunt aux guerrières des légendes grecques, les Amazones. Les sagas islandaises connaissent elles aussi des femmes en armes, sans en faire une règle. Dans l’une d’elles, Freydís, restée en arrière devant des ennemis, saisit l’épée d’un mort et s’en frappe le sein.
Un autre témoin vient de l’Empire byzantin. Un chroniqueur grec raconte qu’en 971, après un combat contre une armée de Rus’, on trouva parmi les morts des femmes armées comme des hommes. Il écrivait sans doute plus d’un siècle après la bataille. Son texte ne dit pas d’où venaient ces femmes.
Dans le sol, les archéologues connaissent une trentaine de tombes de femmes accompagnées d’armes en Scandinavie. On y trouve surtout des haches, des lances et des flèches. Ces armes ont pu servir à un rite, ou à se défendre. Aucun texte ni aucune tombe ne montre des troupes entières de femmes.
Une guerrière née sur scène
L’image moderne de ces combattantes s’est formée bien plus tard. Les poètes romantiques du Nord les ont mêlées aux servantes du dieu Odin qui choisissent les morts au combat, les valkyries. Au début du XIXᵉ siècle, un ballet danois met même Lathgertha en scène.
En 1876, le festival allemand de Bayreuth joue le grand cycle d’opéras de Wagner. Son costumier arme les valkyries d’une lance et d’un bouclier. Le même homme dessine aussi les casques à cornes que l’on prête aux Vikings. Ces deux clichés sortent donc du même crayon.
La série télévisée a ensuite repris Lathgertha, tirée du livre de Saxo. Le mouvement inverse existe, chez ceux qui imaginent un monde viking gouverné par des femmes fortes. Un livre récent sur les peuples du Nord coupe court à ces rêveries.
À Copenhague, le Musée national du Danemark garde une minuscule figurine d’argent trouvée sur une île danoise. Elle montre une femme aux cheveux noués, une épée d’un côté, un bouclier de l’autre. On y voit d’ordinaire une valkyrie, et certains spécialistes rappellent que rien n’interdit d’y reconnaître une femme réelle.
L’article complet cite la loi islandaise qui punissait la femme vêtue en homme, et suit la flotte de la fille rousse jusqu’aux côtes d’Irlande.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Tombe à chambre Bj 581, Björkö, Birka, fouillée par Hjalmar Stolpe en 1878 : chambre de 3,45 × 1,75 m, profonde de 1,80 m, scellée par un bloc de plus de 4 m ; épée (263195_HST, 735 mm, pointe perdue, « Svärd Petersen W » selon la fiche, type E selon Price et al. 2019), hache (181497_HST, fer de 196 × 158 mm), umbo de bouclier (181493_HST), lances, couteau de combat, carquois de 25 flèches, 28 pions, dés, plateau à cadre de fer, étalon et jument, crampons à glace, bonnet de samit, quart de dirham de Nasr ibn Ahmad (913-933) Stockholm, Statens historiska museum, 34000:Bj 581
- Squelette postcrânien de Bj 581, crâne manquant, chaque os étiqueté « Bj.581 » à l’encre, fémur étiqueté Bj.854 écarté comme intrus, d’après Price et al. 2019, supplément, fig. S2 et S5
- Broche annulaire de type V, bronze doré, jadis rangée avec le mobilier de Bj 581, rendue à la tombe Bj 542 d’après la publication des tombes de 1943 citée par la fiche Stockholm, Statens historiska museum, acquisition 34000
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Sources primaires (suite)
- Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, VII, 6, 1-8 (Alfhild ; femmes qui prennent l’habit des hommes, « bella pro basiis intentabant »), VIII, 2, 4-5 et 4, 3-6 (Hetha, Wisna, Webiorg à Brávellir) et IX, 4, 1-11 (Lathgertha), éd. Jørgen Olrik et Hans Ræder, Copenhague, 1931, p. 192 pour VII, 6, 8 (pagination d’après Kroesen 1997)
- Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, fragment dit d’Angers, quatre feuillets de parchemin, vers 21 × 16 cm, début du XIIIᵉ siècle, peut-être copie de travail de l’auteur, retrouvé à Angers en 1863, acquis en 1878 Copenhague, Det Kongelige Bibliotek, NKS 869 g 4º
- Saxo Grammaticus, Danorum regum heroumque historiae, éd. Christiern Pedersen, Paris, Josse Bade, 15 mars 1514, in-folio, l’un des deux exemplaires portant l’étiquette de William Morris Londres, Wellcome Collection, EPB/B/154/1 et EPB/D/5795
- Hervarar saga ok Heiðreks, chap. IV (Hervör prend l’habit et les armes d’un homme sous le nom de Hervarðr, l’épée Tyrfingr) et IX (« Hún var skjaldmær », à propos de la seconde Hervör), éd. Guðni Jónsson et Bjarni Vilhjálmsson
- Völsunga saga, chap. IX : « skjaldmeyjaflokk mikinn », « valkyrja í Ásgarði », texte norrois mis en ligne par heimskringla.no
- Eiríks saga rauða, chap. 11 : Freydís « eigi heil », le sein frappé de l’épée de Þorbrandr, éd. de la Netútgáfan, 1997 ; trad. J. Sephton, Eirik the Red’s Saga, 1880
- Grænlendinga saga, chap. 8 (éd. Guðni Jónsson) : Freydís tue cinq femmes à la hache ; chap. 7 dans la trad. de Keneva Kunz, The Sagas of Icelanders : A Selection, Londres, Penguin, 2000, p. 650
- Laxdæla saga, chap. 34-35 : divorce de Þórðr et d’Auðr pour des braies, attaque d’Auðr « í brókum », trad. Keneva Kunz, The Sagas of Icelanders : A Selection, Londres, Penguin, 2000, p. 332-334 ; texte norrois cité d’après Finlay 1997
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- Tombe de Nordre Kjølen, Solør, découverte en 1900 : squelette féminin avec épées, flèches, hache et lance, crâne exposé dans la salle VÍKINGR Oslo, Kulturhistorisk museum
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