La seule année où Solon exerce une charge
En 346 av. J.-C., devant un tribunal athénien, l’orateur Eschine demande aux juges de se rappeler une statue qu’ils ont tous vue en passant à Salamine, où Solon est représenté le bras rentré sous le manteau, dans la tenue qu’il aurait prise pour parler au peuple (Contre Timarque, 25). Trois ans plus tard, Démosthène démonte l’argument. Il a interrogé les habitants de Salamine, qui lui ont répondu que la statue avait moins de cinquante ans (Sur l’ambassade, 251). La première image de Solon dont un Athénien parle est déjà, pour un autre Athénien, un objet trop récent pour dire quoi que ce soit de l’homme.
Le nom retenu ici est celui que les textes grecs emploient sans variante, Σόλων. Sur son père, la tradition se divise dès l’Antiquité. Plutarque ouvre sa Vie en signalant que le grammairien Didyme, dans une réponse adressée à Asclépiade au sujet des axones de Solon, cite un certain Philoclès qui donnait à Solon un père nommé Euphorion, contre tous les autres auteurs, lesquels le disent fils d’Exékestidès, d’une famille de rang moyen mais rattachée à Codros (Vie de Solon, 1, 1). Que la première phrase de la biographie antique la plus lue soit une note de désaccord philologique en dit long sur l’état du dossier.
Aucune date de vie n’est donnée par un document contemporain, et toutes se calculent. Diogène Laërce, s’appuyant sur Sosicrate, place l’acmé de Solon dans la 46ᵉ olympiade, son archontat dans la troisième année de celle-ci, et sa mort à Chypre à quatre-vingts ans (Vies, I, 62). Quatre-vingts est un âge rond, et les âges ronds sont suspects par construction ; la naissance vers 640-630 av. J.-C. en découle, sans autre appui. Pour la mort, deux versions s’opposent chez Plutarque. Héraclide du Pont fait vivre Solon longtemps après la prise de pouvoir de Pisistrate, Phanias d’Érèse moins de deux ans, en précisant que Solon meurt sous l’archontat d’Hégestratos, successeur de Comias (Vie de Solon, 32, 3). Entre les deux, la version de Phanias mérite la préférence, parce qu’elle est la seule à s’accrocher à un nom d’archonte, c’est-à-dire à la liste officielle qui servait de calendrier à la cité.
L’archontat lui-même est le seul exercice de pouvoir attesté. La date conventionnelle est 594-593 av. J.-C., transmise par la chronologie d’Apollodore via Diogène Laërce et Eusèbe. Elle n’a jamais été discutée avant 1891, et les deux passages de la Constitution d’Athènes découverts cette année-là ont ouvert un débat qui n’est pas clos, entre ceux qui maintiennent 594-593 pour l’archontat en distinguant une seconde commission en 592-591, et ceux qui font descendre l’ensemble de la législation jusque dans les années 570.
Trois opérations sortent de cette année de charge. La première est une suspension des dettes ou des dépendances, appelée seisachtheia, que les sources associent à l’arrachage de bornes plantées dans les terres. Vient ensuite l’interdiction des prêts garantis sur la personne du débiteur, qui supprime l’esclavage pour dette entre Athéniens, et dont les textes postérieurs gardent le souvenir le plus net, puisque les Athéniens du IVᵉ siècle tiennent encore pour acquis qu’aucun d’eux ne peut être vendu pour dette. La troisième opération est la rédaction de lois gravées sur axones, qui abroge celles de Dracon sauf en matière d’homicide, comme le confirme encore un décret athénien de 409-408 av. J.-C. Solon lui-même, dans les vers qui portent son nom, revendique d’avoir retiré les bornes fichées dans la terre noire et ramené des gens vendus au loin.
Suit un départ. Hérodote écrit que Solon, ayant fait des lois à la demande des Athéniens, s’absente dix ans pour ne pas avoir à en abroger (Histoires, I, 29). Le même Hérodote donne la seule mention du Vᵉ siècle qui renvoie à un poème réellement conservé, quand il signale que Philocypros, roi de Soles à Chypre, fut loué par Solon en vers au-dessus de tous les tyrans (V, 113, 2). Le reste du voyage, l’Égypte, la rencontre avec Crésus, appartient à une autre catégorie de textes.
Là s’arrête la vie attestée, et elle s’arrête tôt. Aucun document rédigé, commandé ou signé de son vivant n’a été conservé. Les axones ont disparu. Il faut maintenant regarder d’où viennent les deux textes qui portent tout le récit, un traité rédigé dans l’école d’Aristote et retrouvé sur un rouleau acheté en Égypte, et une Vie écrite six siècles et demi après la mort, puis reprendre un à un les actes que la recherche n’accorde pas, et voir à quelle date exacte Athènes a commencé à avoir besoin d’un fondateur.





